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30 septembre 2011 5 30 /09 /septembre /2011 18:10

André Silver Konan est journaliste à Jeune Afrique, spécialiste de la Guinée. Ecrivain, blogueur et analyste politique, il a été le premier journaliste de la presse internationale à s’être rendu à Conakry après l’attaque du domicile d’Alpha Condé et le premier à avoir fait le film de cet évènement. Il livre à Afrik.com son analyse de la situation. 

Deux ans après le massacre du 28 septembre, qui avait fait plus d’une centaine de morts, le sang a de nouveau coulé à Conakry.  L'opposition a eu-t-elle raison de maintenir sa marche, malgré l'interdiction gouvernementale ?

Je ne m’exprime pas en termes de raison ou non de l’opposition ou du pouvoir, mais en termes de droit constitutionnel. L’opposition a-t-elle le droit constitutionnel de marcher ? La réponse est oui. Constitutionnellement, le pouvoir est-il fondé à interdire une marche ? La réponse elle aussi est oui. Ma position est qu’idéalement, il faut laisser les gens manifester leurs joies comme leurs mécontentements, dans un cadre sécurisé par les forces de l’ordre.

 

L’objectif des manifestants était de protester contre la nomination, jugée partiale, de la CENI, Commission Electorale Nationale Indépendante, chargée d’encadrer les élections législatives prévues fin décembre 2011. Est-ce le cas ? Va-t-on vers des élections truquées ?

L’objectif des manifestants n’était pas seulement de protester contre des nominations à la Ceni, mais d’obtenir une date et une organisation consensuelles des élections législatives. Pour l’heure, nous n’en sommes pas là, mais le cadre de concertation mis en place à l’initiative du pouvoir et sous la pression de l’opposition, est à encourager. Nul n’a intérêt à voir la Guinée replonger dans le spectre du sang. En attendant, et pour répondre à votre deuxième question, je fais remarquer qu’il est difficile de parler d’élections truquées en Guinée dans les conditions instituées par le code électoral. En réalité, il faut connaître le modus operandi des élections en Guinée. De façon pratique, cela se décline ainsi : chaque candidat à des élections locales (comme générales) peut déléguer des représentants dans tous les bureaux de vote de sa circonscription. A 18h, après la fermeture du bureau de vote, chaque représentant de candidat est autorisé à assister au dépouillement et à la signature du procès verbal. Une copie de ce procès verbal lui est remise. Il est très aisé pour chaque candidat d’agréger les résultats des bureaux de vote qui lui parviennent de la part de ses représentants et de confronter ses résultats avec ceux proclamés par les commissions locales où il peut aussi se faire représenter. Je ne vois donc pas comment, un candidat vigilant tant en amont qu’en aval, sur tout le processus, peut se faire voler sa victoire.

Alpha Condé avait promis des élections six mois après son investiture. Le délai est largement dépassé. Est-ce le facteur qui a suscité la mobilisation de l'opposition ?

C’est l’un des facteurs. L’opposition a trouvé la « prolongation » suspecte, surtout qu’il a été question de reprendre intégralement le fichier électoral qui a servi, il faut le souligner, à l’élection présidentielle de juin et décembre 2010.

Cellou Dalein Diallo, l’ancien premier ministre et actuel chef de l’opposition, a dénoncé les dérives dictatoriales de Condé. En est-on là ?

M. Diallo utilise des termes théoriques familiers aux opposants, il appartient au pouvoir de démontrer le contraire dans les faits. Ma position qui est d’ailleurs très simple, est que tout pouvoir a intérêt à écouter et à respecter son opposition et toute opposition a intérêt à s’inscrire dans une démarche citoyenne. Hélas, cela manque beaucoup en Afrique où les dirigeants politiques qu’ils soient opposants ou au pouvoir,  tirent tant sur la fibre ethnique, qu’à la fin, l’équilibre de la nation se rompt.

L'armée n'est pas intervenue hier (le 27 septembre, NDLR). Quel rôle peut-elle jouer dans cette situation de blocage entre le pouvoir et l'opposition? Un coup d'état militaire avait déjà été déjoué en juillet dernier ? Condé est-il réellement menacé ? Par qui ?

