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17 avril 2009 5 17 /04 /avril /2009 14:18

16 avril 2004. Il est un peu plus de 13 H. Guy André Kieffer, journaliste franco-canadien indépendant, est enlevé à Abidjan, sur le parking d’un supermarché situé à Marcory. Le rendez-vous qu’il avait avec Michel Legré, le beau-frère de Simone Gbagbo, s’est révélé être un traquenard. Porté disparu depuis lors. Certainement mort. Assassiné. Portrait d’un journaliste d’investigation, qui n’a pas pu échapper au destin tragique de l’homme dont la tête est mise à prix par un régime de mafia.
2002. Le camarade Laurent Gbagbo est au pouvoir en Côte d’Ivoire depuis deux ans, après des « élections calamiteuses » et sanglantes. Il a besoin de cash pour financer son projet de la « refondation » qui bute sur l’incompétence d’un premier ministre qu’il a choisi dans la précipitation. Il fait appel directement ou indirectement à Guy André Kieffer (GAK), un journaliste de conviction, spécialiste des matières premières, qu’il a connu et fréquenté pendant ses moments de galère à Paris dans les années 80. Il abandonne de ce fait, les bulletins de Cyclope, mensuel qui réunit des journalistes, des économistes et des spécialistes des matières premières. Il quitte dès lors, le 20è arrondissement de Paris où il habite depuis vingt-deux ans et la rédaction de La Tribune (journal quotidien boursier, économique et financier français) pour une année sabbatique en Côte d’Ivoire. Mission : travailler pour le compte du cabinet d’audit Commodities corporates consulting (CCC) dont les travaux doivent permettre à Laurent Gbagbo d’avoir une certaine lisibilité dans le circuit mafieux que prend l’argent du binôme café-cacao, en Côte d’Ivoire. Très vite, l’année sabbatique se transforme en mauvais pèlerinage. Le consultant découvre des choses incroyables qui choquent ses principes de défenseur de la bonne gouvernance. Les conclusions auxquelles ses audits l’amènent sont sans appel : des détournements massifs sont opérés dans la filière pourvoyeuse principale de devises à la Côte d’Ivoire, qui mettent en cause de très proches collaborateurs du numéro un ivoirien. En 2005, un rapport de l’Union européenne arrivera aux mêmes conclusions.
Guy André Kieffer, le syndicaliste (il a été délégué de la puissante Confédération générale des travailleurs -CGT- de France à La Tribune), l’homme de conviction et ex rédacteur de Libération, quotidien français de gauche, troque son habit de consultant et reprend la plume. Il collabore à partir de cet instant avec le célèbre magazine panafricain La Lettre du Continent, dont les filets assassins sont le cauchemar du fameux « syndicat » des dictateurs africains. Les dossiers signés Côte d’Ivoire sont systématiquement repris par des quotidiens ivoiriens. Guy André Kieffer collabore par ailleurs, directement sous différents pseudonymes avec des quotidiens ivoiriens proches de l’opposition. Ses enquêtes font mal : transfert de fonds en Guinée Bissau, transformation de la Caisse autonome d’amortissement (CAA) en Banque nationale d’investissement (BNI)…achat d’armes.
 
Contexte de crise politico armée
En pleine crise politico-armée, alors que le régime ébranlé et désormais notoirement corrompu de Laurent Gbagbo cherche par tous les moyens de se doter de matériels de guerre pour venir à bout de rebelles téméraires et intransigeants, GAK évente une affaire sombre qui sera par la suite reconnue par l’un des principaux acteurs à savoir Bertin Kadet Gahé, conseiller du chef de l’Etat pour les affaires de défense et de sécurité. Il s’agit d’un contrat d’achat d’armes, aux contours sombres. Il s’agit plus précisément d’un mandat signé par ce proche parmi les proches de Laurent Gbagbo, pour un troc d’armes contre du cacao, d’une valeur vénale de 100 millions de dollars. C’est une société américaine qui doit échanger ses armes avec le régime ivoirien via un mercenaire français bien connu de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) française. L’affaire fait grand bruit dans la presse et dans l’opinion. Cela gêne énormément les autorités ivoiriennes.
GAK explique à certains proches qu’il sait qu’il est en danger mais ne peut rester indifférent face à de telles violations des principes élémentaires de la bonne gouvernance. Il compte quitter la Côte d’Ivoire pour se rendre au Ghana où se trouve une amie intime. Il n’a pas eu le temps de le faire. Le vendredi 16 avril 2004, il a rendez-vous avec Michel Legré, dans un supermarché de la capitale économique où ils ont l’habitude de se rencontrer pour partager des informations et des tasses de café. L’homme habituellement méfiant qui s’apprête à souffler ses 45 bougies le 25 mai, ne se soucie guère. Il est 13 H 15 mn, quand il gare son véhicule dans le parking du supermarché.
La suite de son histoire est un trou noir. Les seules zones de lumière sont la double découverte de son véhicule, sur le parking de l’aéroport Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan Port-Bouët, début mai et de son ordinateur portable chez…Michel Legré.
 
