Mardi 14 juillet 2009 2 14 /07 /Juil /2009 23:26


La « lesson » ghanéenne !


John Atta Mills, boubou blanc et bleu ample, rayonnant de fierté dans un palais des congrès d’Accra, hystérique. Barack Hussein Obama, humble et ému, plus Africain que jamais. Samedi, le Ghana a connu son (laps de) temps de gloire. Incontestablement.

« Yes they did it ! ». Oui, ils l’ont fait, les Ghanéens ! Après l’Allemagne, la France, l’Italie, etc, le Ghana a reçu samedi, le président des Etats-Unis Barack Obama, accompagné de son épouse Michèle et de ses deux filles Malia et Sasha. Pour sa première visite en Afrique noire, Barack Obama a donc choisi le Ghana, notre voisin de l’est. Il a aurait pu choisir le Kenya, pays d’origine de son père. Il ne l’a pas fait. Tout simplement parce qu’au pays où les restes de son père sont toujours, il y a un certain Mwai Kibaki qui s’est arc-bouté au pouvoir, au prix du sang d’au moins 1500 (bilan officiel) de ses compatriotes, tués pendant les violences post-électorales du premier trimestre 2008.

Il aurait pu choisir d’aller en Guinée équatoriale où règne depuis 30 ans, le colonel Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, putschiste richissime d’un pays pauvre, moins peuplé qu’Abidjan.

Il aurait pu choisir notre voisin du nord-est, la Guinée du défunt général Lansana Conté, aujourd’hui aux mains du capitaine Moussa Dadis Camara.

Il n’a, non plus, choisi (pourquoi pas ?) notre pays, où règne depuis 9 ans dont 4 sans élection, un chef d’Etat expert en humour noir et spécialiste d’incompétences, qui refuse obstinément d’être assimilé à un sous-préfet français mais qui obtempère, sans gêne, aux ordres d’un secrétaire d’Etat à la Coopération (cf la libération du photographe français Jean Paul Ney, obtenue par Alain Joyandet à l’issue d’une rencontre à Yamoussoukro avec Laurent Gbagbo).

Barack Obama a poliment évité tous ces pays « infréquentables » du fait de leur démocratie détestable. Il a choisi le Ghana, et le Ghana seul.

Ce n’est pas un choix fait au hasard. Le Ghana, en effet, c’est 22.112. 800 d’habitants (recensement 2005), une masse monétaire en progression de 40% en 2008, un Pib par habitant de l’ordre de 612 dollars.

Le Ghana, c’est aussi et surtout une démocratie ancrée dans les moeurs politiques et citée en exemple par les pires pourfendeurs des Etats africains et par les plus irréductibles des afro pessimistes.

La vraie leçon que nous donne le Ghana n’est certes pas d’avoir accueilli sur son sol, pour un bref moment, le président le plus puissant et le plus populaire du monde. La vraie leçon que donne le Ghana à ses voisins dont nous surtout, au continent africain et aux pays aux démocraties instables, c’est qu’il a su tirer les leçons de ses erreurs et des ses échecs du passé. Le Ghana, après l’éviction le 24 février 1966, du « père fondateur » Kwame N’Krumah, a été pendant au moins deux décennies, le lieu d’expérimentation de putschs sanglants ou non, d’assassinats politiques et de grand banditisme.

Au demeurant, le pays de l’or nous donne à nous Ivoiriens (surtout), une réelle leçon de patriotisme. Il ne s’agit pas de ce patriotisme intéressé chanté par des fabulateurs-tricheurs-ignares, impécunieux comme Job avant 2002, opulents comme Crésus 7 ans après. Le patriotisme ghanéen a des noms : Jerry Rawlings, John Agyekum Kufuor, John Atta Mills, Nana Akufo-Addo.

Le premier a raflé le pouvoir une première fois, en 1979, puis une seconde fois le 31 décembre 1981, pour le quitter définitivement en 2000, comme le prescrivait la constitution adoptée huit ans plus tôt. Le deuxième a succédé au premier après avoir perdu, sans grogner, une première fois face à lui. Au terme de ses deux mandats constitutionnels, il s’est retiré, sans chercher à tripatouiller le texte fondamental. John Evans Atta Mills a perdu, sans contester, à deux reprises, face à Kufuor. Il lui a succédé en battant en janvier dernier, son challenger Nana Akuffo-Adoo. Ce drernier qui a patiemment attendu son heure, dans l’ombre de Kufuor, n’a pas cherché à le déstabiliser pour vite monter au créneau, a perdu de justesse l’élection présidentielle et accepté les résultats sans broncher.

