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17 octobre 2008 5 17 /10 /octobre /2008 19:53

Les victimes oubliées de l’endosulfan crient au secours



Plus de quarante jours après la découverte de produits toxiques à M’Bahiakro (430 Kms au nord d’Abidjan), des populations intoxiquées continuent de partager leur quotidien avec ces produits qui ont déjà causé l’intoxication d’au moins 320 personnes.

Le magasin du forgeron est situé au quartier Représentant, non loin du siège du conseil général du département, sur la voie nationale Abidjan-Bouaké. Deux gamins poussant des brouettes chargées de marmites et de houes nouvellement fabriquées dans la forge ; non loin de là, entrent dans le magasin. Ils déchargent les ustensiles et les outils dans le magasin et ressortent en riant. Un troisième arrive avec plusieurs casseroles dans la main. Les ustensiles tombent de ses mains, devant le magasin, sur du sable mélangé à du charbon. Ce jeudi 9 octobre 2008, on a du mal à déceler un soupçon de substances nocives à cet endroit précis où des ustensiles qui se retrouveront dans quelques jours dans des cuisines de certaines ménagères, sont tombés. Et pourtant, à cet endroit précis, c'est-à-dire devant le magasin du forgeron, là où le sable a été mélangé au charbon, des substances nocives ont été répandues par inadvertance par le forgeron. Aujourd’hui, ce dernier se trouve en prison. Il a été arrêté par la gendarmerie dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire déchets toxiques de M’Bahiakro ». Son magasin devrait être fermé. Cependant, il est ouvert.

« Il faut bien qu’on mange », lance un apprenti forgeron à une équipe de la mairie qui insiste pour dire que l’endroit est sinistré et qu’il ne faut pas y mener des activités.

 

« Où allons-nous partir ?»

L’endroit a été en effet ceinturé par la mairie sur ordre du comité de crise dirigé par le préfet du département Julien Gueu N’Gbe et le magasin a été fermé par un cadenas. Le cadenas a sauté, la ceinture est violée. Le comité de crise impuissant, regarde faire.

« Qu’est-ce que nous pouvons y faire ?, lâche un employé de la préfecture qui parle sous couvert de l’anonymat. Nous avons demandé aux gens de quitter les lieux mais nous avons conscience que c’est un vœu pieu. Nous n’avons pas de moyens pour reloger les sinistrés et eux, n’ont pas les moyens pour aller ailleurs ».

Pas de moyens. Les populations sont donc obligées de vivre avec les substances toxiques. Et elles continuent de passer sur la ruelle qui rallie la voie nationale à N’Gattakro, un quartier de la commune où on sent encore l’odeur que dégagent les substances nocives. La voie a été déclarée interdite à la circulation. La pancarte « Attention, route barrée » avec le signe du danger de mort est bien visible.

Bernadette Tanoh Aya, mère de quatre enfants, sans emploi réside au quartier N’Gattakro. Elle fait partie des premières personnes intoxiquées. Chaque jour, elle passe sur cette voie interdite à la circulation.

« Le docteur m’a dit : « si vous continuez de vivre dans les produits, vous ne serez jamais guérie ». C’est vrai ce qu’il dit mais où allons-nous partir ? ».

La résignation semble donc être la chose la mieux partagée par les populations riveraines des trois sites où ont été découvertes les substances toxiques.

 

Odeurs de déchets toxiques dans la ville

Nous sommes le mardi 26 août 2008. Au quartier Koko 1. Des odeurs insoutenables attirent l’attention d’un nombre de personnes qui participent à des funérailles. Celles-ci découvrent que les odeurs proviennent d’un liquide répandu sur le sol près d’un dépotoir. La rumeur assimile ce liquide aux déchets toxiques et mortels, déversés dans la capitale économique, à Abidjan, en août 2006 et qui dégageaient de très fortes odeurs. Très vite, l’information parvient au maire de la commune Delphin Kouadio Kpli Kouassi. Ce dernier se rend sur les lieux avec le directeur départemental de la santé André Goh. Le même jour, le maire écrit au préfet pour lui demander de « prendre ou (de) faire prendre des dispositions pour informer les autorités compétentes ».

Deux jours après, la gendarmerie saisie par le maire, découvre un fût abandonné dans la broussaille près d’une ruelle qui rallie la voie nationale au quartier N’Gattakro. Le fût dégage les mêmes odeurs senties à Koko 1. Les mêmes odeurs sont senties devant le magasin du forgeron, non loin de là.