La piste de la présidence
Deux témoignages souvent contradictoires (sur d’autres points) de « témoins », soutiennent unanimement qu’il est par la suite conduit à la présidence de la république, pour y être interrogé par un officier bien connu, qui a été commandant du théâtre des opérations sur le front ouest. « Il y a côte à côte deux témoins, relate Bernard Nicolas, journaliste français, réalisateur du film-enqûete à succès sur Canal Plus intitulé « Guy André Kieffer, un journaliste qui dérangeait » diffusé en mai dernier, interrogé par des journalistes ivoiriens. Il y a un qui met en accusation le fameux Tony Oulaï qui était accompagné de Guy André Kieffer avant que ce même Kieffer soit amené dans une 4x4 jusqu’au palais présidentiel. C’est un témoignage. Et ensuite, il aurait été évacué vers sa mort deux jours après, le 18 avril. Ça c’est le premier témoin. Et nous avons retrouvé un autre témoin au Bénin. Lui, il s’appelle Bésange Belou. Il était anciennement élément de la garde présidentielle à l’époque. Nous avons vérifié et, effectivement il était membre de la garde présidentielle. Il a bel et bien exercé au palais comme maître de garde. Lui a vu Kieffer au palais, le soir du 16 avril vers 19 h. Cette fois-ci, il n’était pas accompagné de Tony Oulai mais plutôt de Patrice Bailly. Ça fait deux témoins qui disent des versions contradictoires sur le chef du commando. Mais qui sont d’accord sur un point : le passage de Guy André Kieffer au palais présidentiel ».
Pour le réalisateur de « Jeudi investigation » sur Canal Plus, il ne fait l’ombre d’aucun doute que « notre confrère est mort ». Il précise qu’il « pense qu’il est mort assez rapidement dans les 48 heures qui ont suivi son enlèvement ».
 
Crime d’Etat(s)
Cinq ans après cet assassinat politique, la justice ivoirienne ne se donne aucun mal pour élucider l’affaire. Ce qui conforte l’épouse du disparu Osange Siélou-Kieffer, dans sa conviction qu’il s’agit d’un crime d’Etat. Surtout que sur la liste des présumées suspects du juge français Patrick Ramaêl (chargé de l’affaire et qui devrait se rendre à Abidjan dans les prochains jours pour espérer interroger enfin, le 23 avril, Simone Gbagbo et Paul Antoine Bohoun Bouabré, ministre de l’Economie et des finances au moment des faits), se trouvent des personnalités de pouvoir en Côte d’Ivoire.
En France, l’enquête enclenchée à la suite de trois plaintes formulées par la famille du journaliste, Reporters sans frontières (RSF) et la Société nationale de journalistes (SNJ-CGT) piétine pas seulement parce que Abidjan crée des artifices juridiques pour brouiller les pistes, mais, parce que les autorités politiques et diplomatiques françaises ont décidé de ne pas jouer la carte de la transparence. Cela a commencé par le portrait maculé de GAK dressé, à la grande surprise des journalistes ivoiriens qui fréquentaient « l’homme généreux, de conviction et peu intéressé par l’argent » qu’il était. Cela a été confirmé par le peu (ou le manque) d’intérêt que Jacques Chirac puis Nicolas Sarkozy, montrent pour ce dossier. Pour ne rien arranger, les autorités françaises ont interdit à la légendaire brigade criminelle sise au 36 quai des orfèvres Paris 1er, de continuer ses investigations sur le sujet en 2007, rendant ainsi orphelin le parquet. Manifestement, selon le site de « Vérité Guy André Kieffer », collectif (il existe un autre collectif très actif en Côte d’Ivoire) créé pour soutenir la manifestation de la vérité sur les circonstances de la disparition du journaliste franco-canadien, les autorités françaises considèrent « sans doute que cette affaire complique un peu plus les relations tumultueuses de la France et de la Côte d’Ivoire ».
Peut-être que les raisons sont plus profondes que cela.
En attendant qu’un jour, la vérité éclate, Laurent Gbagbo, qui dit les jours pairs que GAK est son ami, et les jours impairs qu’il l’a rencontré seulement deux fois dans sa vie, estime qu’en temps de conflit armé, la disparition d’une personne demeure… « un détail ».
André Silver Konan
 

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Published by andré silver konan - dans politique ivoirienne
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commentaires

zigo 19/08/2010 14:27


Comme vous êtes "un journaliste" d'investigation, pouvez nous dire où se trouve Kragbe Gnagbé?


adama 21/04/2009 00:09

Vous avez fait un très bon article.
Du courage!!!!

andré silver konan 19/04/2009 23:53

merci fabien. j'ai bien vu que tu demeures réactif et militant.

Fabien 19/04/2009 23:31

J'ai ajouté le lien de ce sujet à ce rappel de Rue89 :
http://www.rue89.com/2009/04/16/cinq-ans-deja-la-famille-kieffer-ecrit-a-sarkozy
qui renvoie sur mon blogue.

andré silver konan 19/04/2009 22:31

merci martin. j'ai voulu prendre du recul et faire un portrait le plus honnête possible. Dieu te bénisse.