Vendredi 23 octobre 2009

Témoignage sur 80 minutes de violences

Il est un peu plus de 16H30, hier, quand une stagiaire nous informe, alors que nous tenions une réunion du comité scientifique du séminaire qui devrait avoir lieu à partir de demain samedi, de l’attroupement d’un groupe de jeunes gens devant le siège du journal.

Je sors pour m’enquérirce qu’il en est et je vois un groupe de plusieurs dizaines de jeunes gens arborant des tee-shirts à l’effigie de l’Union estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Unesci).

Je reviens au sein de l’entreprise pour chercher à rencontrer le » meneur du groupe. Celui-ci était déjà entré au sein de l’entreprise et était en discussion avec Parfait Tadjau, le secrétaire général des rédactions. Il se présente comme étant Olivier Anangaman, le secrétaire général de l’Unesci. Parfait Tadjau arrêté à l’entrée de la salle d’attente lui demande s’il est bien l’interlocuteur et le motif de la visite du groupe. Le secrétaire général de l’Unesci prend ombrage de cette attitude de Parfait Tadjau et les esprits se chauffent. Je tente de calmer les hôtes sans succès. Parfait Tadjau est suivi de la salle d’attente au sein de la rédaction par le groupe conduit par le secrétaire général de l’Unesci. C’est lui-même qui saisit Parfait Tadjau au collet.

En syndicalisme, c’est un signal très clair et très ferme. D’autres membres du groupe, une demi-douzaine se jette alors sur Parfait Tadjau. Il est molesté.  Djè KM, le chef du service Société et économie qui essaye à son tour de calmer les uns et les autres est molesté. Il réussit à s’échapper des mains de ses agresseurs et sort de l’enceinte de l’entreprise. Il est rattrapé par les éléments du groupe postés aux différents points d’accès au siège du journal. Il est encore molesté. Pendant ce temps, à l’intérieur de l’entreprise, le secrétaire général de l’Unesci et certains de ses éléments continuent de molester des agents.

Au total, au moins six personnes sont agressées. Outre Parfait Tadjau et Djè KM, François Kouassi le chef du service Correction, Zoumana Tréta le responsable du montage de l’hebdomadaire « Le Repère », Kadelaure Rachelle, opératrice de saisie et Eugène Kouadio, stagiaire sont victimes de diverses agressions et ont des traumatismes divers. Quatre bureaux, le mien, ceux de Djè KM, de Parfait Tadjau et du service Correction son saccagés. Au moins deux ordinateurs sont endommagés dont le mien et celui de Djè KM. Finalement, le secrétaire général de l’Unesci consent à m’écouter et accepte de se rendre au bureau du directeur de publication Patrice Yao. Celui-ci le reçoit en ma présence et en présence du rédacteur en chef  central Akwaba Saint Clair. Le secrétaire général de l’Unesci se fait assister de deux autres membres de son mouvement. D’autres membres du mouvement prennent soin de bloquer la porte d’entrée de la rédaction, plus personne n’est admis à sortir ni à entrer au sein de la rédaction. Le secrétaire général de l’Unesci déclare que le groupe qui est venu dans la rédaction est sa garde rapprochée. Il explique qu’il est venu déposer un droit de réponse suite à un article qu’il juge diffamatoire à l’égard de son mouvement. Il me remet son droit de réponse. Le directeur de publication fait savoir qu’on n’aurait pu éviter le grabuge.

Les policiers accourus sont témoins d’une chaude discussion entre le secrétaire général de l’Unesci et un visiteur qui se plaint de l’attitude du mouvement. La discussion dégénère et le secrétaire général de l’Unesci se lève, suivi par certains de ses éléments. Il menace de frapper le visiteur qui est pour sa part soutenu par d’autres jeunes accourus. Les policiers réussissent à calmer les esprits. Le secrétaire général de l’Unesci et ses deux éléments reviennent dans le bureau du directeur de publication. Ils quittent la rédaction peu après 17H50 en chantant et en dansant.

André Silver Konan

Rédacteur en chef du groupe « Le Réveil »

Par andré silver konan - Publié dans : Enquête, dossier, reportage, interview
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Lundi 31 août 2009

Profusion de culture ancestrale en pleine capitale

Kaolin, « agbodjama » à satiété, chants de louange en langue, danse guerrière. Le jeudi 13 août  2009, la génération Tchagba de Bidjan Santé (village ébrié de la commune d’Attécoubé) a renoué avec une fête, le « Fatchué », vieille de plus de trois siècles. Reportage sur une culture captivante qui refuse de mourir.

Un tambour à la panse énorme comme un fût de 100 litres, peint en rouge, dont les sons percutants montent au ciel, dans une harmonie parfaite avec « l’alégnin », ces vers de louange chantés en ébrié (ou atchan) par des femmes en rangs serrés, respectant au centimètre près une chorégraphie uniforme. Ce sont les membres de la génération Tchagba de Bidjan-Agban, voisin de Bidjan Santé. Ils sont les premiers à faire leur entrée dans le village. Le protocole atchan a institué cela, car les fondateurs des deux villages étaient des cousins. Ils s’annoncent à l’unique voie d’accès du village (c’est ainsi dans presque tous les villages ébrié, qui ont gardé des plans de site pour rester en éveil face aux ennemis, mais aussi face aux assauts du colon). Il est un peu plus de 7H. En tête de la procession, se trouve le « taprognan-man » ou guerrier principal de la génération Tchagba de la classe d’âge (ou catégorie) Djéhou, le doyen des guerriers des  quatre classes d’âge. Le deuxième guerrier principal qui vient après lui est celui de la classe d’âge Dogba. Suivent ceux des classes d’âge Agban puis Assoukrou. « C’est la même classification dans tous les villages atchan », explique Eugène Ahouadja, pasteur de l’Eglise méthodiste unie et président du comité d’organisation.

Tous les « taprognan-man » sont suivis de près par des « taprognan-min » ou seconds combattants. Ils entraînent dans leur sillage des « nimpa-ahoui », entendez « ceux qui voient clairs », autrement dit ceux à qui on attribue des dons de double vision, nécessaires dans un combat mystique à distance. Les guerriers de ce jeudi matin sont reconnaissables par leur tenue d’apparat. Celle-ci n’a pas changé depuis la nuit des temps. Elle est faite en étoffe de couleur noire, avec des figurines, des bandes en rouge et des miroirs en forme de cercle de petit diamètre. Certains « taprognan-man » à l’exception des guerriers de la classe d’âge Assoukrou, trop jeunes pour la porter, arborent, le « n’wôwô », la mythique tenue guerrière faite en raphia et conçue suivant une technologie unique par des initiés du village de Bidjan-Anoumabo (commune de Marcory), seuls habilités à les fabriquer. Les guerriers dansent le « ani-taprognan », la danse guerrière. Qui est une chorégraphie envoûtante restée intacte depuis des générations, faite de petits pas saccadés d’une rare intensité et des gestes avec les mains surmontées de deux petits sabres, le tout dans un rythme endiablé qui allie transe individuelle ou collective, spectacle et férocité.

 

Unanimité politique

La procession conduite par les guerriers de Bidjan-Anoumabo suit celle de Bidjan-Locodjro et de  Bidjan-Thé, tous les deux faisant partie de la commune d’Attécoubé. Il est presque 9H et l’effervescence gagne le petit village hôte situé sur une plaine (position de défense stratégique pendant les temps ancestraux), séparé de la très moderne commune du Plateau par la lagune ébriée, limité au nord par l’autoroute du nord,  à l’est par la forêt du Banco et à l’ouest par Bidjan-Locodjro. Quand les guerriers des trois derniers villages (Adiopto I, Bidjan-Adjamé et Bidjan-Cocody) de la tribu Bidjan invités, finissent d’entraîner les foules nombreuses d’hommes et de femmes, badigeonnés de kaolin ou de talc, en tee-shirt « Fatchué 2009 » ou portant des pagnes tissés akan (grand groupe ethnique auxquels font partie les Ebrié) ou des tissus rouges autour de la hanche ; il est presque 11H.

« Autrefois, raconte Samuel Akpa, un Gnandô Agban du village de Bidjan-Anoumabo, le guerrier était choisi par les membres de sa classe d’âge pour son courage, sa force physique, sa puissance mystique. Aujourd’hui, nous n’en sommes plus là, puisqu’il n’y a plus de guerres tribales. Le guerrier aujourd’hui est choisi par les membres de sa classe d’âge, pour son éthique, son intégrité et sa probité morale, pour sa sagesse aussi, parce qu’il est appelé à être la lanterne, le représentant de toute une génération ».

A 11H, place à la cérémonie officielle. Elle ne dure pas plus d’une heure. Pendant ce temps, la fête continue de battre son plein dans le village. Les différentes artères du village sont bondées de femmes coiffées, portant des pagnes neufs, des jeunes filles badigeonnées de kaolin, des jeunes garçons qui au visage noirci, qui maquillé au kaolin, qui dansant au son d’une musique traditionnelle atchan diffusée dans tout le village par des haut-parleurs. La fête se passe aussi à l’école primaire du village où ont pris leur quartier, les guerriers des sept autres villages de la tribu Bidjan. La fête, c’est aussi et surtout la bière et le vin qui coulent à flot dans les cours, l’attiéké « agbodjama » à l’huile rouge accompagné de poisson de lagune frit ou cuit à la vapeur, servi gratuitement à qui veut manger dans des sortes de restos du cœur improvisés.

Le parrain du « Fatchué 2009 » se nomme Jean Félicien Gbamnan Djidan. Il est le maire (FPI, parti présidentiel) de Yopougon et natif de Kouté (village atchan de la commune de Yopougon). Le président de la cérémonie est Paulin Claude Danho, le maire (PDCI, parti d’opposition) de la commune d’Attécoubé, lui-même membre de la génération qui fait sa sortie officielle.  Le « Fatchué » transcende les clivages politiques. Ainsi, Pierre Djédji Amondji, le gouverneur (FPI) du district d’Abidjan prend-il place à côté de N’Koumo Mobio,  l’ancien maire (PDCI) de la ville d’Abidjan. Tous les deux sont des Atchans. Noël Akossy Bendjo, maire (PDCI) de la commune du Plateau, assis à côté de responsables locaux du Rassemblement des républicains (RDR d’Alassane Ouattara) et du Parti ivoirien des travailleurs (PIT de Francis Wodié), confie à un voisin européen que « le Fatchué est une fête qui regroupe l’ensemble des catégories d’une génération, qui permet de boucler un cycle. Logiquement, cette fête prépare à la prise du pouvoir de cette génération en pays atchan. Ce sont les Dougbô qui sont au pouvoir présentement. Les Tchagba vont devoir attendre un peu. Pour l’heure, ils sont admis à prendre la parole en assemblée. Ce sont des gens qui ont entre 40 et 50 ans ».

Pour sa part, le gouverneur Amondji ne cache pas sa fierté : « C’est une fête qui nous enracine dans nos valeurs du terroir atchan. Dieu a béni le peuple atchan en choisissant son site comme capitale de la Côte d’Ivoire, mais nous n’avons pas perdu les pieds et les pédales ».

Il a choisi à l’instar de presque tous les cadres, élus et fonctionnaires atchan qui assistent à la cérémonie d’ouverture, de s’habiller en chef akan : chaînes et bagues en or massif, pagne « kita » importé du royaume ashanti, royaume d’origine des Akan, sandales « abodjé », etc.

 

Les Tchagba à l’honneur

A midi, pendant que les officiels se retirent, des centaines d’Abidjanais affluent vers le village des « hommes récalcitrants » (traduction littérale de Santé), devenu le temps d’une journée, la capitale ivoirienne des cultures et valeurs ancestrales, récalcitrantes devant les assauts intempestifs des civilisations occidentales et des snobismes aveugles.

En milieu d’après-midi, commence la procession de la génération Tchagba de Bidjan-Santé, point d’orgue de la cérémonie initiatique. Quand Edouard Nandjui, le doyen des huit guerriers (principaux et seconds combattants)  de la génération, fait son entrée sur la place publique, on se croirait à un carnaval de mysticisme. Rien n’est moins sûr…

Cependant, chaque acteur joue bien son rôle, à la fois mystérieux et théâtral. Le « taprognan-man » a le visage masqué de charbon. Il retient entre les incisives bien serrées, un bout de branche qui en rajoute au mystère. Outre ses protecteurs aux torses nus, au corps badigeonnés de kaolin et portant des morceaux d’étoffes rouges aux hanches, se trouve dans le lot, une jeune femme, majestueuse dans son pagne traditionnel tissé, qui tient dans ses mains, un van et qui ramasse tous les objets (morceaux d’étoffe, fils de bonnet, etc.) que laisse tomber le guerrier.

La mise en scène est parfaite. La population, qui a pris d’assaut les deux côtés de la voie principale du village, regarde le spectacle, à la fois admirative et craintive. Parfois, elle applaudit et danse avec la procession. D’autres fois, elle observe la scène, dans un calme plat, les yeux rivés sur un « taprognan » qui fait son « show » avec ceux de sa classe d’âge.

Le spectacle est loin d’être une improvisation. Au cours de la danse guerrière, aucun faux pas n’est permis. Chaque membre de la génération connaît, en effet, par cœur, sa partition. Le samedi avant la fête, selon la coutume, est la date réelle du début de l’initiation. Le samedi 8 août donc, il y a eu une répétition générale et publique suivie et corrigée par les membres de la génération Dougbô, les aînés directs des Tchagba ainsi que par les doyens de la génération Gnandô. Ces derniers sont passés par le même rite initiatique, il y a quinze ans, pour les Dougbô et trente ans pour les Gnandô.  Dans quinze ans, les benjamins des quatre générations, à savoir les Blessoué, seront à leur tour à l’honneur.

En attendant, tous les membres de la génération Tchagba boucleront demain samedi, leur cycle initiatique par la sempiternelle cérémonie de lavage des pieds, qui rappelle la fameuse scène du lavage des pieds dans Le Nouveau Testament de la Bible. C’est la cérémonie de purification du corps par excellence, qui vient mettre un terme au « Fatchué ». Pour coller avec le temps et pour bien marquer que toute cette profusion de scènes mystiques, de chorégraphies de la terreur et de rites traditionnelles n’est rien d’autre que de la culture traditionnelle à l’état pur, tous les membres de la génération, animistes comme chrétiens, athées comme prosélytes, se retrouveront dimanche dans les trois temples du village (catholique, harriste et méthodiste unie) repeints pour la circonstance, pour des messes éclatées de purification des âmes.

André Silver Konan

 

 

Daniel Djoro Akédan (chargé de la communication du « Fatchué ») :

« Le  Fatchué va au-delà de l’instinct de conservation culturelle »

 

Daniel Djoro Akédan est le vice-président du comité d’organisation du « Fatchué » chargé de la communication. « Fils authentique de Bidjan Santé », comme il se définit lui-même, il a soutenu son mémoire de maîtrise sur la culture atchan. Prédicateur de l’Eglise méthodiste unie, il parle du « Fatchué » comme étant plus qu’une culture, un état d’être.

 

Quelle définition donnez-vous exactement au « Fatchué » ?

Le « Fatchué » est une cérémonie qui participe de l’égrégore, c’est-à-dire de toutes les forces surnaturelles positives, politiques, sociales et culturelles du peuple atchan. C’est une cérémonie initiatique à l’instar du Poro, chez nos frères sénoufo, qui marque le passage d’une étape à une autre dans la vie des jeunes filles et garçons des classes d’âge qui composent une génération. C’est le passage de l’adolescence à l’âge adulte, à l’âge de la maturité. A partir de cette cérémonie, ces hommes auront le droit de prendre la parole au cours des assemblées. Ils auront le droit de prendre part aux décisions du village. Cette cérémonie est aussi la synthèse de l’adhésion collective à une indication tendant à concentrer toutes les forces positives en un idéal commun : la préservation d’un pan du patrimoine culturel atchan, malgré l’urbanisation galopante. Ne dit-on pas que la culture est ce qui reste à un peuple qui a tout perdu ? Mais, au-delà de l’instinct de conservation culturelle, le « Fatchué » permet aux enfants d’un village de raffermir le sentiment d’appartenir à une seule et unique entité : le village.

 

Il nous est revenu que certaines personnes ont refusé de participer au « Fatchué » parce qu’elles soutiennent que son rituel participe de l’idolâtrie, toute chose qui est en contradiction avec leur foi chrétienne. Que savez-vous de ces actes d’idolâtrie que craignent ces personnes ?

Je confirme qu’effectivement deux ou trois personnes de notre génération ont refusé de participer à la fête sous le prétexte que vous évoquez. Mais, ces actes n’ont rien à voir avec notre foi chrétienne.  Si vous prenez la libation, c’est l’inhibition des mânes. Comme le dirait le professeur Zadi Zaourou, ce sont les « lega », les intermédiaires entre Dieu et nous, dans la cosmogonie africaine. Dans le livre des Nombres de la Bible, les fêtes de génération  ne sont pas proscrites. Jésus-Christ lui-même est passé par des étapes initiatiques telles la circoncision et la présentation du nouveau-né à l’Eglise. Il n’y a pas d’antinomie. On peut être chrétien et participer à la fête de génération parce que même les Juifs (le peuple élu de Dieu) ont leur tradition. Ils n’ont pas encore rejeté la Tora.

 

A quoi s’expose une personne qui refuse de participer au « Fatchué » ?

D’abord il faut savoir que personne n’est contraint de participer à la fête de génération.  Personne de ce fait n’est victime de représailles ou n’est banni du village. Cependant, la personne qui refuse d’y prendre part, pour schématiser, est comme une personne qui refuse de se faire identifier. De ce fait, l’assemblée des villageois ne connaît pas cette personne. Elle ne peut donc pas prendre la parole dans une assemblée. Elle ne peut donc pas, par exemple, bénéficier d’une parcelle de terrain villageois s’il y a des lots de terrains à distribuer.

Entretien réalisé par André Silver Konan

 

 

 

A savoir

 

Le nom Ebrié a été donné aux Tchaman par les Abouré qui étaient leurs adversaires dans les temps ancestraux. Etymologiquement, le mot signifie "les hommes charbon". Le nom Ebrié, pour les Abouré, avait une connotation péjorative. Pour une raison qui lui était propre, le colon a choisi ce nom plutôt que Tchaman comme eux-mêmes s’appelaient. Le singulier de Tchaman est Tchabio. L’appellation Tchaman tend aujourd’hui à disparaître, au profit de Atchan, qui à l’origine était une fatrie.

 

D’autres peuples célèbrent des fêtes de génération. C’est le cas par exemple des Akyé d’Adzopé, des Abouré de Moossou, des Adjoukrou de Dabou. Selon un document publié par l’ambassade de Côte d’Ivoire en Suisse, il y a au moins 40 fêtes traditionnelles dans notre pays. Les plus connues sont outre les fêtes de génération, les fêtes des ignames, l’Abissa (Grand-Bassam), le Dipri (Gomon et Yaobou), le Tchologo (Ferkessédougou), etc. Il existe d’autres fêtes comme la fête de fin de l’initiation des hommes panthères à Zoukougbeu (Daloa), la fête d’adoration du N’Zo à Beyepa (Guiglo), l’adoration du mont Kani à Séguélon (Odiénné), etc.

 

Nangui Abrogoua était le chef de tous les villages Bidjan. Ce que le colon a appelé chef de canton. Il était basé à Adjamé, lieu de rassemblement (sens étymologique). D’où la statue érigée en son honneur dans cette commune et le boulevard portant son nom. Il est né vers 1848 et est mort en 1938.

 

Le "Djidji ayokué" est un tam-tam parleur qui a une particularité : il possède des cordes. Ce tam-tam est aujourd’hui au musée de l’homme à Paris. Les Atchan ne manquent aucune occasion pour le réclamer. Le jeudi 13 août dernier, lors de la cérémonie officielle du "Fatchué", les organisateurs l’ont encore réclamé. Ce tam-tam parleur à cordes, à les en croire, était la hantise des colons. Ce serait l’un d’entre eux qui étant entré dans les bonnes grâces de Nangui Abrogoua, aurait réussi à tromper sa vigilance et à disparaître avec le précieux objet.

 

Les 27 villages atchan sont aujourd’hui administrés par les Dougbô. Ces derniers sont au pouvoir depuis ces années 2000. Après 15 ans (temps qui peut s’étendre jusqu’à 20 ans), les Dougbô vont laisser la place aux Tchagba. Tous les villages atchan comprennent 7 familles : Akouedoman, Atchadoman, Abromando, Gbodoman, Godouman, Fiedoman et Locomman.

 

Abidjan est une déformation de l'expression "Ein bidjan". Ce qui veut dire en langue atchan "je viens de couper les feuilles (pour servir l'attiéké)". Bidjan signifie le peuple d'Abidjan. Ce n'est pas le seul peuple akan qui porte le nom d'une plante. Chez les Baoulé, il y a les Agba. Agba signifie manioc en Baoulé.

Une sélection de ASK

 

 

 

L’Abbé Jean Baptiste Akouadan (premier prêtre ébrié) :

 

"Les fêtes de générations ne sont pas une adoration du diable"

 

 

L’Abbé Jean Baptiste Akouadan est le premier prêtre ébrié (atchan). Il est le recteur de la Cathédrale Saint Paul d’Abidjan Plateau et curé de la paroisse de la cathédrale. Dans le microcosme sacerdotal catholique ébrié, ses positions font autorité. Dans son vaste bureau sis à la cathédrale où traînent partout des livres chrétiens des plus petits aux plus volumineux, il ne finit pas de recevoir ses paroissiens, mais aussi des gens qu’il ne connaît pas, qui l’appellent pour prendre rendez-vous ou qui lui laissent un message sur un numéro qu’il rappelle toujours en vue de fixer un rendez-vous qu’il honore. Le lundi 17 août, quand il nous reçoit, le prêtre atchan ne s’arrête pas à la seule défense de la culture de son peuple. Il s’érige en défenseur de la culture africaine, au risque de donner dans la provocation face au manichéisme chrétien, quand il parle du "Poro" ou du vaudou. Interview.

