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12 décembre 2007 3 12 /12 /décembre /2007 19:22

La révolution du 19 septembre a accouché partout d’une grosse misère

 

Les zones ex-assiégées aujourd’hui zones centre, nord et ouest (CNO) ou encore zone FN, pour signifier la partie du territoire ivoirien sous le contrôle des Forces nouvelles (FN) sont au bord du sinistre. Le 19 septembre 2002, le développement s’y est arrêté. Cinq ans après, la révolution tant souhaitée par les populations se transforme peu à peu en imprévisible cauchemar. La misère est désormais la chose la mieux partagée dans des zones qui n’étaient déjà pas riches avant la crise militaire. Etat des lieux.

Kolotcholoma C. était avant le putsch manqué du 19 septembre 2002, mué en rébellion armée, blanchisseur chez un couple d’Européens au quartier résidentiel de Korhogo (634kms au nord d’Abidjan). Une semaine après l’éclatement de la crise, ils ont été exfiltrés par l’armée française dans son opération Licorne. Kolotcholoma C. rencontré dans un café le mercredi 27 novembre 2007 à la gare routière du quartier populaire Koko, raconte qu’il est aujourd’hui un "moto taximan". Sa grosse moto, il l’a surnommée "yakuza". Il explique que c’est un nom qui a été inspiré aux "moto taximan" par le disc jockey ivoirien Shanaka Yakuza mais surtout parce que sa moto est une marque japonaise. Il ignore que c’est le nom d’un jeu vidéo (playstation 2) ou encore que c’est le nom d’un syndicat du crime japonais.

Sur sa moto, Kolotholoma C. arpente les rues abîmées de la capitale du "Poro", à la recherche d’un client. Ce mercredi, il y a du beau monde à Korhogo et il est tout heureux. La visite du chef de l’Etat Laurent Gbagbo dans le nord du pays, a appelé de nombreuses personnes dans la ville. Il raconte que depuis deux ans qu’il exerce ce métier, c’est la première fois qu’il a, avant 17 heures, 10.000F, hormis le prix du carburant. Il soupire quand il déclare qu’il ne se fait aucune illusion sur cette embellie. « Ça va finir d’ici dimanche », lâche-t-il. Et re-bonjour le train-train quotidien. « Ici, c’est la misère », lâche-t-il, après avoir déposé sa tasse de café. Le gérant de la cafétéria, un homme âgé au visage osseux, acquiesse et ajoute que « le pays doit être vite réunifié sinon ça ne va pas ».

A Korhogo, la principale source de revenus des populations, est la vente du coton. Depuis l’éclatement de la crise, l’or blanc n’est pus acheté comme il se devait. En témoigne, le député de Napié (sous-préfecture du département de Korhogo) Kagnon Silué. « Le coton, soutient-il qui était vendu (jadis) à 210 Fcfa le kilogramme est vendu aujourd’hui à 105 Fcfa mais à crédit. Aujourd’hui, cinq (5) ans après, rien n’est payé et les paysans meurent. Il y en a qui sont morts abandonnant cette créance » (cf Le Nouveau Réveil n°1785 du lundi 03 novembre 2007). Avec ses 142.093 habitants (recensement 1998), Korhogo a donc payé un lourd tribut au conflit armé. On ignore aujourd’hui, le nombre de personnes vivant dans cette ville. Une chose est certaine, trois personnes sur dix, à en croire des chiffres du ministère de l’Agriculture, vivent directement ou indirectement de la vente du coton, dans les régions de savane. C’est dire que le conflit a aggravé la pauvreté dans la région. 

Au Nord, le développement s’est arrêté

Le développement à Korhogo s’est arrêté, net, le 19 septembre 2002. A l’instar des autres villes des zones Centre-Nord-Ouest (CNO) le commandant militaire de la région, Martin Fofié Kouakou a certes tenté de mener quelques actions en vue de l’amélioration du cadre de vie de ses "administrés". Le nettoyage de certaines artères de la ville, la réfection de la préfecture et la réhabilitation du rond point central sont à mettre à son compte. Actes symboliques s’il en est et du reste appréciés par la population mais qui ne sauraient occulter la pauvreté dont souffrent par exemple, les planteurs de coton.