Ces leçons de patriotisme sont uniques en Afrique. Elles sont exclusives et frappées du label « Ghana ».

L’autre leçon que nous donne le Ghana est la leçon de la bonne gouvernance. Ce qui lui vaut d’être appelé « le meilleur élève des institutions de Bretton Woods ». Cela rappelle un peu, « le miracle ivoirien » qui continue, plus d’un quart de siècle après, de faire la fierté de millions d’Ivoiriens.

Tout est fait comme si, en réalité, c’était à nous Ivoiriens, que le Ghana faisait la leçon. Le Ghana de nos mépris avec ses « tutu » ou belles de nuit (et même de jour) aux accents ashanti, devenues objets sexuels d’Ivoiriens aux revenus modestes. Le Ghana de nos sarcasmes avec ses « masta », surnom péjoratif donné à tous les ressortissants ghanéens, charlatans des petits métiers qui se débrouillaient, une paire de ciseaux en main, une machine à coudre sur l’épaule, dans nos rues.

Regardons aujourd’hui autour de nous. Il n’y a plus ni « tutu » ni « masta ». Tous sont rentrés au pays et ce n’est certes pas lié seulement aux violences qui ont éclaté dans nos villes après le fameux match Asec-Kotoko, dans les années 90.

Regardons toujours autour de nous. Nous verrons que l’histoire est en train de se réécrire à rebours. Aujourd’hui, chacun de nous a au moins un frère au Ghana. Certains y vont pour fuir instabilité politique de notre pays. D’autres y vont pour faire des études. D’autres encore pour faire des affaires ou pour y gagner leur pain. Impensable, il y a encore deux décennies…Belle revanche pour le Ghana !

Si le Ghana connaît aujourd’hui son miracle et que nous, nous en sommes à leur situation politique des années d’instabilité, c’est bien parce que nous faisons exactement le contraire de que font. Nous modélisons des cancres, auto baptisés patriotes. Nos dirigeants n’ont aucune vision économique, si ce n’est une vague stratégie de promesses électorales et de décentralisation tous azimuts. Pire, nous n’avons tiré aucune leçon de nos erreurs et de nos échecs.

Il y a deux exemples parfaitement patents. Premièrement, nous n’avons tiré aucune leçon ni conséquence du putsch de Noël 1999. Puisqu’il y a eu d’autres tentatives de putsch qui ont suivi après (complots du cheval blanc en septembre 2000, de la Mercedes noire en janvier 2001).

Nous n’avons tiré aucune leçon de la tentative de sécession, en 1970, de Kragbé Gnagbé. Puisqu’en septembre 2002, il y a eu une rébellion qui, 7 ans après, continue de couper le pays en deux et qui est gérée par Guillaume Soro qui, à l’époque du sécessionniste, n’était pas encore né.

Nous n’avons surtout pas tiré les leçons ni de la tentative de sécession, ni de la rébellion armée, puisque Laurent Gbagbo, notre chef d’Etat, dans une rare honnêteté, a clamé haut et fort en décembre dernier, dans le Guébié, qu’il est l’héritier légitime de Kragbé Gnagbé.

Assurément, avec l’élection présidentielle hypothétique du 29 novembre dans notre pays, la réélection sans surprise du président putschiste, le Congolais Denis Sassou NGuesso, la candidature annoncée du fils du défunt président-doyen, le Gabonais Omar Bongo Odimba, etc, le pays de Kwame N’Krumah va certainement continuer de « coacher » au continent noir, ses bonnes leçons.

 

André Silver Konan
* lesson: leçon en anglais, langue officielle du Ghana

Par andré silver konan - Publié dans : politique africaine
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Mercredi 1 juillet 2009 3 01 /07 /Juil /2009 19:03

Analyse économique sur les dangers de la non application

 

En France, précisément à Rouen, dans le cadre d’un test pour l’obtention d’un certificat en journalisme, je suis avec attention, à travers Internet, les développements de l’actualité en Côte d’Ivoire. Il y a un sujet qui retient particulièrement mon attention. C’est celui relatif au débat sur l’application ou non de la convention collective interprofessionnelle des journalistes. L’application, sinon le respect de cette convention devrait être effective à la fin du mois de juin. Malheureusement, c’est un rendez-vous manqué. En ma qualité d’économiste, de spécialiste en ressources humaines surtout, et moins du fait de mon statut de journaliste professionnel, je me sens invité dans ce débat qui fait couler tant d’encre et de salive dans le microcosme de la presse privée ivoirienne.