La gendarmerie pousse ses investigations et découvre que le fût abandonné à séjourné d’une part devant le magasin du forgeron et que d’autre part, il provient d’une sorte de silo abandonné par la Compagnie ivoirienne du développement du textile (CIDT) lors de son déménagement de M’Bahiakro, il y a au moins une dizaine d’années. Le fût est ramené à l’entrepôt. La gendarmerie découvre que les six fûts qui y étaient stockés n’y sont plus.

 

320 intoxiquées, réaction tardive

Une semaine après la découverte du premier foyer, les personnes souffrant de maux divers (irritation des yeux, palpitations, douleurs à la gorge, toux, céphalées, irruption cutanées…) se succèdent à l’hôpital général. Au 10 septembre, le directeur départemental de la santé déclare que l’hôpital général de la ville a déjà reçu en consultation 80 personnes qui soutiennent être des intoxiquées. Au 22 septembre, le chiffre grimpe. 320 personnes consultées.

La réaction des structures compétentes nationales n’a pas été prompte. L’Office national de la protection civile (ONPC) est arrivé dans la ville le mercredi 10 septembre 2008. Deux semaines après la découverte du premier foyer. L’ONPC est une structure étatique. Elle a pour missions entre autres « l’organisation et la coordination des activités de secours d’urgence en cas d’accidents, de sinistres, de catastrophes naturelles et technologiques ; l’élaboration et la réalisation des plans de secours ; l’organisation et la coordination des opérations de secours dans le cadre de l’action humanitaire ».

L’équipe de l’ONPC visite les sites contaminés et détermine la nature des substances. Au quartier Koko 1, l’ONPC détecte la présence de méthane et de l’oxyde de carbone. Ce sont les mêmes substances qui sont retrouvés devant le magasin du forgeron. Le fût contient, outre ces deux éléments, de l’hydrogène sulfureux. Dans l’entrepôt abandonné de la CIDT, l’on retrouve du méthane et de l’hydrogène sulfureux.

 

Substances toxiques

Si dans un premier temps, le directeur de la santé a conseillé le calme à la population car, la substance répandue sur le sol n’était pas, selon lui, des déchets toxiques d’Abidjan, l’ONPC, après analyse conclue que « la combinaison des trois gaz (hydrogène sulfureux, méthane, oxyde de carbone) peut être toxique ».

La conclusion à la quelle aboutit quelques jours plus tard, le Centre ivoirien anti pollution (CIAPOL) arrivé près d’un mois après la découverte des substances, à M’Bahiakro est quant à elle, plus précise : le produit originel de l’entrepôt abandonné est de l’endosulfan. C’est un dangereux pesticide utilisé jadis pour tuer insectes et rongeurs qui dévastaient le coton. Pour son action très nocive, les planteurs l’avaient baptisé « Caïman », en comparaison à la bile de caïman qui est un poison mortel. L’endosulfan, du fait de sa nocivité, est depuis quelques années interdit à l’utilisation et à la commercialisation en Côte d’Ivoire.

Quarante jours après la découverte des produits, au moment de notre passage dans la localité, rien ne présageait que les structures étatiques compétentes allaient procéder à la décontamination des sites.

« Qu’on nous aide ! »

C’est pourtant l’obsession des populations qui vivent à proximité des sites contaminés et qui soutiennent qu’elles ne savent pas où aller. « Mon souhait, c’est que les autorités viennent enlever ces produits. Jusqu’à présent, ça continue de sentir. Quand il pleut, ça sent encore plus fort. J’ai peur parce que je ne sais pas si mon mal va s’aggraver bien que je n’ai plus assez mal depuis que l’hôpital a envoyé des médicaments et que la mairie a payé ceux que je devrais payer à la pharmacie », déclare Bernadette Tanoh Aya.

La préoccupation de cette victime est identique à celle de Fanta Sangaré, sexagénaire, commerçante au marché, victime du quartier Représentant. « Cela fait plus d’un mois que nous respirons cette odeur. Je dois avouer qu’aujourd’hui (jeudi 9 octobre 2008, ndlr) les palpitations et le mal de gorge que j’avais après avoir pris les médicaments offerts aux victimes à l’hôpital et payé l’ordonnance prescrit par le médecin, ont diminué. Mais, j’implore les autorités afin qu’elles viennent enlever les produits pour qu’on respire mieux ».