L’armée n’est pas intervenue et c’est une grande victoire pour le président Condé. Cette manifestation faisait figure de test de contrôle de l’armée, par lui. Il a passé son test. Cependant, la gendarmerie et la police sont intervenues. La manifestation a montré que les éléments de ces deux corps ont besoin non seulement d’être formés, mais d’être dotés d’outils conséquents. De même, les attaques de manifestants contre des gendarmes qui pour certains ne disposaient même pas d’une matraque, a bien montré que les dirigeants de l’opposition ne contrôlent pas leurs militants et ne les disposent pas au respect des institutions et des biens publics. Pour autant, un coup d’Etat militaire en Guinée est pour l’heure hors des esprits des militaires y compris ceux qui ont fui le pays pour des raisons diverses, depuis les évènements du 19 juillet. Je ne dirai pas que M. Condé est menacé, mais je constate qu’il se bute à de nombreuses problématiques. La première reste l’armée dont la réforme tarde du reste. La deuxième est son propre camp qui navigue souvent à contre-courant du rassemblement prôné par le chef. En clair, Condé doit fermement montrer aux siens qu’il est venu pour travailler pour tous les Guinéens, non pour une partie des Guinéens. Ce matin, au lendemain de la marche, certaines descentes bien ciblées dans certains quartiers ben ciblés, étaient totalement inconséquentes. Elles n’ont pour seul mérite que de braquer davantage des communautés contre les autorités. La troisième est le chômage dans un pays au potentiel agro-géologique impressionnant. Une bonne politique agricole offrirait du travail à ces milliers de jeunes qui ne veulent que travailler. Prenons un exemple simple, les autorités pourraient décider d’encourager les jeunes au retour à la terre, à travers (je dis n’importe quoi), la subvention de plantations de palmiers à huile. Les terres arables existent, les bras valides sont là, il suffit de créer des structures d’encadrement agricole, une banque pour le financement de l’agriculture qui serait doté d’un capital tiré de prélèvements sur la vente de bauxite, dont le pays est le premier producteur africain. En subventionnant cent  jeunes par commune rurale par an, qui eux emploieraient dix autres jeunes dans chaque plantation chaque année, on crée près de 33.000 emplois par an. Je dois reconnaître que ma proposition peut paraître naïve (rires). La dernière problématique est l’opposition qui a le sentiment d’être méprisé, ignoré et qui pose souvent des actes qui ne vont pas dans le sens de l’unité nationale. Cette opposition doit pour sa part, sortir du carcan infernal de la tribu assiégée dans laquelle elle aurait tendance à s’enfermer et qui fait qu’il lui arrive de surfer sur la politique de la tribu, qui a fait tant de mal à la Guinée depuis 53 ans.

De quelles marges de manœuvre dispose l'opposition ?

Il convient de distinguer ici entre l’opposition radicale amenée par la Coalition des partis politiques pour la finalisation de la transition et l’opposition modérée représentée par l’Alliance pour la démocratie et le progrès (ADP). La première, la plus importante, en ce sens qu’elle regroupe les deux principaux partis de l’opposition, à savoir l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) de Cellou Dalein Diallo et l’Union des forces républicaines (UFR) de Sydia Touré, va peut-être durcir davantage sa position, puisqu’elle a ajouté à son chapelet de revendications préalables, le limogeage du gouverneur de Conakry et la démission du ministre de la Sécurité. De son côté, l’ADP des anciens premiers ministres Jean Marie Doré et Lansana Kouyaté, qui s’était d’ailleurs désolidarisée de la marche du 27 septembre, va continuer de discuter avec les autorités. Mais il ne faut pas s’y méprendre, il peut s’agir d’une répartition des rôles au sein de l’opposition guinéenne dans une stratégie du méchant et du bon opposant, le premier usant de pressions, le deuxième choisissant la diplomatie, mais les deux visant le même objectif : l’obtention de garanties pour les élections locales de décembre. Le dialogue inclusif qu’appelle le pouvoir, qui a eu assez d’humilité pour reprendre l’initiative, pourrait voir la participation de toutes les forces vives du pays, ce vendredi. Ce serait un grand pas vers le calme et vers la consolidation de la démocratie en Guinée. Je pense que toutes les parties ont assez montré leurs muscles et ont suffisamment joué à se faire peur, force doit être maintenant à la négociation, car en définitive, rien de fondamental n’oppose le pouvoir et l’opposition : ni la date de l’élection, ni la composition de la Ceni, ni le fichier électoral, ni l’accès équitable aux médias d’Etat.

Par Dounia Ben Mohamed

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