En économie, il y a ce qu’on appelle l’aspect fiduciaire d’un billet de banque. Cet aspect fiduciaire est un peu le prix, le coût d’un billet sauf que ce prix, cette valeur s’apprécie selon la confiance du consommateur. Ainsi, un dollar coûte-t-il plus cher qu’un franc Cfa, qui lui-même est plus cher qu’un GNF (franc guinéen). Pourtant, tous ces billets sont faits en papier, presque avec les mêmes matières.

Cet aspect fiduciaire du marché monétaire se transpose sur le marché de la consommation des œuvres de presse. Ainsi, une plume, un nom d’auteur est-il plus lu, plus respecté, plus crédible qu’un autre, qui l’est beaucoup plus qu’un autre encore. Et tutti quanti. On pourrait parler de coût de crédibilité, comparable au coût d’opportunité, pour un business à lancer.

La valeur d’un nom sur le marché de la presse écrite est mesurée par le client, ici le lecteur. La valeur est mesurée certes à travers les écrits mais aussi et surtout à travers l’engagement, la fidélité, la constance, le respect des principes édictés et défendus par le journaliste.

La presse écrite privée ivoirienne dans son ensemble a atteint un niveau fiduciaire tel que de nombreux clients prennent pour agent comptant tout (ou presque) ce qui est écrit par certains journaux, certains journalistes. Cette valeur se mesure à l’aune des transhumances politiques dénoncées, des retournements de vestes et des reniements de la parole donnée d’acteurs politiques critiqués, etc.

Si des acteurs politiques bien connus dans notre pays, n’ont plus aucune valeur, c’est bien parce que la presse écrite privée a, chaque fois, dénoncé leurs impostures, leurs inconstances, leurs duplicités.

Aujourd’hui, après que la presse écrite privée eut dénoncé les roublardises, elle se trouve sous les feux de la rampe de ses propres responsabilités et principes, savoir le respect de la parole écrite, des engagements pris, des signatures volontaires.

C’est la problématique du respect et de l’application de la convention collective interprofessionnelle.

C’est à ce niveau d’ailleurs que le lecteur attend les acteurs et les décideurs de la presse écrite privée. D’où le coût de crédibilité. D’où l’aspect fiduciaire des noms des différents signataires du document portant convention collective.

L’enjeu est grand. Puisque la situation est exactement comme celle de la crise ivoirienne. Les différents signataires de la convention collective interprofessionnelle peuvent-ils regarder droit dans les yeux du politique et lui demander de respecter son engagement vis-à-vis du 30 novembre 2009 (date théorique de l’élection présidentielle) en se dérobant devant l’échéance qu’eux-mêmes se sont librement fixés ? Les différents signataires peuvent-ils regarder droit dans les yeux de leurs lecteurs et continuer de dénoncer les politiques qui évoquent des conditions encore non réunies pour aller à l’élection présidentielle, alors qu’eux-mêmes brandissent d’autres conditions pour refuser d’assumer leurs engagements ?

Si donc le journaliste refuse de respecter ses propres principes, son nom d’auteur risque d’être dévalué vis-à-vis du lecteur. La conséquence immédiate sera la sanction du lecteur qui n’achètera plus le support dans lequel il signe.

Au demeurant, sur le plan des ressources humaines, les acteurs du microcosme de la presse écrite privée risquent de ne point être épargnées par les effets négatifs du non respect de la convention collective interprofessionnelle.

La motivation, c’est connu, est le secret du rendement. Il est de ce fait fort à craindre que les uns et les autres, las d’attendre le respect d’une promesse qui commence à devenir un sinueux poisson de mer, se laissent aller à la démotivation. Les conséquences dans ce cas, en terme de qualité et de volume de travail, sont aussi connues.

Sans compter les tensions sociales qui pourraient en découler.

En définitive, on a un journaliste démotivé face à un mirage, une corporation qui devient aigrie et nerveuse avec une nette inclination vers le bras de fer social, un client (le lecteur) frustré et se sentant abusé du fait du non respect de certains principes défendus par le journaliste, un lectorat dubitatif.

Tout est réuni pour un sinistre généralisé et plus étendu de la presse privée, à moyen terme, si ce n’est dans le court terme.

En conclusion, que perd la presse privée à appliquer et à respecter la convention collective interprofessionnelle ? Rien. Sinon la perte d’une relative marge bénéficiaire d’une catégorie d’acteurs du microcosme qui n’est rien face aux gains substantiels qui pourraient être tirés de la confiance redoublée du lecteur.

Par contre, que perd-on à ne pas respecter nos propres engagements ? Ici encore rien. Sinon une explosion sociale fort prévisible d’une autre catégorie d’acteurs et un désintérêt progressif incontestable du lecteur pour les supports de presse, incapables de respecter leurs propres engagements.

Mon opinion est que, certains acteurs ont certes peur de perdre certains privilèges parce qu’ils font une mauvaise lecture économique de la situation. Ils ont plutôt tout à gagner à appliquer la convention collective interprofessionnelle. Et rien à perdre ou presque.


André Silver Konan

Diplômé d’économie

Master Gestion des Ressources Humaines

Journaliste écrivain

 

Par andré silver konan - Publié dans : Economie ivoirienne
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mardi 5 mai 2009 2 05 /05 /Mai /2009 18:43

Au cours de cette semaine, je me suis amusé à faire une toute petite enquête. J’ai joint au téléphone Carnot Tiacoh, Diomandé Moussa et un certain Nicaise Pouaton. Les deux premiers sont les secrétaires nationaux chargés de l’éducation dans leurs partis respectifs, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) et le Mouvement des forces d’avenir (MFA). Le dernier cité serait le secrétaire national de la Jeunesse de l’Union pour la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire (JUDPCI). Aux deux premiers, j’ai demandé s’ils avaient les contacts, par ces temps de contestation dans les universités, de Flavien Traoré le porte-parole de la Coordination nationale de l’enseignement supérieur et de la recherche (CNEC) ou de Mamadou Soro, le secrétaire général du Syndicat national de l’enseignement du second degré de Côte d’Ivoire (Synesci).Les deux m’ont répondu invariablement : « non ! », avec une pointe de surprise dans le ton. Au dernier, j’ai demandé s’il pouvait me mettre en contact avec le responsable actuel de l’Association générale des élèves et étudiants de Côte d’Ivoire (Ageeci) ou avec le secrétaire général de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire. Il m’a conseillé d’entrer en contact avec une autre personne dont il m’a donné le numéro.

Dans leur for intérieur, ces hommes politiques que j’ai interrogé, dans le cadre de ma petite enquête, ont dû se demander si je ne m’étais pas trompé d’interlocuteur.

En réagissant exactement comme je l’avais prédit, ces hommes politiques ignoraient qu’ils venaient de me faire gagner mon pari sur des collègues qui me disaient que sur ce coup-là, j’étais perdant. J’avais soutenu en face de certains collègues, que notre opposition se méprenait tellement sur ses responsabilités, que j’étais prêt à parier que leurs secrétaires nationaux chargés de l’éducation, seraient incapables de prouver qu’ils sont en contact avec les principaux leaders syndicaux du milieu scolaire et universitaire.

En fin de compte, qu’est-ce qu’un secrétaire national chargé de l’éducation dans un parti politique ? C’est tout simplement le ministre chargé de l’école au sein d’un parti politique. Cela veut dire que c’est lui qui détermine la politique de l’école de son parti, qui dresse l’état des lieux, qui fait des critiques, des suggestions et des propositions. Dans un parti d’opposition, outre ces rôles classiques, il se met en devoir permanent de dénonciation des tares de l’école et Dieu seul sait combien il y en a, depuis que la refondation (composée paradoxalement et essentiellement d’enseignants) tient les rênes du pouvoir. A cette tâche naturelle, s’ajoute une autre tâche profondément politique : le contact permanent et suivi avec les acteurs sociaux du monde de l’éducation, savoir les animateurs des syndicats, d’association de parents d’élèves, d’organisations non gouvernementales, etc, ayant pour champ d’activité le domaine scolaire et universitaire. A ce titre, c’est lui qui soutient et entraîne son parti à soutenir, sous cape ou officiellement, quand les syndicalistes sont en grève. C’est lui qui se bat et invite son parti à engager le bras de fer avec le pouvoir, quand les syndicalistes sont soit arrêtés soit détenus. C’est lui qui n’hésite pas à marcher et à s’afficher aux côtés de ceux qui revendiquent des droits sociaux. C’est lui qui, à défaut de susciter les contestations sociales dans le milieu éducatif, les exploite ou les récupère pour en donner de grands échos politiques.

Le Front populaire ivoirien (FPI, parti présidentiel) avait bien compris cela quand il était à l’opposition face au PDCI. Il l’avait intégré à sa ligne de conduite politique avec sa sempiternelle inclination emphatique. Ainsi donc le FPI ne se contentait pas d’observer, de soutenir, de récupérer les acteurs sociaux de l’école et leurs problèmes, il se posait en acteur social qui crée et suscite des crises sociales. Les Laurent Akoun, N’Guessan Amani, Blé Goudé…étaient directement acteurs des contestations sociales. Ils avaient dépassé le cap de spectateurs actifs et complices des contestations sociales.