Si à Korhogo, ce sont les planteurs de coton qui souffrent du mauvais payement de leurs produits, à Katiola, (434 kms au nord d’Abidjan) ce sont les planteurs d’anacarde qui payent un lourd tribut à la partition du pays.

Jeudi 29 novembre. Il est presque midi. Le vieux Hili vient d’être éconduit par un élément des Forces nouvelles qui devisait avec une vendeuse d’arachides grillées devant le quartier général du commandement militaire de Katiola. Le vieux Hili voulait parler au maître des lieux le commandant Hervé Ouattara dit Vetcho. « Mon fils, depuis deux ans, mon anacarde n’est plus payé. Il y a quelques mois un acheteur est venu prendre 780kg dans ma plantation. Il a promis l’acheter à 80Fcfa le kilogramme. Il m’a dit qu’il partait le vendre d’abord à Abidjan avant de venir me payer. Ça fait des mois qu’il est parti. Chaque fois que je vois son représentant ici, il me dit d’attendre. J’ai besoin des 62.400Fcfa qu’il me doit. Je n’ai pas encore payé les livres de mes enfants », s’est-il adressé en Malinké au soldat. Celui-ci l’a laissé parler avant de lui répondre, en français que « le commandant est à Korhogo, faut revenir la semaine prochaine ».

Le vieux Hili a alors rejoint un jeune homme qui l’attendait appuyé sur une moto poussiéreuse. Ils ont échangé des mots en tagbanan, la langue locale, puis le jeune homme a lâché en français : « Eh Dieu, on va mourir ». La situation du vieux Hili, ainsi qu’il nous l’expliquera plus tard, est identique à celle des autres planteurs d’anacarde dans la région. A Katiola, la proprété de l’artère principale et les pancartes invitant à un "environnement propre" sur lesquelles ont été peintes le portrait de Ernesto Che Guevara, tranchent avec la saleté qui règne dans les quartiers de la ville. La zone située derrière la mosquée centrale est quasi inaccessible. Les rues situées dans le dos de l’hôtel Hambol sont impraticables. Katiola a certes eu la chance d’avoir comme commandant un fils de la région dont le vieux Hili ainsi que d’ailleurs de nombreux habitants rencontrés, disent beaucoup de bien. Katiola est en effet la seule ville de la région de la Vallée du Bandama où les domiciles privés et les édifices publics n’ont pas été pillés. Ce qui est loin d’être le cas à Odienné (867kms au Nord-ouest d’Abidjan). Dans cette ville, le lycée professionnel a été pillé jusqu’aux aiguilles.
Enclavement aggravé

A notre passage dans cette cité, le mardi 27 novembre dernier, l’axe non bitumé était coupé à la sortie de Tiémé. Deux camions s’étaient enfoncés au même endroit, fermant ainsi la voie. Le trafic pendant deux jours était impossible jusqu’à ce que le commandant militaire des Forces nouvelles de Man Losséni Fofana vienne se buter à l’obstacle et ordonne à ses éléments de débloquer, à la daba et à la pioche, un endroit de la route. Les routes impraticables (nous avons mis cinq heures d’Odienné à Boundiali, dans un véhicule de particulier, sur un axe non bitumé long seulement de 115kms) étaient déjà un problème avant la crise. Le problème s’est aggravé depuis le 19 septembre 2002. La région du Denguélé s’est, de ce fait, enfoncée un peu plus dans l’enclavement. Et cela se ressent dans la poche des habitants de la région. Commerçants pour certains, cultivateurs ou éleveurs pour d’autres. Au marché d’Odienné, le kilogramme de la viande de bœuf se vend à 750 Fcfa. « Vraiment c’est dur. Je n’arrive pas à vendre un bœuf par jour. Avant la crise, j’en vendais au moins trois. En plus, le prix du kilogramme n’était pas aussi bas », nous a déclaré Ahmed, un jeune boucher. A côté de lui, une dame tient un commerce de citron et de colas. Son enfant, tient en main un bol de riz et crie qu’il n’y a pas de sucre. Elle ignore la remarque et soupire. Elle lâche que même le "woro", la cola en langue odienneka locale, fruit très prisé dans la région, intéresse très peu les clients. Elle ajoute que "sissan", autrement dit "maintenant", «y a plus l’argent ».

De fait, « l’argent ne circule plus comme auparavant », dans les zones FN à l’instar de Man (578kms au nord-ouest d’Abidjan) comme en témoigne un gérant d’hôtel situé au centre ville. La misère, selon lui, contraint les jeunes filles à se livrer à la prostitution. « Ce sont les passes qui font que l’hôtel continue de tenir », laisse-t-il entendre. Les faits par la suite lui donnent raison. Ce dimanche 25 novembre, les quelques rares personnes assises à la buvette de l’hôtel sont surtout des filles. Elles ont des habits ordinaires. On penserait qu’elles sont venues prendre une bière ou qu’elles sont des serveuses dans la buvette. Mais quand un véhicule de type 4x4 pick-up appartenant à une ONG, gare devant la buvette, elles se lèvent presqu’instantanément et se dirigent, mieux se ruent sur le conducteur. Celui-ci fait signe à l’une d’entre elles qui monte sans hésiter dans la voiture. Au même moment, un soldat des FN en treillis atrocement délavé arrive. Il se dirige vers une chambre. Il est suivi par une fille qui semble bien le connaître. Ils sortiront de la chambre de "passe" quinze minutes plus tard. La jeune fille, après avoir remis quelque chose au gérant, va reprendre sa place parmi ses camarades. Et le cycle recommence.

Le racolage et la prostitution sont les nouveaux "métiers" à Man. La zone forestière par excellence des zones FN est une productrice importante de bois et de cacao. Le bois est l’affaire d’entreprises puissantes qui emploient des travailleurs sous-payés (la demande d’emploi est très forte). Quant au cacao, du fait des combats particulièrement violents dans l’ouest montagneux, sa production est en baisse. De nombreux paysans ont en effet abandonné leurs plantations pour fuir la progression des mercenaires libériens. Les producteurs qui tiennent encore la route sont victimes de tracasseries sur les routes et éprouvent des difficultés à écouler leurs produits. Un rapport de Global Witness intitulé « comment le cacao a alimenté le conflit en Côte d’Ivoire » publié le 9 juin 2007, fait savoir que les taxes prélevées sur le cacao, dans leurs zones par les responsables des FN, ont « permis à certains de s’enrichir aux dépens de la population du nord de la Côte d’Ivoire ».

Une minorité militaire qui s’est enrichie contre une majorité civile qui s’appauvrit de jour en jour. Tel est le nouveau tableau sociologique dans les zones CNO.

 

André Silver Konan

kandresilver@yahoo.fr

Journaliste écrivain

225 06 33 91 91

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Published by andré silver konan
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commentaires

Zigo 19/08/2010 14:20


Tous les bonheurs que tu as vécus dans ces zones, c'est grâce au soutien inestimable du PDCI aux FN.


andre silver konan 22/01/2008 15:45

dont acte. j'ai recoupé l'information. c'est vous qui avez raison. merci pour l'information

ABDUL RAZAC 22/01/2008 14:02

VETCHO N'EST PAS UN OUATTARA,
C'EST LE COMMANDANT TOURE HERVE dit VETCHO.
ET NON HERVE OUATTARA

Golden Boy 09/01/2008 17:24

Merci pour ce témoignage
Maintenant que la liberté de circuler devient peu à peu une réalité, on va se rendre compte de l'envers du décor des zones FN.
En te lisant, on réalise que les chantiers pour réhabiliter ces zones seront titanesques.

Amitiés
et heureux de pouvoir échanger avec quelqu'un avec qui je partage très peu d'idées.

kouakou brahima 13/12/2007 13:16

Commentaire à chaud : design sobre (pas mal), mais il faut soigner la police des écritures en choisissant une taille uniforme et des interlignes régulières.
Il est souhaitable que ta photo soit insérée tout en haut du "blog"...
A bientôt!
Amicalement.
Brahima Kouakou