Eugène Kouassi Konan, 39 ans, calligraphe au quartier Représentant va plus loin. Il demande que l’Etat songe au dédommagement des victimes « comme il l’a fait pour les victimes des déchets toxiques d’Abidjan ».

En attendant, trois personnes ont été interpellées par la gendarmerie dans le cadre de cette affaire. Il s’agit du forgeron cité plus haut et de deux ferronniers qui ont un atelier au quartier Koko 1. L’affaire est en instruction chez le procureur de M’Bahiakro. Le commandant de brigade Bamba Vassey, qui nous a reçu dans son bureau lors de notre passage dans la ville a confirmé l’information. Il n’a pas souhaité en dire plus.

De sources recoupées, le fût retrouvé au quartier N’Gattakro aurait séjourné dans un premier temps au domicile des deux ferronniers arrêtées. C’est par la suite qu’il a « atterri » à l’endroit où la gendarmerie l’a découvert. La gendarmerie soupçonne ces deux personnes d’avoir des informations précises sur les conditions dans lesquelles le (s) fût (s) contenant les substances toxiques ont quitté l’entrepôt abandonné de la CIDT pour se retrouver en ville. Quant au forgeron, (pour lequel un fût en métal constitue un matériau à l’instar des ferronniers), toujours selon nos sources, la gendarmerie n’aurait pas grand’chose à lui reprocher mais il est détenu pour nécessités d’enquêtes.

Toujours de bonnes sources, le CIAPOL s’apprête pour la décontamination des sites et l’enlèvement des substances chimiques. Cette structure refuse cependant de donner une date précise.

André Silver Konan

Envoyé spécial à M’Bahiakro

 

 

Qu’est-ce que l’endosulfan ?

Selon le dictionnaire encyclopédique en ligne Wikipédia, « L' endosulfan est une substance active de produit phytosanitaire (ou produit phytopharmaceutique, ou pesticide), qui présente un effet insecticide, et qui appartient à la famille chimique des organochlorés ». Wikipedia définit l’endosulfan comme « dangereux pour l’environnement, toxique par contact avec la peau et par ingestion, irritant pour les yeux, très toxique pour les organismes aquatiques, peut entraîner des effets néfastes à long terme pour l'environnement aquatique ».

L’endosulfan est interdite dans l’Union européenne depuis le 2 décembre 2005. En France, cette substance est interdite à la commercialisation et à l’utilisation. En France, la décision d’interdiction a été officiellement publiée dans le journal officiel le 22 février 2006.

Au Bénin où un cas de décès a été signalé en 1999 (Pesticides ans alternatives, premier trimestre 2000, PAN-Afrique Dakar), le produit a été interdit cette année. Le pays est en effet en retard sur l’application de l’interdiction contrairement à certains pays comme la Côte d’Ivoire. Le communiqué du conseil des ministres en date du 6 février 2006 fait savoir qu’il y a eu « un compte rendu du ministre de l'Agriculture, de l'Elevage et de la Pêche relatif à la mission d’information sur les programmes de traitement du coton au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et au Mali et les dispositions pratiques pour l’utilisation de l’endosulfan et de produits alternatifs au Bénin ». Le communiqué précise qu’ « en approuvant ce compte rendu, le Conseil a décidé d’interdire l’utilisation de l’endosulfan pour les prochaines campagnes agricoles au Bénin, à l’instar de plusieurs autres pays de la sous région ouest africaine. Il sera substitué à ce produit insecticide particulièrement dangereux et nocif pour la santé et l’environnement, des produits alternatifs, tel que le TIHAN ».

En Côte d’Ivoire l’endosulfan était tant connu pour sa nocivité sur la santé de l’homme qu’il a été baptisé par les planteurs de coton « Caïman ».

Enterré, ce pesticide peut contaminer la nappe phréatique. C’est la raison pour laquelle la CIDT dans son déménagement l’a laissé dans des fûts eux-mêmes entreposés dans une sorte de silo hermétiquement fermé.

ASK

 

 

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commentaires

dAN 25/11/2010 18:29


Guy Tillim photographer on Angola is brilliant
So do you know a website in english but IN AFRICA?