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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 08:53

 

La fête de l’Abyssa, qui marque le début de l’année chez les N’Zima de Grand-Bassam est en cours actuellement. Le grand public va (re)découvrir une célébration marquée par des rythmes endiablés, des chants de réjouissance, des parades carnavalesques et l’étalage du riche patrimoine culturel akan. Peu de personnes sauront qu’en fait, l’Abyssa, est un rite tricentenaire, transmis de génération à génération, conçu dans un esprit de démocratie et qui appelle à la vérité, au pardon et à la réconciliation. Enquête sur les deux faces cachées de l'Abyssa. Cet article réalisé l'année dernière, n'a jamais été mis en ligne (NDLR).

 

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Sur le sable de la plage d’Azurety (commune de Grand-Bassam), dans cette nuit chaude du samedi 5 novembre 2011, des centaines de N’Zima, tous de blancs vêtus, et badigeonnés pour certains de kaolin (symbole de la purification et de la spiritualité chez les Akan en général et les N’Zima en particulier), courent et jettent des cailloux dans la mer.

Cette cérémonie se déroule loin des regards de la foule nombreuse qui, quelques heures plus tôt, s’est déplacée dans la journée, sur la place de l’Abyssa à Grand-Bassam pour assister aux danses, aux saynètes, aux défilés et autres qui marquent la célébration de cette fête annuelle, le 1er janvier chez les N’Zima.

Au-delà des réjouissances, des danses au son de la fanfare et de l’ « Edon’gbolé », le tambour sacré paré de tissu blanc et de feuilles de raphia, des chants de groupes artistiques, de défilés de groupes sociaux ou de personnes parodiant une scène de la vie publique, très souvent en tenues excentriques, l’Abyssa, cache, en fait deux étapes cruciaux. Deux étapes qui font son charme depuis que les génies protecteurs du village des N’Zima, ont institué cette célébration, par l’intermédiaire du prêtre (kominlin en N’Zima) Koudoum.

« Les anciens vous diront que la fête de l’Abyssa ne s’appelle pas Abyssa, mais Koudoum, du nom du « kominlin » à qui des génies ont fait la grâce de confier les bienfaits de cette fête », indique Pacôme Ezané, cadre et membre du comité d’organisation de l’Abyssa 2011.

Partage et don de soi

L’un des côtés caché de Koudoum ou Abyssa est la cérémonie du jet de pierres à la mer. Lors de cette cérémonie, à laquelle seuls les autochtones n’zima ont le droit de participer, l’on formule des vœux pour la nouvelle année.

« Ceux qui veulent rencontrer l’amour de leur vie formulent ce vœu. Idem pour ceux qui veulent être fortunés pour mieux se mettre à la disposition de la communauté. Il y a aussi les femmes qui souhaitent avoir des enfants. Bref, toutes sortes de vœux sont formulés. Et ils sont exhaussés, s’ils sont sincères et surtout formulés dans un esprit de partage et de don de soi », révèle Dr Lazare Amon, un enseignant qui fait des recherches sur la culture n’zima.

Des vœux exhaussés ? Rien n’est moins sûr. Cependant les N’Zima croient en cette cérémonie, comme les chrétiens catholiques croient au baptême. Comme les chrétiens au cours de la messe, les N’Zima, au cours de cette cérémonie que certains N’Zima chrétiens notamment, associent à de la sorcellerie, les « kominilin » récitent le verset d’Afontché, du nom d’un génie protecteur, l’équivalent de l’ange gardien chez les chrétiens. Ce verset récité en N’Zima originel est récité depuis trois siècles par les successeurs de Koudoum, le premier prêtre de l’Abyssa.

Réconciliation

La deuxième face cachée de l’Abyssa est l’expression la plus achevée de la démocratie en pays n’zima. C’est l’étape de vérité, au propre comme au figuré. Elle se déroule juste avant la cérémonie de vœux au bord de la mer, toujours loin des yeux indiscrets des « étrangers ».

Les sept familles (Alonwomba, Mafolè, N’Wavilè, Adahonlin, Ezohile, N’djuaffo ou Ahua, Azanwoulé) qui composent le peuple n’zima à l’image des sept castes d’Egypte dont ce peuple se dit descendant, se scindent en deux groupes. D’un côté les femmes, de l’autre les hommes. Les deux groupes se livrent à un jeu d’autocritique et de critiques dont l’enjeu est la catharsis collective.

La coutume exige que les critiques se fassent dans un esprit de bon ton et que les destinataires soient réceptifs. « C’est tout ce qu’il y a de démocratique, soutient Dr Lazare Amon. D’un : les critiques se font avec des mots bien choisis, pour ne pas offenser. De deux : personne n’est cité nommément pour ne pas verser dans les règlements de compte. De trois : les personnes visées par les critiques y compris le roi lui-même (en l’occurrence Sa Majesté Nanan Amon Tanoé, NDLR) ont le devoir de les accepter. Enfin, et c’est le plus important : tout le monde s’engage à intégrer les critiques dans sa vie de tous les jours et à rectifier le tir durant l’année qui va suivre ».

Pour le spécialiste de la culture n’zima, il ne fait l’ombre d’aucun doute que « la démocratie existait dans nos sociétés africaines bien avant l’arrivée des Européens en Afrique. Les N’Zima le prouvent à travers cette cérémonie qui est la forme la plus achevée de la transparence, de la vérité et surtout de la réconciliation ».

Finalement, l’Abyssa n’est pas seulement une fête populaire de réjouissance, c’est une cérémonie intra-muros qui célèbre la démocratie et la réconciliation chez les N’Zima. Le résultat est patent : de Petit Paris à Azurety en passant par Impérial, Agnonty, et autres quartiers de Grand-Bassam, il est rare de voir des N’Zima étaler leurs différends politiques, fonciers, commerciaux, etc. sur la place publique. Chez ce peuple, l’Abyssa  règle tout…enfin presque tout.

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Published by andré silver konan - dans culture ivoirienne
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