 

Lors du lancement officiel de la fête de génération à Bidjan Santé, à Abidjan, certaines personnes appartenant à des classes d’âge concernées par la fête n’ont pas voulu y participer, avançant que certains rituels relèvent de l’idolâtrie et donc froissent leur foi chrétienne. Comment comprenez-vous la position de ces personnes ?

Nous, on a fait la fête de génération chez nous et on a jamais vécu ces éléments d’idolâtrie. C’est quoi l’idolâtrie ? C’est adorer d’autres éléments de la nature que Dieu seul. Je ne crois pas qu’en pays atchan, lorsqu’on participe aux fêtes de génération, on s’adonne à des pratiques d’idolâtrie. Voyez, c’est comme le "Poro". Le "Poro" est une manifestation de la maturité humaine après tout un temps de formation.

 

Il ne demeure pas moins que certains membres de la génération lors de ces fêtes, se vantent d’être des voyants, voire des sorciers.

Tout cela fait partie de la scène, du processus, je vous l’assure. C’est comme quand un médecin se met en blanc pour se soigner. Ne vous est-il jamais arrivé de vous demander pourquoi il ne se met pas en rouge ? C’est la même chose, c’est le processus.

 

Que dites-vous alors de la préparation mystique dont se targuent des guerriers ou des membres de la génération ?

Toute cela participe d’un événement purement culturel. Non, il n’y a pas de préparation mystique ou quoi que ce soit. Le peuple atchan est subdivisé en quatre grands groupes de quatre générations. Dans chaque groupe, lorsque la première classe d’âge est arrivée à maturité, elle célèbre sa fête de génération pour montrer au peuple qu’elle est capable de traiter des affaires du village. Quand les quatre classes d’âge font leur sortie année après année, il y a un temps où les quatre classes d’âge, ensemble font ce qu’on appelle le "Fatchué". C’est ce qui s’est passé à Bidjan Santé, pour rester dans l’exemple que vous avez pris. Le "Fatchué" est une manifestation qui sert à démontrer que le jeune ébrié est désormais capable de s’occuper des affaires du village. Maintenant, ça se passe sous forme de danse qui a des apparences mystique ou quelque chose de ce genre, mais un vieux m’a confié à Blockauss (village atchan de la commune de Cocody, Ndlr) que c’était des choses qu’il faisait consciemment pour faire croire aux gens qu’il y avait quelque chose. Par exemple, concernant le fait que les gens se lancent des pointes mystiques, il m’a expliqué qu’en fait, il avait les pointes en main et qu’à un moment donné, il les lance et les gens disent qu’on lui a lancé des pointes. Il s’agit de montrer qu’on détient une certaine puissance. Il y en a qui disent qu’ils voient un trou que le commun des mortels ne voit pas. Non, ce sont des choses purement physiques. C’est toute une ambiance de manifestation. Celui qui dit que les fêtes de génération, c’est pour adorer le démon, n’a rien compris. Les fêtes de génération ne sont pas une adoration du diable, non.

 

Pourquoi, selon vous, les chrétiens sont-ils divisés sur la question des fêtes traditionnelles ivoiriennes, notamment ?

Les chrétiens ont toujours été divisés sur cette question par pure ignorance des réalités culturelles. Quand je dis que je suis contre, est-ce que j’ai pris le temps d’étudier, d’essayer à comprendre le système, l’organisation, le phénomène ? Posez la question aux personnes qui disent être contre, demandez leur : Est-ce que vos savez ce que vous rejetez ? On ne peut rejeter une culture que lorsqu’on l’a étudiée, lorsqu’on la connaît et lorsqu’on est capable de dire tel élément de cette culture est bon, tel est négatif. Comment peut-on a priori rejeter de tout un peuple, son action culturelle ? Parce que vous faites bien de parler de fêtes traditionnelles ivoiriennes surtout qu’il n’y a pas que le peuple atchan. Je viens de la Grèce, où il y a un système culturel. C’est cela qui fait la philosophie d’un peuple. Les Africains, à force d’avoir renié leur propre culture et de refuser de l’approfondir, n’ont plus de philosophie. Les Grecs ont par exemple gardé leur mythologie grecque et cela a façonné leur pensée et leur vison du monde. Mais, regardez autour de vous, quels sont les peuples d’Afrique qui ont une vision du monde ? Les Bantou, peut-être. Au Bénin, des intellectuels essayent de creuser et d’approfondir cette culture qu’on appelle le vaudou. Il faut avoir le courage intellectuel de connaître avant de dire non. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire parle de son identité. Mais, qu’est-ce qui fait l’identité ivoirienne ? Ce n’est certainement pas la Francité ni la Francophonie. Ce qui fait l’être baoulé, par exemple, il faut le trouver dans ses réflexions, ses mythes, ses contes. Aujourd’hui, quand vous regardez la télé, on vous parle de "mensonge d’un soir". Comment peut-on qualifier la philosophie de tout un peuple, de mensonge ? Moi, je m’inscris en faux.

 

Vous avez parlé de vaudou. L’on se souvient de cette affaire Béhanzin, du nom de ce prêtre vaudou autoproclamé converti selon lui au christianisme où il a été question de présumés sacrifices humains, du reste jamais prouvés. Vous dites que cela fait partie de la culture africaine. Mais comment expliquez-vous l’apologie du mal que fait cette culture ?

Faire le mal, c’est de tout temps ! Quand vous prenez la Bible, il y a l’histoire d’Abel et de Caën. Il y a l’histoire d’Adam et Eve qui ont été induits en erreur par le démon. Dieu n’a pas créé le mal mais l’homme s’est fabriqué le mal. Le mal existe. En Europe, quand on fabrique des armes et que des gens s’entretuent avec, c’est aussi le mal. Ce n’est pas parce que quelqu’un te dit "mystiquement, je vais te faire du mal", qu’automatiquement il y a le mal. Le mal, l’homme le fait exister à travers son agir. Il peut agir pour le bien comme pour le mal. Cela n’a rien à voir avec ce que j’appelle la mythologie des peuples, que d’autres appellent mystique. Dans certaines mythologies comme le vaudou, s’il y a des aspects où on cultive le mal, cela va contre les principes chrétiens. Le mal ne peut pas faire grandir le monde. Le Christ a dit "Aimez-vous les uns les autres. Faites du bien à ceux qui vous font du mal". Si le Christ lui-même l’a dit, c’est qu’il y en a qui vont travestir leur culture, en mal, dans leur agir. Mais, je le répète, le fondement d’une culture n’est jamais mal.

 

Croyez-vous à la sorcellerie ?

Est-ce que je crois à la sorcellerie ? Je crois à la manière humaine d’agir envers son prochain, de faire en sorte que les relations humaines soient bonnes ou négatives, d’une façon consciente. Le sorcier n’est pas esclave de la sorcellerie, il est conscient de ce qu’il fait à l’instar de celui qui vole ou de celle qui jette son enfant à la poubelle. Ceux-là aussi sont des sorciers. Saint Jean dit dans la Bible que celui qui n’aime pas est un sorcier. Quand quelqu’un par exemple n’aime pas sa femme et qu’il la fait souffrir même moralement, vis-à-vis de cette dernière, il est un sorcier. Le véritable sens de la sorcellerie, c’est l’anti-amour, l’anti-charité.

 

Que représente alors pour vous les mangeurs d’âme qui confessent eux-mêmes quasi quotidiennement dans des journaux ivoiriens, leur appartenance à des confréries de sorciers ?

Si vous connaissez l’histoire de l’humanité, vous savez que ses mangeurs d’âme et les sorciers, ce n’est pas seulement en Afrique. En France, vous avez des histoires de sorciers et de mangeurs d’âme.

 

Cela remonté à Jeanne d’Arc au 18e siècle…

Bien sûr que cela remonte à ce temps mais si c’est fini cela veut dire que cela a existé. Peut-être que quand notre intelect aura évolué dans la recherche pure des valeurs humaines, on ne parlera plus de mangeurs d’âme. Aujourd’hui, c’est une situation dans laquelle de nombreux Africains sont parce qu’ils sont sans connaissance et sont sans tout ce qu’il faut à l’homme pour s’épanouir. En fin de compte, ce sont des choses qu’il faut chercher à comprendre. On ne doit pas se baser sur le seul fait que des gens le confessent. En République Démocratique du Congo, des prêtres se sont mis à étudier ces phénomènes. Mais, dans notre pays, on ne sait pas encore ceux qui sont à la recherche de la connaissance profonde de cette philosophie négative qu’on cultive beaucoup en Afrique. Au demeurant, qu’est-ce qu’on appelle mangeur d’âme ? Qu’est-ce que l’Africian entend par le mot âme ? Si nous croyons que l’âme c’est ce qui fait que l’homme est à l’image de Dieu, alors la question que je me pose est : qui est capable de manger l’image de Dieu ? Certainement pas l’homme parce que l’âme est la parcelle divine qui est en l’homme.

 

Il est écrit dans la Bible qu’un royaume qui lutte contre lui-même court à son auto-destruction pour dire que le diable ne saurait se battre contre lui-même. Comment alors appréciez-vous ces histoires d’exorcistes (qualifiés par certains chrétiens de suppôts du diable) qui disent démasquer et délivrer des sorciers ?

Vous savez, on a des exorcistes à l’Eglise catholique. Un exorciste italien nommé par le Saint Père (le Pape, Ndlr) a dit que de tout temps qu’il a exercé son ministère d’exorciste, il ne s’est jamais présenté de cas diabolique, si ce n’est une seule fois où il a été en face d’une possession diabolique de satan sur un homme. Ça, c’est extraordinaire. Le ministère de l’exorcisme, ce n’est pas contre des esprits mais contre le chef des démons qu’on appelle satan ou beelzébul ou diable. Quand on nomme un exorciste, c’est principalement pour cela. Les autres charges qui interviennent au cours de ce ministère, ce sont des charges de réhabilitation de l’être humain dans son équilibre total. Ce qui arrive, c’est que l’être humain, ne se connaissant pas, est totalement désaxé en lui-même et on dit qu’il a des esprits, qu’il est possédé. L’exorciste a donc pour rôle de contre carrer l’action de satan qui envoie ses suppôts, ses mauvais anges pour empêcher l’homme d’agir dans le bon sens en vue de devenir son être, c’est-à-dire un enfant de Dieu véritable. Pour ce qui concerne les gens qui se targuent de démasquer les sorciers, il faut lire Saint Paul qui dit que ce n’est pas aux hommes qu’on a affaire mais on a affaire aux principautés, aux esprits malins qui pullulent les cieux. S’ils en ont les moyens, les capacités, c’est tant mieux. Mais en ce qui concerne l’Eglise catholique, c’est l’évêque seul qui peut nommer un exorciste. Dans notre diocèse, il y a l’abbé Abolou, notre moine et l’abbé Abékan qui ont été nommés exorcistes. Et je puis vous révéler que depuis qu’ils exercent, ils n’ont jamais vu le cas d’un homme qui a été possédé par satan mais des cas de personnes désaxées qui ont des problèmes, des blessures intérieures, etc.

 

Au titre des problèmes, figure en bonne place, avons-nous appris, les histoires de "mari de nuit". Quel est votre appréciation de ces histoires qui sont un véritable problème de société ?

Je pense que c’est parce qu’on manque de connaissance dans ces affaires qu’on soutient ces histoires. L’homme ne se connaît pas lui-même. La femme qui dit être victime d’un "mari de nuit" pense que c’est quelqu’un d’extérieur, invisible qui vient la visiter la nuit. C’est une impression. En fait c’est quelque chose qui se passe en elle. Tout ce qu’elle vit, tout ce qu’elle souffre, toutes ses blessures, ses frustrations etc, se personnalisent, se transforment dans une sorte d’entité réelle c’est ce qu disent les grands psychologues. Ainsi a-t-elle l’impression d’avoir eu de réelles relations sexuelles puisque parfois cela se passe ainsi. Mais est-ce quelqu’un qui est venu vous faire l’amour pendant que vous dormiez ou est-ce la satisfaction inconsciente d’un problème qu’on ne peut pas résoudre ? La réponse à ces questions demande beaucoup d’étude. Nous, Africains sommes tellement paresseux qu’on ne cherche pas à savoir, préférant donner dans ce genre de croyances. Ce qui nous empêche de chercher à savoir. Je vais vous donner un exemple pratique. Un Européen verra un coin de la lagune qui bout. Il va dire qu’il y a du sable mouvant et que quiconque s’aventure là sera aspiré. Un Africain qui n’est pas un intellectuel poussé, passera et va voir ce même coin de la lagune bouillir et va décréter qu’il y a un génie. Il va y faire des sacrifices sans chercher à savoir ce que c’est. Nous ne mettons pas notre intelligence à l’épreuve pour trouver des solutions.

 

Interview réalisée par

André Silver Konan

Par andré silver konan - Publié dans : Enquête, dossier, reportage, interview...
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Vendredi 21 août 2009

Guy André Kieffer

Mille mystères autour d’un « mort sans cadavre »

Des témoignages réels ou fantaisistes, presque tous contradictoires. Un « suspect » mis en examen en France. Un autre inculpé puis relâché en Côte d’Ivoire. Des « témoins » qui se volatilisent en Côte d’Ivoire. D’autres qui se signalent en France. Une liste de présumés exécutants et commanditaires qui ne finit pas de s’allonger voire de se modifier. 1946 jours après la disparition à Abidjan du journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer (GAK), l’affaire qui porte son nom, demeure un entier mystère.

Au commencement est Michel Légré, présenté schématiquement par la presse, comme le beau-frère de Simone Gbagbo (il a épousé l’une de ses sœurs cadettes), la première dame de Côte d’Ivoire. Lui-même se présente comme celui qui a vu pour la dernière fois vivant Guy-André Kieffer. C’est sur la base de ses déclarations parues notamment dans Fraternité Matin (quotidien progouvernemental ivoirien), quelques jours après le 16 avril 2004, jour de la disparition du journaliste franco-canadien, que la justice procède à son inculpation (en France, le terme approprié est « mise en examen »). Nous sommes le 28 mai 2004. Michel Legré est écroué à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA). Il est poursuivi pour « enlèvement, séquestration et assassinat ». Ce dernier chef d’accusation est un mystère d’autant plus que, comme l’écrit à cette époque le défunt quotidien ivoirien « Le Courrier d’Abidjan », Guy-André Kieffer est « un mort sans cadavre ». Autrement dit, rien ne prouve qu’il est mort. « Le beau-frère de Simone Gbagbo », comme la presse notamment internationale l’appelle désormais, met en cause au moins sept (7) personnes. A en croire Reporters sans frontières (RSF, qui s’est constitué partie civile en France, à l’instar de la famille du disparu et de la Société nationale de journalistes (SNJ) de France), « il s’agit notamment d’Aubert Zohoré, le directeur de cabinet (à cette époque, NDLR) du ministre de l’Economie et des finances, de Victor Nembelissini, le directeur général de la Banque nationale d’investissement (BNI), d’Anselme Séka Yapo, le responsable de la sécurité de Mme Gbagbo, de Bertin Gahié Kadet, conseiller à la présidence chargé des affaires de défense, et de Moïse Koré qui se définit lui-même comme le pasteur du président Laurent Gbagbo ». A cette liste, RSF ajoute « deux militaires également accusés par Michel Legré d'avoir participé à l'enlèvement du journaliste ». Ce sont « Sery Lia et Gouamené ». Sans plus.

Au cours de leur tout premier séjour (ils en ont fait dix, à ce jour) à Abidjan, le 3 octobre 2004, les juges d’instruction français Patrick Ramaël et Emmanuelle Ducos entendent toutes les personnes citées par Michel Légré hormis Séry Lia et Gouaméné qui « n'ont pu être localisés », selon RSF.

Le 11 octobre 2004, les deux juges procèdent à la mise en examen, à Paris, de Michel Légré. « Enlèvement et séquestration ». L’acte d’accusation de la justice française biffe le terme « assassinat » évoqué par la justice ivoirienne. Très vite, la liste établie par Michel Légré tombe dans l’oubliette. Lui devient le suspect numéro un, aussi bien en Côte d’Ivoire qu’en France où sont conduites deux instructions, qui déjà montrent des signes de contradiction.

 

« Mauvaise plaisanterie »

Quelques jours après l’inculpation de Michel Legré, la Police judiciaire (PJ, actuelle Direction de la police criminelle) d’Abidjan-Plateau, interpelle Germain Bahagbé. Ce dernier se présente comme un membre de la garde rapprochée de Jean Tony Oulaï, qui se présente lui-même comme un capitaine de l’armée ivoirienne. Germain Bahagbé passe aux aveux ( ?). Son témoignage est enregistré sur une bande sonore et dévoilé par Jean Tony Oulaï, dans sa lettre ouverte au secrétaire général de l’Organisation des nations unies (Onu) publiée dans le quotidien ivoirien « L’Inter » en date du 14 avril 2008. Selon lui, Germain Bahagbé déclare ceci aux enquêteurs : « Le 16 avril 2004, je faisais partie de la garde rapprochée du capitaine Oulaï. Nous étions cinq quand nous sommes allés à la résidence Atta, au Plateau, vers 21 H 30, avec deux voitures : une Patrol et une Datsun, conduite par le capitaine. Les voitures sont de couleur marron. Tony Oulaï est descendu pour aller chercher un Blanc à l’étage. Revenu avec le Blanc, emporté dans la Patrol conduite par le capitaine Oulaï, nous nous sommes dirigés vers sa résidence, à la Riviera-Attoban. Nous étions avec Hié Houin dit Requin, Yahofi, Anaconda et Doubi. Arrivé à sa résidence de Bonoumin, lourdement gardée par plusieurs militaires armés jusqu’aux dents, le Blanc a été conduit dans une des chambres de la villa, où il a été menotté, torturé et malmené dans la boue jusqu’au 18 avril 2004. A cette date du 18 avril 2004, vers 23 H, nous sommes allés en direction de N’Zianouan, sur l’autoroute du nord, vers Yamoussoukro. A plus d’une dizaine de kilomètres avant la destination, Tony nous a descendus, et a continué seul. Il est revenu seul. Et nous sommes repartis à Bonoumin ».

Dans sa décision de mettre en examen Jean Tony Oulaï, Patrick Ramaël explique que les allégations de Germain Bahagbé sont « précises quant au déroulement de la disparition de Guy-André Kieffer ». Quant au juge parisien des libertés et de la détention (JLD) Bruno Laroche, il confirme que ce sont des « indices graves et concordants, de nature à rendre vraisemblable l’implication de Jean Tony Oulaï, dans les faits qui lui sont reprochés ». Seulement voilà : deux semaines après avoir porté ces accusations, Germain Bahagbé se rétracte. Il affirme avoir voulu faire « une mauvaise plaisanterie » à Jean Tony Oulaï. Vrai ou faux ? Mystère. Une chose est sûre, l’homme réussit à se volatiliser, suite aux évasions massives de la MACA, en novembre 2004. Sa liste de quatre personnes qu’il présente comme ayant fait partie, avec lui, du commando conduit par Jean Tony Oulaï, tombe, elle aussi, dans l’oubliette. Sauf que les juges d’instruction français n’oublient pas ses accusations portées contre Jean Tony Oulaï.

Le troisième témoignage rendu public est celui de Seydou Berté alias Méité. Lui, se présente comme le chauffeur de Jean Tony Oulaï. Depuis son exil français, il confie à la télé française France 3, le 23 août 2007 ceci : « J’ai tout écrit et tout noté. J’ai travaillé pour le capitaine Oulaï pendant deux ans, de février 2003 à janvier 2005. Les 12, 13, 14 et 15 avril 2004, j’ai été témoin oculaire des préparatifs de l’enlèvement de Guy-André Kieffer, entre le capitaine Oulaï, Michel Legré et un procureur de la république. Guy-André Kieffer est arrivé dans une voiture 4X4 blanche conduite par Tony Oulaï et suivie de deux voitures et des éléments de Scorpion-2, avec l’adjudant Zambi. Il était 13 H 30, dans la villa de la Riviera-Palmeraie. Dans l’après-midi, ils ont emmené Guy-André Kieffer à la présidence de la république, où il a passé deux jours sous les interrogatoires du colonel Yédess. Le 18 avril, Tony Oulaï, Zambi et ses éléments ont récupéré Guy-André Kieffer à la présidence de la république, et ils l’ont conduit à la ferme de Yopougon au Km17. Là-bas, sous le regard de Tony Oulaï, qui a tiré deux coups en l’air, Zambi et ses éléments ont mitraillé Guy-André Kieffer et l’ont enterré sur place ».

 

Piste ivoirienne

Pavé dans la mare. Ce témoignage met, pour la première fois, directement en cause, la présidence de la république. Bernard Kieffer, le frère du journaliste disparu ne tarde pas à régir. Et à tirer ses conclusions : « Ce témoignage apporte de nouveaux et importants éléments dans l’enquête. Il conforte l’hypothèse d’une implication du plus haut niveau du régime ivoirien dans cette affaire ».

Le chef présumé du commando « Cobra», selon Berté Seydou, entre temps est appréhendé à Paris (après une rupture de ban avec le régime Laurent Gbagbo), le 11 janvier 2006 et mis en examen pour « enlèvement et séquestration » de Guy-André Kieffer. Depuis sa cellule, il crie au complot. Il traite Berté Seydou, dans sa lettre citée plus haut, d’ « ex-toxicomane » et de « chômeur », qu’il a « licencié après moins de six mois de travail pour malversations et banditisme » qui fait des déclarations « fallacieuses ».

La première dame Simone Gbagbo, non officiellement accusée par le témoignage de Berté Seydou mais mystérieusement citée par la presse, dément toute implication, à travers son avocat ivoirien Me Ange Rodrigue Dadjé, dans cette affaire. Elle porte plainte contre Berté Seydou, à Abidjan. Jean Tony Oulaï, pour sa part porte plainte aussi contre Berté Seydou que contre Bernard Kieffer et Patrick Ramaël. Il fait déposer les trois plaintes par ses avocats français et ivoirien, aux parquets de Paris et d’Abidjan. Il poursuit Berté Seydou pour « dénonciations de délits imaginaires, malices, dénonciations calomnieuses, atteinte à l’honneur ». Bernard Kieffer est poursuivi pour « diffamation, atteinte à l’honneur, complicité de dénonciations calomnieuses ». Enfin il accuse Patrick Ramaël d’« obstruction à la justice, abus de pouvoir, vice de procédure, violation du secret d’instruction ».

La justice ivoirienne juge toutes les plaintes recevables. La justice française les méprise.

La piste de la présidence de la république ivoirienne revient un an après dans un autre témoignage. Celui d’un homme qui se présente comme étant le « major Alain Gossé ». Sur France 3, le 22 juillet 2009, il soutient que « Mme Gbagbo n`est pas trop trop impliquée » mais « son cabinet, oui ! Sa garde rapprochée ! ». Il affirme avoir été de permanence au palais de la présidence, le 16 avril 2004 et avoir alors vu le journaliste Guy-André Kieffer. « Il était dans une petite cellule, c’est des endroits où on gardait souvent des individus suspects. De la cellule, j’ai échangé avec lui par le grillage, on a causé, il m’a demandé de l’eau et des cigarettes ». « Major Alain Gossé » qui est présentement hors du pays, cite le nom de trois hommes qui auraient participé aux « interrogatoires » de Guy-André Kieffer. Il s’agit d’Anselme Séka Yapo, de Patrice Baï, et de Jean-Tony Oulaï. Il soutient que ces derniers « sont venus avec quatre ou trois véhicules et sont partis » avec le journaliste. Puis il lâche la phrase assassine : « De bouche à oreille, nous apprenons  que ce monsieur a été tiré (sic) par erreur. M. Oulaï voulait donner des sommations pour qu’il puisse avoir peur pour parler ».

Le témoignage du « major Alain Gossé » disculpe sans hésitations Simone Gbagbo.

Interrogé par l’Agence France presse (AFP), Me Alexis Gublin, avocat de Bernard Kieffer, estime que « c’est une étape déterminante dans l’instruction ». Plus réservé, le journal français « Libération », dans son édition du 23 juillet 2009, fait remarquer que c’est « un témoignage dont il reste à vérifier la crédibilité ».

 

« Contradictions »

Et pour cause ! Me Ange Rodrique Dadjé, l’avocat de Simone Gbagbo, bien que cette dernière soit disculpée par le « major Alain Gossé », monte au créneau, dans les minutes qui suivent la diffusion de l’interview. Il dénonce sur les antennes de la télé française France 24 un « témoignage faux et mensonger sur tous les aspects ». Il clame que  le « major Alain Gossé » est « un Burkinabé qui n’a jamais appartenu à l’armée ivoirienne ni travaillé à la présidence de la république. Il s’appelle Zinssoni Nobila Paul ».

L’avocat de Simone Gbagbo note « des contradictions graves entre les déclarations de ce prétendu Alain Gossé et de Berté Seydou. Sur le lieu du crime, M. Alain Gossé dit que c’est au cours d’un interrogatoire qu’on aurait tiré sur lui (GAK, ndlr) par erreur. Berté dit qu’il s’agit d’une exécution qui a été faite à la ferme de volailles qui est un lieu spécial d’exécution. De trois, M. Gossé dit qu’il s’agit de plusieurs coups de feu volontaires qui ont été tirés après que M. Tony Oulaï aurait donné le coup d’envoi par un tir de pistolet ».

Anselme Séka Yapo, qui se prononce pour la première fois, depuis que son nom revient dans les témoignages, confie à France 24, après Me Ange Rodrique Dadjé, que le « major Alain Gossé » est « très connu des services de renseignements de la gendarmerie nationale. Il est recherché ». Il se fait plus précis : « Quand vous regardez rien que le port de son béret, il porte le macaron du béret à gauche, alors qu’en Côte d’Ivoire, le port du macaron est à droite ». Rien de moins.

La crédibilité des témoins chaque fois remise en cause par les personnes citées ne semble pas émouvoir Patrick Ramaël. Ce dernier « refuse tout autre schéma », proteste Me Kadidia Touré, l’avocate ivoirienne de Tony Oulaï. Celle-ci donne une autre version des faits. Cinquième allégation. « Kieffer, relate-t-elle dans le quotidien ivoirien « Nord Sud », en date du 16 décembre 2008 , a disparu un jeudi et le lundi qui a suivi, un article publié, je crois dans « Le patriote » donne une version plus que plausible des faits. Cette version n’intéresse pas Ramaël. L’article dit en substance que Kieffer a été aperçu (…) en compagnie de policiers et d’un certain Aron-Brunetière. Et qu’il s’agissait d’agents de la DST (Direction de la surveillance du territoire, NDLR) et des agents des services secrets français. Ils sont partis avec lui. C’est écrit. Et il revient que ce même jour, le même Michel Legré a fait le tour des commissariats à la recherche de Kieffer. Si Michel Legré fouille les commissariats et que le journal nous dit que des policiers étaient avec Kieffer et Brunetière, cela signifie que la police et les services secrets savent la vérité ».

 

Piste française

C’est cette piste que Raymond Tchimou Féhou, le procureur de la république près le tribunal de première instance d’Abidjan-Plateau, compte exploiter à fond. Une « piste plus crédible », selon lui qui vient réveiller une procédure vouée à « l’enlisement ». Ainsi, le 11 juillet 2008, convoque-t-il la presse à son bureau, pour lui apprendre qu’il a « invité le juge d’instruction (ivoirien) en charge du dossier, d’investiguer sur d’autres pistes par voie de commission rogatoire internationale ».

Ce qui est fait entre le 14 et le 27 juin 2008 à Paris. La mission, à en croire Raymond Tchimou Féhou, a entre autres, pour objectif de « vérifier s’il existe des pistes autres que celle suivie depuis quatre ans par le juge d’instruction Patrick Ramaël, qui jusqu’à ce jour n’a rien donné de satisfaisant (…) Notre mission, heureusement s’est avérée fructueuse et très enrichissante». Car, celle-ci, selon lui, a permis de mettre en relief une « piste française » dans le sort réservé à Guy-André Kieffer.

Raymond Tchimou Féhou affirme que « Guy-André Kieffer est arrivé en Côte d’Ivoire non en qualité de journaliste mais plutôt en tant qu’expert en communication en matière de café-cacao, employé dans la société Commodities corporate consulting (C.CC.) ».

Le procureur de la république près le tribunal de première instance d’Abidjan-Plateau déclare que le disparu avait pour « mission officieuse de récolter des informations sur les dirigeants politiques ivoiriens, pour le compte d’Eric Latham », le président directeur général de C.C.C.

Sous entendu, l’homme faisait du renseignement.

« Malheureusement, soutient le procureur Tchimou, il incorporait aussi des informations sur les dirigeants de sa société. Il s’en servait de temps en temps pour faire des chantages ».

Les trois autres dirigeants de C.C.C. sont Stéphane De Vaucelles, directeur général, Jean Michel Aron-Brunetière et Robert Dulas, tous les deux associés.

Raymond Tchimou Féhou assure qu’ « une première fois, il (Kieffer, NDLR) a été menacé verbalement de mort par Robert Dulas, parce que Kieffer était sur le point de publier un article qui le mettait en cause dans l’affaire IB (Ibrahim Coulibaly, l’un des responsables de la rébellion ivoirienne, aujourd’hui en rupture de ban avec ses camarades et qui avait été arrêté à Paris, le 23 août 2003, soupçonné de préparer un putsch en Côte d’Ivoire, NDLR) à Paris. La deuxième menace de mort était venue d’Aron-Brunetière. Celui-ci avait menacé de mort Kieffer avec une arme à feu dans le bureau d’Eric Latham. La vie de Kieffer a été épargnée grâce à l’intervention d’Eric Latham. Enfin, Guy-André Kieffer était prêt à révéler un réseau de blanchiment d’argent dont son cabinet d’expertise servait de courroie de transfert de fonds lorsqu’il a disparu et ce, deux jours après la mise en garde qui lui avait été faite par son directeur général Stéphane de Vaucelles ».

Le mobile est trouvé. Raymond Tchimou Féhou estime, dès lors, que «l’inculpation de ces quatre personnes à savoir Eric Latham, Stéphane de Vaucelles, Aron-Brunetière, Robert Dulas, comme auteurs ou complices de l’enlèvement, de la séquestration ou de l’assassinat de Kieffer, s’impose nécessairement dans le cadre de la manifestation de la vérité ».

Mystère, la déclaration n’est pas suivie d’actes. D’autant plus que Jean-Michel Aron-Brunetière, confie sur les ondes de Radio France international (RFI), le vendredi 12 juillet 2008 qu’il est « Ivoirien naturalisé depuis le début des années 1990, (qu’il) réside en permanence en Côte d’Ivoire et (qu’il est) bien entendu à la disposition de la justice ivoirienne pour être entendu sur toute chose qui pourrait (le) concerner ».

Pour autant, Jean-Michel Aron-Brunetière, reconnaît que ses rapports avec Guy-André Kieffer n’étaient « pas si bons que cela, je n’apprécias pas tellement l’homme » car « probablement, il écrivait des articles dans des journaux sous de faux noms et personnellement, ce sont des choses que je n’approuve pas ».

Pour sa part, toujours sur RFI, le même jour, Robert Dulas déclare que « les menaces même verbales, ce n’est pas du tout dans ma philosophie. Ce qui est certain, c’est qu’un moment, on a eu un petit accrochage au téléphone mais ça s’est limité à trois mots ». Ambiance. Dans son commentaire avant d’interroger le mis en cause, le journaliste précise que Robert Dulas « a passé 30 ans de sa vie en Côte d’Ivoire. Il se dit surpris et meurtri par ces nouveaux développements. Il dit d’ailleurs avoir répondu à des magistrats ivoiriens, voilà une dizaine de jours à Paris ».

En tout état de cause, la « piste française » bénéficie d’un nouveau témoignage dans Fraternité Matin Le samedi 25 avril 2009, le journal fait parler « Atta Kieffer Afua, Ghanéenne née le 10 octobre 1962 à Kumasi (Ghana), épouse légitime de Guy-André Kieffer avec laquelle il partageait sa vie au moment de sa disparition ». Le journal progouvernemental fait savoir qu’il « ressort des dires de Afua, que quelques heures après la disparition de son mari, un ami, compatriote de ce dernier, accompagné de trois autres « Blancs » ont perquisitionné son domicile à la recherche d’une cassette vidéo. Ce jour-là, Afua était au Ghana où son époux devait la rejoindre après avoir récupéré de l’argent avec un ami français. Est-ce le même que celui qu’elle connaît ?! En tout cas, selon les déclarations de la femme, Kieffer n’a pas révélé le nom de celui qui devait lui remettre de l’argent. Elle fait savoir toutefois qu’aux environs de 11 H 30, ce 16 avril là, son mari Kieffer, tout affolé, l’aurait appelée pour dire qu’il était en danger…et la communication a été brutalement interrompue ».

Problème, toutefois. « L’amie en question de Guy-André et non son épouse est décédée depuis des années », rectifie Bernard Kieffer. L’article reconnaît, en effet, dans sa chute, le décès « dans des circonstances non élucidées au Ghana de Afua, la vraie épouse de Kieffer ».

Une autre goutte d’énigme, semble-t-il, dans un fleuve d’obscurités. Un fleuve sombre qui coule inexorablement vers un océan de mystères. D’autant plus que de gros affluents d’équations irrésolues viennent continuellement gonfler le questionnement sur le sujet. Pourquoi les autorités politiques en France, en dépit des assurances fermes données à la famille, le 22 août 2007, par le président Nicolas Sarkozy, au palais de l’Elysée, ne fait pas de l’affaire Kieffer « une priorité pour la France », comme cela a été le cas dans les affaires des journalistes enlevés pendant 124 jours en 2004 (4 mois après la disparition de Kieffer) en Irak, Georges Malbrunot et Christian Chesnot ? Pourquoi l’ambassade de France à Abidjan s’est empressée, quelques heures après l’éclatement de l’affaire, de dresser un portrait fort maculé de Guy-André Kieffer, le présentant comme « un homme peu recommandable, marginal, un peu déluré et aux abois » ? Pourquoi le 28 juillet 2008, un « témoin » à l’identité non publiquement dévoilée, a confié au juge d’instruction Patrick Ramaël, qu’il n’était plus disposé à parler parce qu’il faisait l’objet de pressions de la part de l’Elysée, notamment de Patrick Ouart, le conseiller de Nicolas Sarkozy, chargé des questions de justice ? Que sait Michel de Bonnecorse, le monsieur Afrique de Jacques Chirac (président français à l’époque des faits) qui a été entendu, en tant que témoin, mi juillet 2008, par le juge d’instruction français ? Pour quelles raisons, Patrick Ramaël s’est permis de se rendre au palais de l’Elysée, le 22 juillet 2008, sans mandat de perquisition, en vue de saisir des documents dont des articles de presse relatifs à la disparition de Guy-André Kieffer, mais surtout des télégrammes diplomatiques et des notes de services de renseignements ?

Peut-on avaliser le seul argument du coût brandi par la Direction régionale de la Police criminelle de Paris, pour retirer, sans préavis, fin novembre 2007, la Brigade criminelle de l’enquête ? Pourquoi, au cours de son point de presse du 24 avril 2009 à Paris, le porte-parole du Quai d’Orsay, a parlé de « circonstances et (de) responsabilités dans le décès de Guy-André Kieffer » alors qu’aucun élément ne peut accréditer la thèse de la mort du disparu ? Pourquoi la justice ivoirienne, quelques semaines seulement après l’éclatement de l’affaire, a inculpé Michel Legré, entre autres pour « assassinat » ? Que savent exactement les autorités judiciaires et politiques ivoiriennes et françaises, dans cette affaire, qu’elles n’osent pas divulguer ? Pourquoi Jean Tony Oulaï, qui n’est pas né de la dernière pluie, a choisi d’aller en France où il savait qu’il était attendu de pieds fermes ? Pourquoi le président Laurent Gbagbo a déclaré le 9 mars 2006, dans le journal français « Le Figaro », qu’il ne connaissait pas Guy-André Kieffer, alors qu’il avait dit, en mai 2004 à Osange Kieffer, qu’il recevait à Abidjan, que « Guy-André est (son) ami » ? Pourquoi a-t-il dit ce jour là que le disparu « est vivant » et qu’il ferait tout pour « le retrouver » avant de confier le 29 mai 2008 à l’émission « Jeudi investigation » de Canal + qu’en temps de guerre, la disparition d’un homme demeure « un détail » ? Pourquoi aucun premier ministre ivoirien, de Seydou Diarra (aux affaires au moment des faits) à Guillaume Soro, en passant par Charles Konan Banny n’a jamais répondu favorablement à une demande d’audience de la famille Kieffer ? Qu’avait bien pu découvrir Kieffer, le fouineur aux articles enflammés (filière café-cacao, financement du conflit, achat d’armes, etc.) dans « La Lettre du continent » ou dans certaines publications ivoiriennes (sous pseudonyme) notamment le défunt quotidien « Le Front » (proche de l’ex-rébellion) et le quotidien proche de l’opposition « Le Jour Plus » ? Guy-André Kieffer a-t-il été tué ? Si oui, par qui, pourquoi, comment ? Si non, pour quelle raison machiavélique et masochiste se porterait-il disparu ? Mystère des mystères, tout (ou presque) est mystère !

André Silver Konan

 

 

 

GAK : portraits contradictoires d’un "poil à gratter"

« Guy-André Kieffer est arrivé en Côte d’Ivoire non en qualité de journaliste, mais plutôt en tant qu’expert en communication en matière de café-cacao, employé dans la société Commodities corporate consulting dite C.C.C. L’objet de cette société française créée en 2001 était l’assistance technique des structures de la filière café-cacao (…) Cependant,  la mission officieuse de Kieffer était de récolter des informations sur les dirigeants politiques ivoiriens pour le compte du président directeur général de C.C.C. Malheureusement, il incorporait aussi des informations sur les dirigeants de sa société. Il s’en servait de temps en temps pour faire des chantages. En effet, il était constamment démuni car il percevait rarement la totalité de son salaire. En outre, il n’était pas du tout aimé dans cette société, parce que grand fouineur surnommé "poil à gratter" ». Tel est le portrait succinct de Guy-André Kieffer, selon Raymond Tchimou Féhou, le procureur de la République près le tribunal de première instance d’Abidjan-Plateau. Ce portait rejoint quelque peu celui dressé par Paul Antoine Bohoun Bouabré, le ministre d’Etat, ministre du Plan et du développement (ministre de l’Economie et des finances au moment des faits), le 23 avril 2009, devant le juge d’instruction français Patrick Ramaël : "Je n’ai pas connu Kieffer en tant que journaliste. Je l’ai connu comme chargé de communication d’une entreprise qui exerçait dans le café-cacao".

Certains journaux ivoiriens notamment le défunt "Courrier d’Abidjan" auquel on doit la célèbre "une" intitulée "Guy André Kieffer : un mort sans cadavre", présentent Guy-André Kieffer comme un espion.

Pour sa part, Eric Fottorino, un journaliste français, ami de longue date de Guy-André Kieffer, dans un témoignage publié le 12 mai 2005, dans le journal français "Le Monde" concède que "sa pratique de notre métier n’était pas des plus orthodoxes. De quelques informations recueillies par ses soins auprès de sources qu’il protégeait jalousement, il échafaudait un monde incertain et parfois inquiétant, fait de complots et de coups tordus. Il provoquait volontiers, il mettait à mal nos certitudes, nous forçait à éprouver nos propres convictions (…) Franco-canadien, comme le qualifient à présent les dépêches d’agences, Guy-André Kieffer était pour nous un gars du Manitoba, comme il le soulignait lui-même. Au début, par ignorance et incrédulité, on supposait qu’il se payait notre pipe. C’était où ça, le Manitoba ? Pourtant, il était bien originaire de ces lointains-là, GAK. On l’appelait par ses trois initiales accolées, GAK. On ne savait pas grand-chose de lui, sauf qu’il avait le cœur fragile. Il ne lui fallait pas trop d’émotions. Et s’il parlait un peu de ses voyages, de ses découvertes, de ses intuitions journalistiques, c’était avec le rouge aux joues d’un gamin pris les doigts dans la confiture".

Osange Silou-Kieffer, son épouse qu’il a rencontré le 17 septembre 1979 à Ottawa (Canada), selon le quotidien français "Libération" en date du 5 janvier 2006 (avec laquelle il a une fille aujourd’hui âgée de 23 ans), déclare qu’à 30 ans, Guy-André Kieffer était un "grand mec dégingandé, bel homme, amoureux de poésie, de cinéma". A cette époque, confie-t-elle à "Libération", il était "attaché parlementaire d’un député canadien". Le journal déclare qu’il est "issu d’une bourgeoisie alsacienne ancrée à droite (cependant) il était plutôt trotskiste, idéaliste". Bernard Kieffer, l’un de ses frères, prospère chef d’entreprise installé à Lyon (France), ajoute que son "frangin était plus idéaliste, plus naïf aussi". Le 16 avril 2004, jour de sa disparition, Guy André Kieffer, s’apprêtait à souffler (le 25 mai) sa 45e bougie. Il collaborait avec la publication « La Lettre du Continent ». Il avait travaillé dans les années 80 au journal boursier, économique et financier français « La Tribune ». Il était le délégué de la puissante Confédération générale du travail (CGT) au sein de cette entreprise de presse. Il est marié et père de deux enfants, dont le premier est né d’un premier mariage avec une Canadienne, dont il a pris la nationalité.

André Silver Konan

 

 

 

Des dates…

16 avril 2004 : Guy-André Kieffer est porté disparu, aux alentours de 13H 15 mn (le relevé de ses appels téléphoniques faisant foi). Il avait rendez-vous avec Michel Legré, dans un super marché d’Abidjan Marcory Zone 4. Il est introuvable depuis cette date. Aucun signe de vie, non plus.

 

6 mai 2004 : le véhicule de Guy-André Kieffer est retrouvé, à l’aéroport Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan-Port-Bouët. Quant à son ordinateur portable, c’est chez Michel Legré qu’il est retrouvé. Le juge d’instruction français Patrick Ramaël a emporté avec lui, cet ordinateur. Il l’a confié à l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) de France, qui devrait le "faire parler" en analysant notamment les traces d’ADN.

 

28 mai 2004 : Michel Legré est arrêté puis inculpé par la justice ivoirienne pour "enlèvement, séquestration et assassinat (sic)" dans l’affaire Guy-André Kieffer. Il est incarcéré à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA). Le 11 octobre de la même année, il est mis en examen en France pour "enlèvement et séquestration", dans la même affaire. Le 28 octobre 2005, il est mis en liberté provisoire. Il bénéficie de ce statut jusqu’à ce jour. Par ailleurs, dans le même mois de mai 2004, Germain Bahagbé qui se présente comme étant "de la garde rapprochée du capitaine Oulaï", met en cause celui-ci à la Police judiciaire d’Abidjan-Plateau. Il se rétracte, par la suite. A ce jour, l’on ignore où il est passé, après son évasion de la MACA en novembre 2004, à l’occasion des évasions en masse baptisées "Métro Abidjan cadeau" (MACA) par les évadés eux-mêmes.

 

4 août 2004 : Léonard Guédé Pépé, plus connu sous le sobriquet James Cenach, le responsable de la communication du ministre Bohoun Bouabré, est placé en garde à vue à Paris, "soupçonné", selon le journal ivoirien "Le Patriote" d’avoir quelque chose à voir avec l’affaire Kieffer. Il recouvre la liberté le lendemain.

 

11 août 2004 : Patrick Ramaël déclenche une procédure d’entraide judiciaire avec la Suisse pour "examiner, en fonction de différents mouvements effectués sur des comptes, l’existence d’un mobile pour expliquer la disparition du journaliste Guy-André Kieffer". Cette procédure concerne des comptes présumés de proches de Paul Antoine Bohoun Bouabré. Ce dernier assure, le 23 avril 2009, Patrick Ramaël, à Abidjan, qu’il n’a "aucun compte à l’extérieur à part un compte ouvert au Fonds monétaire international quand (il y travaillait) et (qu’il n’a) pas fermé (…) et un compte à Lyon (en France, Ndlr), le compte de (sa) fille ».

 

11 janvier 2006 : Jean Tony Oulaï est arrêté en France à Paris, dans le 18e arrondissement. Le 13 janvier 2006, soit deux jours après son interpellation, il est mis en examen pour "enlèvement et séquestration" par la justice française, dans l’affaire Guy-André Kieffer et est détenu à la Maison d’arrêt de la Santé, à Paris. Le 15 février 2006, il est remis en liberté, avant d’être interpellé, à nouveau le 17 octobre 2007 pour "non respect du contrôle judiciaire" et "refus (à en croire Bernard Kieffer) de répondre aux convocations du juge Ramaël" qui souhaitait l’entendre suite aux révélations de Berté Seydou. Il est détenu, cette fois-ci à la Maison d’arrêt de Fresnes, dans la banlieue de Paris, sous le numéro 933853, à la cellule 166. Il y est toujours. Jean Tony Oulaï avait quitté, un an plus tôt la Côte d’Ivoire, pour la France, suite à des démêlés avec les autorités politiques d’Abidjan. Il avait, en effet, été arrêté le mercredi 9 novembre 2005 (puis libéré) par la brigade de gendarmerie de Cocody, à Abidjan. Il était "soupçonné de recruter des mercenaires libériens et sierra-léonais aux fins de renverser le régime en place", dont il était pourtant très proche, selon l’information donnée le vendredi 11 novembre 2006, par le quotidien ivoirien "L’Inter".

 

23 août 2007 : Seydou Berté, alias Méité, qui se présente comme un "témoin oculaire" de l’enlèvement puis de l’assassinat de Guy-André Kieffer, met en cause, sur les antennes de la télé française France 3, Jean Tony Oulaï, comme étant le chef du commando "Cobra", responsable de la disparition du journaliste. Le lendemain, ce dernier envoie une lettre au procureur de la république Raymond Tchimou, en guise de plainte contre Seydou Berté. Le 15 juillet 2008, c’est au tour de Simone Gbagbo, de porter plainte contre Seydou Berté, à en croire Me ange Rodrigue Dadjé, l’avocat ivoirien de la première dame, au cours d’une conférence de presse tenue à Abidjan le 5 octobre 2008.

 

21 avril 2009 : Patrick Ramaël et Nicolas Blot (qui a remplacé en 2008 Emmanuelle Ducos), les deux juges d’instruction en charge de l’affaire Kieffer, entendent Patrice Baï, le responsable de la sécurité de la présidence ivoirienne en 2004. Plusieurs autres personnalités ivoiriennes sont entendues les trois jours suivants, dont la première dame Simone Gbagbo, en tant que "témoins" dans l’affaire Kieffer.

 

15 juillet 2009 : Charles Rosaire Lago, qui se présente comme un témoin à charge contre Simone Gbagbo, réussit à tromper la vigilance de deux gardes pénitentiaires qui reviennent avec lui (pour la MACA) de l’hôpital militaire d’Abidjan (HMA). Il n’a jusqu’à présent pas été retrouvé par la police. Il a été incarcéré le 12 décembre 2007 à la MACA pour "faux témoignage", dans le cadre de l’affaire Kieffer. Le nom de Charles Rosaire Lago "n’apparaît pas dans le dossier" du juge d’instruction Patrick Ramaël, affirme Bernard Kieffer, l’un des frères du journaliste franco-canadien.

 

22 juillet 2009 : un homme se faisant appeler "major Alain Gossé", soutient, sur les antennes de France 3, que Guy-André Kieffer a été tué "par erreur". Il accuse notamment Anselme Séka Yapo dit Séka Séka, l’aide de camp de la première dame, en 2004. Ce dernier dément l’information le même jour, sur les antennes de la télé française France 24 et démonte le témoignage du "major Alain Gossé", qui selon lui, s’appelle "Zinssoni Nobila Paul, de nationalité burkinabé. Il est né le 1er juin 1960 à Zitougou (Burkina Faso, ndlr). Il est très connu des services de renseignements de la gendarmerie nationale. Il n’est pas de l’armée ivoirienne".

Une sélection de ASK

 

 

 

Inza Kigbafory (porte-parole du Collectif Guy-André Kieffer) :

« Les autorités françaises traitent le dossier avec frilosité, les autorités ivoiriennes avec mépris »

Inza Kigbafory est un journaliste ivoirien. Il est le porte-parole du Collectif Guy-André Kieffer, mis en place en mars 2008 et comprenant une cinquantaine de journalistes ivoiriens et non Ivoiriens. Il a été interrogé le lundi 3 août 2009 à Abidjan. Depuis sa création, le Collectif a initié une campagne d’affichage dans des journaux locaux à l’occasion du quatrième anniversaire de la disparition de Guy-André Kieffer. Il a en projet, l’affichage d’un grand poster du disparu sur un immeuble d’Abidjan.

 

Où en est-on aujourd’hui avec l’instruction de l’affaire Kieffer en France ?

Il me semble que l’instruction des juges français avance. Ils devraient avoir de nouvelles preuves encore, avec le témoignage de Gossé (« major Alain Gossé, NDLR). Mais ils semblent un peu déçus du manque de collaboration des Ivoiriens et des quelques entraves politiques qui subsistent à la fois côté ivoirien que français. Au reste, je crois que si tout s’était passé correctement, il aurait déjà eu des inculpations.

 

Quid de l’instruction  conduite par la justice ivoirienne ?

La semaine dernière les juges ivoiriens étaient encore en France pour poursuivre leur instruction. A notre sens, ils sont moins volontaires. Soit parce qu’eux-mêmes ne prennent pas assez d’initiatives, soit parce qu’ils sont encadrés politiquement. A notre connaissance, leur seule piste se dirige vers des responsables français. Ils font presque fi des témoignages ivoiriens. Franchement, nous n’attendons pas grand-chose de l’instruction ivoirienne pour l’instant. Notre collectif ne fait aucune fixation. Nous ne sommes pas politique. Ce que nous demandons, c’est d’abord la vérité et ensuite la justice. Vous comprenez que si nous, journalistes, nous ne faisons rien du tout, certains vont croire qu’il y a un passe droit pour le meurtre d’un journaliste. Nous nous mobilisons donc pour que quiconque comprenne qu’il n’y a pas de passe droit pour aucune entrave au travail des journalistes.

 

 Jusqu’à quand allez-vous garder l’espoir que justice sera faite dans le cadre de cette affaire ?

Vous constatez avec moi qu’il y a des affaires de plus de vingt ans qui trouvent solution. Nous sommes persuadés que justice sera faite. Parce qu’il ne s’agit pas de défaillance actuelle de l’instruction judiciaire qui entrave l’éclatement de la vérité. Mais vraisemblablement de réticences politiques. En France comme en Côte d’ivoire, il n’y a pas de régime politique éternel. Nous sommes certains que justice sera faite. Les autorités françaises traitent le dossier avec une certaine frilosité, les autorités ivoiriennes avec un certain mépris. Pourtant, il est de leur intérêt à mettre du leur pour que la vérité éclate dans cette affaire. Autrement nous finirons par croire qu’elles ont vraiment des choses à se reprocher. Quoi qu’il en soit aujourd’hui ou demain tout sera su. Et les auteurs, co-auteurs et commanditaires paieront. Nous en sommes persuadés car nous ne lâcheront pas prise.

Entretien réalisé par André Silver Konan

 

 

Par andré silver konan - Publié dans : Enquête, dossier, reportage, interview
Ecrire un commentaire - Voir les 8 commentaires - Recommander
Lundi 10 août 2009
Refondation de l’échec
Résultats catastrophiques ! Ca commence à devenir une rengaine. D’ici peu, ce ne sera plus étonnant. Ca fera partie de notre quotidien. En attendant, la courbe des résultats du baccalauréat, reste inquiétante. 2009 : 79,73% d’échec. 2008 : 74 % d’échec. 2007 : 74,5 d’échec. La courbe, chacun le constate est dramatiquement descendante.
A qui la faute ? Gilbert Bleu Lainé, le ministre de l’Education nationale depuis plus de deux ans, a son idée là-dessus : « Lorsqu’on fixe la date de la rentrée, parents et élèves ne sont jamais prêts ». C’est pour lui, la première raison : le laxisme des parents et élèves.
Sa deuxième raison est plus sérieuse. Sur les antennes de la télé nationale, il a émis l’hypothèse de la propension des candidats et de leurs parents à privilégier la tricherie plutôt que la bosse. « Je vais vous faire une confidence, a-t-il dit. Les ordinateurs comportant les épreuves ont été emportés par des cambrioleurs. C’est la raison pour laquelle nous avons reporté de deux semaines les examens. Heureusement, nous avons pu les changer ».
Evidemment, le ministre de l’Education nationale n’a dit aucun mot sur les résultats de l’enquête, s’il y en a eu.
Gilbert Bleu lainé a donc choisi, comme tout « pharisien hypocrite », de voir la paille de la tricherie et de la paresse, qui est dans l’œil des parents d’élèves et des élèves, pour ne pas avoir à ôter la poutre de l’incompétence et de l’échec, du système éducatif ivoirien, dont il est le garant.
C’est un manque criant de courage du ministre Bleu Lainé, pour assumer ses responsabilités et ceux du régime de Laurent Gbagbo. Ceci n’est guère étonnant. C’est une caractéristique indéniable de tout dirigeant africain incompétent.
Gilbert Bleu Lainé sait comme Michel N’Guessan Amani, son prédécesseur à ce poste, que selon le constat fait par Alain Mingat, expert de la Banque mondiale qui travaille sur les systèmes éducatifs de plusieurs pays d’Afrique de l’ouest, que « l'école ivoirienne produit des analphabètes ». Gilbert Bleu Lainé sait que le Rapport d’Etat du système éducatif ivoirien (Resen) qui a rendu ses travaux, le 30 avril dernier, aux autorités ivoiriennes, surtout à lui, et en mains propres, a fait un diagnostic clair comme de l’eau de roche : mauvaise gestion de l’école ivoirienne. Schématiquement, ce rapport pointe du doigt, entre autres, la mauvaise qualité de l'enseignement, les dysfonctionnements dans les ministères en charge de l’éducation, dans la répartition du budget insuffisant (4,6 % du budget de l’Etat, contre 1,9 % en République démocratique du Congo) et mal reparti, la vétusté des infrastructures, le manque de suivi, la mauvaise définition des rôles et responsabilités dans l’encadrement et le pilotage de la politique éducative.... les grèves à répétition des enseignants (résultante dans certains cas, de l’incivisme des enseignants et dans d’autres cas, de l’incompétence des autorités).
Le Resen qui se trouve entre les mains aussi bien de Gilbert Bleu Lainé que des décideurs de la Côte d’Ivoire recommande qu’il soit entrepris, dans les plus brefs délais, un certain nombre de réformes destinées à optimiser la capacité du système éducatif.
En clair, les experts qui ont réfléchi sur le rapport, placent le gouvernement devant ses…irresponsabilités.
Pour revenir aux échecs des élèves u baccalauréat, il a certes des facteurs exogènes liés au fait que le jeune Ivoirien d’aujourd’hui, n’a guère plus de repère. Qui, le jeune Ivoirien de 12 à 19 ans, inscrit au collège ou au lycée, voit-il à longueur de journée, à la télé nationale et que les médias publics brandissent comme des modèles ? Ne sont-ce pas les Blé Goudé, Eugène Djué et compagnie ? Le premier n’est-il pas l’exemple parfait de ce que décriait au début de cet article le ministre Bleu lainé, avec sa licence controversée obtenue après environ une décennie passée à l’université ? Le dernier cité après un passage à l’université de Cocody, un autre, dans une école dont on ignore le nom en France, n’est-il pas rentré  en Côte d’Ivoire, près de dix ans après, sans être capable de montrer le diplôme qu’il a obtenu, aux responsables du Front populaire ivoirien (Fpi, parti présidentiel) qui le lui demandaient ?
Ces deux « modèles » de la jeunesse ivoirienne, avec leurs 37 ans et 43 ans bien sonnés (dates officielles et pas forcément réelles) ne sont-ils pas trouvé des surnoms aux intonations obscurantistes et guerrières tels « le génie de Kpô » si ce ne sont « Général Blé Goudé » ou « Maréchal Eugène Djué » ?
Dans les cités universitaires, voire dans les lycées et collèges, les différents responsables de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci), devenus les modèles parfaits du respectable élève ou étudiant ne s’affublent-ils pas de sobriquets bizarres et peu enviables, du genre Kabila, Saddam, Démon, Poison, Snipper, Ali le chimiste, etc. au lieu de se faire appeler Mendel, Hegel, Adiaffi, Soyinka, Hugo, etc. comme par le passé ?
Refondation des sobriquets dans le milieu scolaire et universitaire, s’il en est.
Les résultats catastrophiques constatés au baccalauréat n’est ni plus ni moins que l’échec de la politique de refondation de l’école. Cet état de fait n’est certes pas imputable à la crise. Non ! Ces résultats catastrophiques sont surtout les résultats de l’enseignant Laurent Gbagbo, l’homme qui avait promis de régler le problème de l’école, avec 10 milliards pris sur  le budget de souveraineté présidentiel. Au moment où il tenait ses propos, le budget de souveraineté du chef de l’Etat (Henri Konan Bédié) était de 15 milliards Fcfa. Aujourd’hui, il atteint la barre de plus de 60 milliards Fcfa. L’enseignant Laurent Gbagbo, neuf ans après son accession au pouvoir, n’a pas encore daigné faire une ponction de 10 milliards Fcfa sur son budget de souveraineté. Cet échec est celui de Mamadou Koulibaly, le prolixe président de l’assemblée nationale, maître dans les diagnostics pitoyables et pitoyable dans les solutions adéquates. Cet échec est celui de Michel N’Guessan Amani, auteur peu brillant de citations loufoques du genre « Je ne serai plus jamais pauvre » ou « désormais, je vois le fond de la marmite ». Cet échec est celui des enseignants Pierre Djédji Amondji, Simone Gbagbo, Aboudrahamane Sangaré, Hubert Oulaye.
Le régime des refondateurs aurait pu échouer « en tout et partout » (l’expression est de Henri Konan Bédié) sauf dans le secteur de l’école. Hélas !
André Silver Konan
 
Par andré silver konan - Publié dans : politique ivoirienne
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Mercredi 5 août 2009
Condamné à rester libre pendant 6 mois de prison fermes. C’est un peu ainsi qu’on peut faire le résumé schématique du verdict rendu vendredi par le tribunal correctionnel d’Abidjan Plateau dans le procès relatif au drame du 29 mars 2009 au stade Félix Houphouët-Boigny dans lequel vingt personnes ont péri. Verdict risible s’il est, pour ne pas dire ridicule et pitoyable, qui démontre la gène, sinon la corruption du jugement de certains hommes (et femmes) de droits ivoiriens.
Le tribunal correctionnel d’Abidjan Plateau, qui a usé d’un artifice de droit certes, aura cependant du mal à convaincre le justiciable lambda qu’il n’avait pas d’autre choix que de reporter sa responsabilité sur le procureur de la république qui a là une chance quasi unique, de démontrer sa crédibilité aux yeux d’une bonne partie d’opinion abidjanaise.
Ce tribunal aura tout autant du mal à convaincre les victimes de ce jour de deuil, qu’il avait des raisons parfaitement légitimes de laisser libre le président du comité d’organisation du match endeuillé qui opposait les Eléphants footballeurs de Côte d’Ivoire aux « Flames » de Malawi et tête de pont des principaux suspects dans cette affaire.
Car, que peuvent bien être ces raisons qui ont motivé cette attitude, tout de même légale ?
D’une part, le verdict "sans tête ni queue" pour reprendre l’expression prosaïque bien répandue en Côte d’Ivoire, pourrait s’expliquer par le fait que le tribunal correctionnel d’Abidjan Plateau, n’avait pas assez de preuves pour établir la culpabilité sans équivoque du bras droit de Jacques Anouma, le président de la Fédération ivoirienne de football (Fif). Cela voudrait dire que, soit Anzouan Kacou n’avait rien à se reprocher, donc avait raisonnablement fait son travail, soit, le ministère public (le procureur de la république et les gendarmes de la brigade de recherche) n’ont pas fait correctement leur travail, pour une raison ou une autre (insuffisance de moyens scientifiques et techniques, insuffisance de temps, négligence, influence…) Dans ce cas, le tribunal correctionnel devrait purement et simplement prononcer la relaxe comme il l’a fait pour d’autres accusés dans la même affaire. Cela s’appelle du courage. Et le courage dans le prononcé d’un verdict est une norme de crédibilité pour un appareil judiciaire.
D’autre part, ce verdict risible et autant pitoyable, pourrait s’expliquer par le fait que le jugement du tribunal correctionnale a été frappé de corruption. Car, en réalité, qu’est-ce que la corruption ? Le dictionnaire Larousse nous dit que c’est l’action (ou le résultat de cette action) qui engage à agir contre son devoir.
Un verdict ou un jugement corrompu est donc un verdict ou un jugement étriqué, dénaturé, altéré, injuste. Le bon sens (et non le droit) impose qu’un verdict rendu par un tribunal qui laisse en liberté une personne qu’il vient juste de condamner à une peine ferme, soit donc vu comme corrompu. Le verdict du vendredi 24 juillet 2009, rendu par le tribunal correctionnel d’Abidjan Plateau pourrait donc être qualifié de corrompu, pas forcément par de l’argent mais par des influences politiques, des menaces de personnes qui avaient quelque chose à cacher ou à se reprocher, ou simplement par l’incompétence aussi bien du parquet que de la cour, ou encore (à ne pas l’occulter) par la pression de l’opinion publique, principalement des victimes. Dans ce cas encore, pour faire simple, le tribunal aurait dû prononcer la relaxe pour tous les prévenus. Par courage aussi. Ce verdict aurait au moins eu le mérite d’épargner à l’ensemble de la justice ivoirienne, cette volée de ridicule, qu’elle a prise en pleine gueule, le vendredi 24 juillet 2009.
De fait, une partie de la justice ivoirienne a habitué le justiciable ivoirien à ce genre de procès hollywoodien, dont les épilogues sont autant hollywoodiens, c’est-à-dire, spectaculaires, extraordinaires et expéditifs. Le genre de procès moulé dans un scénario à rebondissements, joués par des acteurs campant merveilleusement bien leurs rôles, mais qui laisse le spectateur sur un sentiment de frustration, puisqu’à "the end", c’est le méchant qui triomphe sur le gentil.
Ce scénario de la honte, cependant légal, en effet, n’a pas commencé seulement le vendredi 24 juillet 2009.
Le mercredi 22 octobre 2008, la cour d’assises du tribunal d’Abidjan Plateau a rendu un verdict quasi similaire dans le procès dit des déchets toxiques (au moins 16 morts). En fait ce verdict n’a surpris personne. Le procès était tout ce qu’il y avait de honteux et de ridicule. Absence des responsables administratifs pourtant brièvement suspendus (avant d’être réhabilités de façon spectaculaire par le chef de l’Etat Laurent Gbagbo) par le premier ministre Charles Banny. Absence pour cause d’immunité politique (le chef de l’Etat a accepté en échange de toute poursuite judiciaire, 100 milliards Fcfa de Trafigura) des principaux responsables de la multinationale mise en cause...
A ne point s’y méprendre. Les verdicts corrompus ne sont pas l’apanage d’une partie des tribunaux civils. Le 3 août 2001, le tribunal militaire d’Abidjan a connu son épisode de la honte avec le feuilleton du procès du charnier de Yopougon (57 corps). Le délit non constitué prononcé par le tribunal militaire d’Abidjan pour expliquer la relaxe des prévenus du camp de gendarmerie d’Abobo (qui n’ont jamais été placés en détention préventive en dépit de la gravité de l’acte d’accusation) a constitué un véritable déni de justice. Un procès sans coupable, malgré l’incontestable existence du crime…
Cette succession de verdicts corrompus, n’augure rien de bon pour un pays dont la démocratie est en piteux état et qui aspire à sortir du lot peu enviable des pays pauvres très endettés.
Si un grain de décision d’un tribunal quelconque peut à tout moment, pour quelque motif (intrusion du politique, incompétence du parquet, pressions économiques diverses, etc) que ce soit, prendre une décision altérée, alors il faut craindre qu’à un moment donné, la machine toute entière de la répression judiciaire, s’enrhume.
Le fait est simple, en effet : pourquoi un policier téméraire ou un gendarme légaliste, s’obstinerait à faire arrêter un voyou (à col blanc ou non), s’il ne peut avoir aucune garantie de la part d’un tribunal civil ou militaire, que ce dernier subira légitimement la rigueur de la loi ? Pourquoi un juge d’instruction rigoureux continuerait-il de traquer des gens répréhensibles s’il n’a pas la certitude que ces derniers, une fois entre les mains de ses patrons du parquet ou entre les griffes du tribunal, pourront bénéficier d’artifices judiciaires, pour se soustraire de la rigueur de la loi ?
Pourquoi un investisseur étranger éprouverait-il le besoin de venir investir ses capitaux en Côte d’Ivoire, s’il sait que n’importe quand, une décision controversée de justice peut mettre en insécurité son entreprise ?
Dans le grand retard pris par nos pays sous les tropiques, le politique par son manque pitoyable de vision (ou son incompétence) et son égoïsme suicidaire, a certes une bonne part de responsabilité. Cependant, sans qu’elle ne se rende compte, une bonne partie de l’appareil judiciaire par ses décisions jugées controversées parce qu’elle donne la nette impression d’être corrompue, maintient nos états dans les fers insupportables du sous-développement.
André Silver Konan
Par andré silver konan - Publié dans : politique ivoirienne
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Recommander

 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés