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13 décembre 2007 4 13 /12 /décembre /2007 21:41

 

 

L’axe de la persistante partition du pays

 

Au centre ouest de la Côte d’Ivoire, deux villes "frontalières" marquent la partition du pays. Il s’agit de Daloa (382 Kms au nord ouest d’Abidjan) en zone gouvernementale et de Vavoua (439 Kms au nord ouest d’Abidjan) en zone ex-rebelle. Au milieu, se trouve Bonoufla, une nouvelle sous-préfecture où est expérimentée la brigade mixte de surveillance composée des éléments des Forces de défense et de sécurité (FDS) et de ceux des Forces armées des Forces nouvelles (FAFN). L’axe Daloa, Bonoufla, Vavoua est encore là pour prouver que le pays, en dépit des discours officiels est toujours sous le coup de la partition.

 

Daloa. Dimanche 25 novembre. Il n’est pas encore 8 heures. Le taxi brousse de cinq places (outre, le conducteur) où nous montons a déjà quatre passagers assis sur le siège arrière. Au corridor nord de la ville, le conducteur descend sans avoir été arrêté. Il se dirige vers un policer et lui tend un billet de banque. Celui-ci l’enfouit rapidement dans la poche droite de son pantalon treillis délavé et en ressort une pièce de monnaie. Il tapote l’épaule du conducteur en signe de complicité et fait signe à son collègue, un jeune homme, de lever le barrage. Le conducteur revient dans sa voiture tout en hélant un client. Ce dernier vient aussitôt prendre place à notre côté. Nous sommes désormais sept dans un véhicule prévu pour prendre cinq personnes.

 

"Pour la patrie, pour la loi"

Direction Zokoguhé, "le village du colonel Yodé", fait remarquer le conducteur. Avant Zokoguhé, nous dépassons Toroguhé. Ce village abrite une école de gendarmerie. Sur le mur bleuâtre, on lit en grand caractère "Pour la patrie, pour la loi". A Toroguhé, de jeunes élèves gendarmes à la tête nue devisent avec de jeunes filles du village. Entre Toroguhé et Zokoguhé, le terminus du taxi-brousse, nous ne mettons pas plus de dix minutes. C’est la "frontière" de la zone sous contrôle gouvernemental. Après cette zone, c’est l’ex zone de confiance. Aujourd’hui remplacé par une ligne dite « verte ». A Zokoguhé, le check point des casques bleus n’a pas été démantelé. Ils y sont encore. Nous embarquons dans un véhicule de 18 places, une "Dyna" comme on l’appelle. Le véhicule est poussif. Il est immatriculé à Daloa. Très vite, il est chargé. Direction Bonoufla. Dans cette ville, nous croisons un pick-up sur lequel on lit « Brigade mixte de gendarmerie ». Depuis avril 2007, la zone de confiance, symbole de la division du pays a commencé à disparaître pour faire place à ce que les signataires de l’accord politique de Ouagadougou, ont appelé une ligne verte. Dix-sept (17) postes d’observation y sont tenus par des casques bleus de l’Opération des nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI). Six (6) brigades mixtes comprenant des soldats des FDS et des FN doivent théoriquement patrouiller sur cette ligne verte. A Bonoufla, la ligne verte est une réalité contrairement à Tiébissou où l’installation de la brigade mixte coince.

 

Le règne de la "mafia"

Au check point tenu par la brigade mixte, le conducteur descend et va remettre un billet de banque à un soldat. Difficile de dire si c’est un élément des FN ou un agent des FDS. Le barrage est levé. Aussitôt, des hommes en civil entourent le conducteur. Un discret juron de l’apprenti chauffeur nous apprend qu’il s’agit de loubards recrutés par des syndicats de transport.

Le conducteur fait savoir qu’il est à son premier voyage. Celui qui semble être le chef de file rétorque : "ici, tu payes pas patente, assurance, vignette. Tu ne passes pas visite technique. On te dit de payer 500Frs et tu veux jouer au dur". Sur ce, il arrache la clé de contact du véhicule et s’éloigne. Le conducteur le suit et le supplie de lui remettre la clé. Il met la main à sa proche et lui tend un billet de 1000 F CFA. L’autre saisit le billet sans décolérer.

"Fallait commencer par là", lâche-t-il en lui remettant sa clé.

L’apprenti chauffeur revient prendre sa place dans le véhicule en même temps que son patron. Le premier demande au second si le loubard lui a remis la monnaie. "Faut les laisser", répond le patron. Sur ce, l’apprenti répète à plusieurs reprises "syndicats maudits-là".

A Bonoufla, les syndicalistes issus du milieu des transports sont beaucoup craints par les conducteurs de véhicule de transport en commun. Ils doivent leur payer des "taxes" qui s’élèvent entre 200 FCFA et 1000 FCFA, des motos taxis aux cars de plus de 24 places. Ces motos taxis, cars et mini cars tournent pour la plupart dans la zone sous contrôle des FN. Quant aux véhicules qui viennent de Daloa ou encore plus au Sud, leur présence dans la zone de Vavoua via Bonoufla est conditionnée (à la tête du client) par les syndicalistes et leurs loubards. Par ailleurs, pour éviter les différentes tracasseries des agents des deux forces, les véhicules de transport en commun, qu’ils viennent de la zone gouvernementale ou de la partie sous contrôle FN, préfèrent s’arrêter à Bonoufla sinon à Zokoguhé.

 

Vestige du conflit
Après Bonoufla, nous mettons le cap sur Vavoua. Le premier barrage des Forces nouvelles se trouve juste après le pont construit sur la rivière Dé. Tout le monde descend pour le contrôle des identités. Tout le monde est en règle. Les soldats FN laissent passer les passagers sans difficulté. A Bahoulifla, un village de Vavoua, un char en rouille est stationné du côté droit de la route. Un passager chuchote à son ami que "c’est un char des loyalistes détruit par les rebelles" au plus fort des affrontements. C’est un vestige du conflit qui rappelle à une dame présente dans le mini car des souvenirs douloureux. "Bon Dieu, en novembre 2004, j’ai eu la chance. Des collègues retraités ont été pris pour cibles dans le bombardement des Sukhoï des loyalistes. Ils ont été tués. Ce jour-là, je devais être dans la voiture mais je n’y étais pas. C’est Dieu qui m’a sauvée", raconte-t-elle à sa voisine. Elle ajoute aussitôt que "Les balles ne trient pas quand elles sifflent. Les bombardements ont causé la mort d’un secrétaire de section FPI" (Front populaire ivoirien, parti de Laurent Gbagbo). Sa voisine remue la tête et reste silencieuse. Ce qui a pour effet de mettre fin à la discussion. Le silence retombe dans le mini car jusqu’au marché de Vavoua. C’est le terminus.

Au moment où nous descendons, un passager reconnaît un jeune conducteur qui faisait monter ses clients dans un taxi brousse. "Vous avez fait Abobo non ?", lui demande t-il « Oui, mon vieux », répond ce dernier. Le passager, un jeune homme à la calvitie très avancée, lui donne de plus amples détails sur les circonstances dans lesquelles il l’a connu. Le jeune conducteur en tombe de surprises.

"Mon vieux, tu as fini avec reconnaître les gens", lance-t-il hystérique. Ils se saluent et le passager continue sa route. Le jeune conducteur fait remarquer à un de ses collègues qu’il aurait eu de sérieux problèmes s’il avait fait du mal auparavant à cet homme qui l’a reconnu alors que lui ne l’a pas reconnu. Il déclare qu’il veut bien "descendre sur Abidjan pour voir les parents" mais le transport de Vavoua à Abidjan est "trop cher". Il faut environ 20.000 FCFA pour effectuer un voyage aller-retour sur Abidjan. Le jeune conducteur fait remarquer qu’avant la crise du 19 septembre 2002, moins de 10.000 FCFA pouvaient le faire partir à Abidjan et l’en faire revenir. Son collègue acquiesce et laisse tomber : "vraiment, faut reconnaître que rébellion a gâté le pays".

 

 

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Published by andré silver konan
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