Il ne faut cependant pas s’y méprendre. L’erreur criante d’appréciation de la situation politique n’est pas le seul apanage des secrétaires nationaux chargés de l’éducation des partis du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP). J’aurais, en effet, pu étendre ma petite enquête à presque tous les secrétariats nationaux (culture, sécurité, environnement, communication, affaires sociales, agriculture, etc.) dans les partis d’opposition, et le résultat, j’en suis convaincu, à une ou deux exceptions, aurait été le même. C'est-à-dire décevant !

Cette petite enquête que j’ai menée, pose, au-delà de son caractère amusant, un problème profond. Celui de la responsabilité de l’opposition ivoirienne en tant que force de pression face à un pouvoir qui expérimente chaque jour, avec une rare lucidité, les pires formes de musellement.

En réalité, l’opposition ivoirienne version RHDP, dont les responsables ont été pour la plupart déjà au pouvoir (Henri Konan Bédié a été chef d’Etat, Alassane Dramane Ouattara a été premier ministre, Albert Toikeusse Mabri a été conseiller de Robert Guéi) n’a pas encore trouvé la formule adéquate et adaptable à l’équation du pouvoir atypique du FPI. Elle est réduite à des stratégies circonstancielles, souvent efficaces, parfois impopulaires.

Ainsi, le PDCI est-il accroché aux meetings populaires et scientifiquement menés de son président candidat et aux tournées de proximité de son secrétaire général. Le Rassemblement des républicains, jadis si vivace dans le Front républicain, est désormais réduit aux sorties médiatiques de son mentor et à ses manifestations symboliques. L’UDPCI, quant à lui, s’est résigné à abandonner la bataille de la capitale pour se rabattre, sans commune mesure sur son bastion de l’ouest montagneux. Quid du MFA ? Il ne lui reste plus qu’à proclamer à satiété, la candidature unique de l’opposition houphouëtiste à l’élection présidentielle.

Là où une opposition efficace aurait obtenu, par exemple, la capitulation de tout un régime, l’opposition ivoirienne a laissé le pouvoir, dans une indifférence jamais vue nulle part au monde, gérer comme il l’entendait et comme il le voulait, le scandale des déchets toxiques.

L’opposition ivoirienne a eu son 18 février 92, le 25 mars 2004, avec la sanglante différence que la première date n’a enregistré aucun blessé grave encore moins de mort, au contraire du 25 mars qui a compté au moins 120 morts, voire trois fois plus.

L’opposition ivoirienne a eu son Ernest Boka en la personne de Robert Guéi, avec cette différence fondamentale que le second a bel et bien été assassiné et que par ailleurs les commanditaires de son assassinat, ont publiquement revendiqué leur acte.

Les refondateurs n’auraient pas raté l’occasion, quand ils étaient dans l’opposition, de pousser vers la sortie le pouvoir, si celui-ci avait commis l’imprudence de mater mortellement une marche de la société civile contre la cherté de la vie ou si le pouvoir avait trempé directement ou indirectement dans des crimes de sang, comme les escadrons de la mort, l’assassinat fort probable de Guy André Kieffer, etc.

L’opposition ivoirienne a eu plusieurs occasions de démontrer au petit peuple qu’il pouvait compter sur elle. Elle a décidé de cracher sur ces occasions qui hélas se répètent quasi mensuellement, puisqu’elles sont créées ou provoquées par le pouvoir lui-même, qui les offre à l’opposition sur le plateau d’or de son incompétence et de son cynisme.

L’opposition ivoirienne, version RHDP, croit naïvement que le dépit incontestable, je dirais, le quasi dégoût qu’inspire aujourd’hui aux Ivoiriens, le pouvoir corrompu et sanguinaire de Laurent Gbagbo, se transforme automatiquement en parfaite sympathie pour chacun des leaders de l’opposition. Elle se trompe ! Lourdement ! Elle ne sait pas, après près d’une décennie d’opposition cahin cahan que la bonne vieille théorie de la conservation de la matière ne s’applique pas forcément en politique.

André Silver Konan

Journaliste écrivain

Par andré silver konan - Publié dans : politique ivoirienne
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Vendredi 17 avril 2009 5 17 /04 /Avr /2009 14:18

16 avril 2004. Il est un peu plus de 13 H. Guy André Kieffer, journaliste franco-canadien indépendant, est enlevé à Abidjan, sur le parking d’un supermarché situé à Marcory. Le rendez-vous qu’il avait avec Michel Legré, le beau-frère de Simone Gbagbo, s’est révélé être un traquenard. Porté disparu depuis lors. Certainement mort. Assassiné. Portrait d’un journaliste d’investigation, qui n’a pas pu échapper au destin tragique de l’homme dont la tête est mise à prix par un régime de mafia.
2002. Le camarade Laurent Gbagbo est au pouvoir en Côte d’Ivoire depuis deux ans, après des « élections calamiteuses » et sanglantes. Il a besoin de cash pour financer son projet de la « refondation » qui bute sur l’incompétence d’un premier ministre qu’il a choisi dans la précipitation. Il fait appel directement ou indirectement à Guy André Kieffer (GAK), un journaliste de conviction, spécialiste des matières premières, qu’il a connu et fréquenté pendant ses moments de galère à Paris dans les années 80. Il abandonne de ce fait, les bulletins de Cyclope, mensuel qui réunit des journalistes, des économistes et des spécialistes des matières premières. Il quitte dès lors, le 20è arrondissement de Paris où il habite depuis vingt-deux ans et la rédaction de La Tribune (journal quotidien boursier, économique et financier français) pour une année sabbatique en Côte d’Ivoire. Mission : travailler pour le compte du cabinet d’audit Commodities corporates consulting (CCC) dont les travaux doivent permettre à Laurent Gbagbo d’avoir une certaine lisibilité dans le circuit mafieux que prend l’argent du binôme café-cacao, en Côte d’Ivoire. Très vite, l’année sabbatique se transforme en mauvais pèlerinage. Le consultant découvre des choses incroyables qui choquent ses principes de défenseur de la bonne gouvernance. Les conclusions auxquelles ses audits l’amènent sont sans appel : des détournements massifs sont opérés dans la filière pourvoyeuse principale de devises à la Côte d’Ivoire, qui mettent en cause de très proches collaborateurs du numéro un ivoirien. En 2005, un rapport de l’Union européenne arrivera aux mêmes conclusions.
Guy André Kieffer, le syndicaliste (il a été délégué de la puissante Confédération générale des travailleurs -CGT- de France à La Tribune), l’homme de conviction et ex rédacteur de Libération, quotidien français de gauche, troque son habit de consultant et reprend la plume. Il collabore à partir de cet instant avec le célèbre magazine panafricain La Lettre du Continent, dont les filets assassins sont le cauchemar du fameux « syndicat » des dictateurs africains. Les dossiers signés Côte d’Ivoire sont systématiquement repris par des quotidiens ivoiriens. Guy André Kieffer collabore par ailleurs, directement sous différents pseudonymes avec des quotidiens ivoiriens proches de l’opposition. Ses enquêtes font mal : transfert de fonds en Guinée Bissau, transformation de la Caisse autonome d’amortissement (CAA) en Banque nationale d’investissement (BNI)…achat d’armes.
 
Contexte de crise politico armée
En pleine crise politico-armée, alors que le régime ébranlé et désormais notoirement corrompu de Laurent Gbagbo cherche par tous les moyens de se doter de matériels de guerre pour venir à bout de rebelles téméraires et intransigeants, GAK évente une affaire sombre qui sera par la suite reconnue par l’un des principaux acteurs à savoir Bertin Kadet Gahé, conseiller du chef de l’Etat pour les affaires de défense et de sécurité. Il s’agit d’un contrat d’achat d’armes, aux contours sombres. Il s’agit plus précisément d’un mandat signé par ce proche parmi les proches de Laurent Gbagbo, pour un troc d’armes contre du cacao, d’une valeur vénale de 100 millions de dollars. C’est une société américaine qui doit échanger ses armes avec le régime ivoirien via un mercenaire français bien connu de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) française. L’affaire fait grand bruit dans la presse et dans l’opinion. Cela gêne énormément les autorités ivoiriennes.
GAK explique à certains proches qu’il sait qu’il est en danger mais ne peut rester indifférent face à de telles violations des principes élémentaires de la bonne gouvernance. Il compte quitter la Côte d’Ivoire pour se rendre au Ghana où se trouve une amie intime. Il n’a pas eu le temps de le faire. Le vendredi 16 avril 2004, il a rendez-vous avec Michel Legré, dans un supermarché de la capitale économique où ils ont l’habitude de se rencontrer pour partager des informations et des tasses de café. L’homme habituellement méfiant qui s’apprête à souffler ses 45 bougies le 25 mai, ne se soucie guère. Il est 13 H 15 mn, quand il gare son véhicule dans le parking du supermarché.
La suite de son histoire est un trou noir. Les seules zones de lumière sont la double découverte de son véhicule, sur le parking de l’aéroport Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan Port-Bouët, début mai et de son ordinateur portable chez…Michel Legré.
 
La piste de la présidence
Deux témoignages souvent contradictoires (sur d’autres points) de « témoins », soutiennent unanimement qu’il est par la suite conduit à la présidence de la république, pour y être interrogé par un officier bien connu, qui a été commandant du théâtre des opérations sur le front ouest. « Il y a côte à côte deux témoins, relate Bernard Nicolas, journaliste français, réalisateur du film-enqûete à succès sur Canal Plus intitulé « Guy André Kieffer, un journaliste qui dérangeait » diffusé en mai dernier, interrogé par des journalistes ivoiriens. Il y a un qui met en accusation le fameux Tony Oulaï qui était accompagné de Guy André Kieffer avant que ce même Kieffer soit amené dans une 4x4 jusqu’au palais présidentiel. C’est un témoignage. Et ensuite, il aurait été évacué vers sa mort deux jours après, le 18 avril. Ça c’est le premier témoin. Et nous avons retrouvé un autre témoin au Bénin. Lui, il s’appelle Bésange Belou. Il était anciennement élément de la garde présidentielle à l’époque. Nous avons vérifié et, effectivement il était membre de la garde présidentielle. Il a bel et bien exercé au palais comme maître de garde. Lui a vu Kieffer au palais, le soir du 16 avril vers 19 h. Cette fois-ci, il n’était pas accompagné de Tony Oulai mais plutôt de Patrice Bailly. Ça fait deux témoins qui disent des versions contradictoires sur le chef du commando. Mais qui sont d’accord sur un point : le passage de Guy André Kieffer au palais présidentiel ».
Pour le réalisateur de « Jeudi investigation » sur Canal Plus, il ne fait l’ombre d’aucun doute que « notre confrère est mort ». Il précise qu’il « pense qu’il est mort assez rapidement dans les 48 heures qui ont suivi son enlèvement ».
 
Crime d’Etat(s)
Cinq ans après cet assassinat politique, la justice ivoirienne ne se donne aucun mal pour élucider l’affaire. Ce qui conforte l’épouse du disparu Osange Siélou-Kieffer, dans sa conviction qu’il s’agit d’un crime d’Etat. Surtout que sur la liste des présumées suspects du juge français Patrick Ramaêl (chargé de l’affaire et qui devrait se rendre à Abidjan dans les prochains jours pour espérer interroger enfin, le 23 avril, Simone Gbagbo et Paul Antoine Bohoun Bouabré, ministre de l’Economie et des finances au moment des faits), se trouvent des personnalités de pouvoir en Côte d’Ivoire.
En France, l’enquête enclenchée à la suite de trois plaintes formulées par la famille du journaliste, Reporters sans frontières (RSF) et la Société nationale de journalistes (SNJ-CGT) piétine pas seulement parce que Abidjan crée des artifices juridiques pour brouiller les pistes, mais, parce que les autorités politiques et diplomatiques françaises ont décidé de ne pas jouer la carte de la transparence. Cela a commencé par le portrait maculé de GAK dressé, à la grande surprise des journalistes ivoiriens qui fréquentaient « l’homme généreux, de conviction et peu intéressé par l’argent » qu’il était. Cela a été confirmé par le peu (ou le manque) d’intérêt que Jacques Chirac puis Nicolas Sarkozy, montrent pour ce dossier. Pour ne rien arranger, les autorités françaises ont interdit à la légendaire brigade criminelle sise au 36 quai des orfèvres Paris 1er, de continuer ses investigations sur le sujet en 2007, rendant ainsi orphelin le parquet. Manifestement, selon le site de « Vérité Guy André Kieffer », collectif (il existe un autre collectif très actif en Côte d’Ivoire) créé pour soutenir la manifestation de la vérité sur les circonstances de la disparition du journaliste franco-canadien, les autorités françaises considèrent « sans doute que cette affaire complique un peu plus les relations tumultueuses de la France et de la Côte d’Ivoire ».
Peut-être que les raisons sont plus profondes que cela.
En attendant qu’un jour, la vérité éclate, Laurent Gbagbo, qui dit les jours pairs que GAK est son ami, et les jours impairs qu’il l’a rencontré seulement deux fois dans sa vie, estime qu’en temps de conflit armé, la disparition d’une personne demeure… « un détail ».
André Silver Konan
 

Par andré silver konan - Publié dans : politique ivoirienne
Ecrire un commentaire - Voir les 8 commentaires
Lundi 30 mars 2009 1 30 /03 /Mars /2009 22:34
Laurent Gbagbo était-il informé avant de rentrer faire son show ?

L’image est saisissante. Laurent Gbagbo, dans ses moments de gloire, qui fait une entrée sous bonne escorte au stade Houphouët-Boigny, au son de la fanfare et des trompettes. Le chef de l’Etat, chemise blanche manches longues, lunettes fumées, s’offre un tour d’honneur. Il distribue baisers et salutations et se permet d’empiéter sur le temps. Il s’accorde au moins une interview. Il garde pendant tout ce temps, son éternel sourire carnassier. Tous les spectateurs de la télé nationale qui suivent le match ne peuvent pas s’imaginer que dans les encablures du stade, venait de se jouer un drame qui restera pendant longtemps gravé dans la mémoire collective. Au moins 19 morts et 132 blessés dont certains graves.

Quand l’information parvient quelques instants après le début du match, dans les rédactions, la question que tous les journalistes du monde entier se posent, c’est : le numéro un ivoirien était-il informé du drame ou non, avant de faire son entrée dans le stade et d'y faire son show digne des jours fastes ?

Deux hypothèses se dégagent. La première concerne le cas où Laurent Gbagbo n’aurait pas été informé du déroulement et de l’accomplissement du deuil. Dans ce cas, cela voudrait dire que les services de renseignements du chef de l’Etat ne fonctionnent pas. Si tel est le cas, jusqu’à 18 heures, ce lundi au moment où nous mettions sous presse, des têtes, dans le staff de sécurité et du protocole (généralement dépêché sur les lieux de visite du chef de l’Etat, des heures avant qu’il arrive) devraient tomber. A notre connaissance, tel n’était pas le cas.

La deuxième hypothèse, du reste la plus crédible, est celle relative au fait que Laurent Gbagbo avait l’information. Cette hypothèse est la plus sérieuse quand on prend en compte, l’environnement qui règne dans un endroit où le chef d’Etat est annoncé. D’abord, il y a le fort détachement de policiers qui bouclent tout le périmètre du lieu à visiter. La garde présidentielle investit traditionnellement le lieu bien des heures avant le début de l’évènement auquel le chef de l’Etat est appelé à participer. Dans ce cas, une tragédie d’une telle ampleur qui a mis en cause des éléments des forces de l’ordre et de sécurité,  qui a provoqué un mouvement fort remarqué de foule, des tirs de bombes lacrymogènes et des déplacements d’ambulanciers, de sapeurs pompiers et de secouristes, ne pouvait pas échapper à la vigilance de la garde républicaine et du Groupement de la sécurité présidentielle. Impossible.

Au demeurant, Désiré Tagro, proche parmi les proches de Laurent Gbagbo et soi disant rigoureux ministre de l’Intérieur, dont certains éléments étaient au centre des accusations de racket, ne pouvait pas ne pas avoir l’information..

Par ailleurs, le protocole d’Etat dirigé par Aboubakar Koné ne peut pas affirmer qu’elle n’avait pas l’information du drame. Tous les protocoles d’Etat du monde dépêchent toujours une équipe plusieurs minutes avant le déroulement d’un événement auquel doit assister un chef d’Etat.

Tout était donc réuni pour que Laurent Gbagbo soit informé du drame qui s’était joué au stade Houphouët-Boigny, peu avant son arrivée dans cette enceinte.

Si Laurent Gbagbo était informé, alors comment expliquer son attitude au stade Houphouët-Boigny ?

La déshumanisation, dans ce cas aurait-elle atteint son paroxisme ?
La banalisation du deuil et de la douleur (cf la déclaration de Désiré Tagro qui disait : « il ne faudrait pas que cela donne lieu à une panique, l’évènement est déjà passé ») a-t-elle pris le dessus, dans les gestes et paroles de nos dirigeants, sur le recueillement et la compassion ?

En tout état de cause, des conséquences, pour une fois, doivent être tirées et vite, pour ne pas que les Ivoiriens, fatigués par une crise infinie, soient davantage meurtris par l’impunité qui a présidé au rétablissement de la vérité sur le charnier de Yopougon, l’épandage des déchets toxiques, la répression sanglante des marcheurs de mars 2004 et de septembre 2008, etc.

André Silver Konan

Par andré silver konan - Publié dans : politique ivoirienne
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Mai 2012
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Recommander

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés