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11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 14:40


Le difficile combat de survie des commerçants

Depuis cinq semaines, les populations ivoiriennes en général et les entreprises en particulier vivent au rythme des délestages. A Abidjan, il y a d'un côté, de petits commerçants à qui la situation profite et des opérateurs économiques qui en sont indifférents et de l'autre côté, ceux qui en pâtissent. Parmi ces derniers, il y a ceux qui adaptent leur stratégie marketing à la nouvelle donne et ceux qui, fatalement, attendent que l'électricité interrompue soit rétablie, pour qu'ils reprennent leurs activités. Nous sommes allés à leur rencontre.

Roger Zagbaï Doudou est le trésorier adjoint de la Fédération des syndicats des transporteurs professionnels de Côte d'Ivoire (Fesyntci). Ce samedi matin du 6 février, il est assis au grand salon aéré du siège de son syndicat sis à Adjamé. Il regarde "Samedi, ça me dit", une émission de divertissements de la télé nationale. Du premier étage de l'immeuble qui abrite par ailleurs les locaux de la puissante Coordination nationale des gares routières de Côte d'Ivoire (CNGRCI) de Touré Adama, il a une large vue sur le boulevard Mirador, séparé de son immeuble par des constructions anarchiques de commerçants d'étoffes. Les chauffeurs de "gbaka" et de "wôrô wôrô" (véhicules de transport en commun) se crient dessus, tentent des manœuvres en sens inverse de la voie et klaxonnent à rendre fous les piétons, qui eux, ignorent royalement les feux rouges. Le trafic routier est intense. Comme un jour sans délestage. "Les coupures de courant n'agissent pas sur le transport", se réjouit Roger Zagbaï Doudou. "Peut-être qu'un jour, quand nos gares routières seront véritablement modernes, avec des machines électroniques pour couper les tickets, on pourrait ressentir les effets d'un délestage", ajoute-t-il. "Pour l'heure, ironise-t-il, on travaille de façon artisanale et manifestement, il y a des avantages".

Depuis le 1er février, date du début officiel du délestage en Côte d'Ivoire, le milieu du transport, d'habitude grognon, n'a, en effet, pas bronché une seule fois pour se plaindre de quelconque conséquence de cette situation sur ses activités.

 

Nouveau métier

Le délestage fait pourtant des heureux dans le monde des petits commerçants. Mariam Coulibaly fait partie de ceux-là. A Treichville, à la gare de Bassam, elle vend des jouets pour enfants à l'approche des fêtes de fin d'année. Le reste du temps, elle le partage entre la maison pendant les mois de fortes chaleurs et la Rue 12 (toujours à Treichville) pendant les saisons pluvieuses où elle devient vendeuse de parapluies. Depuis février, ses derniers jouets pour enfants, qu'elle tentait d'écouler au bas prix à des parents sans grands moyens, ont été remplacés par des lampes torches de divers types. "Il y en a qui prennent des piles rechargeables. Celles-ci marchent comme les ampoules néons. Celles-là fonctionnent avec de grosses piles", explique-t-elle tantôt dans un français approximatif, tantôt en dioula, la langue commerciale par excellence en Côte d'Ivoire. Les clients sont nombreux autour de Mariam Coulibaly. Cette dernière vend ses lampes torches allumées, en dépit de l'intense lumière du jour, dans une grosse cuvette posée sur un trépied en fer. A plusieurs reprises, d'autres vendeurs ambulants de lampes torches viennent la solliciter pour changer un billet de 5000 FCFA ou un billet de 10000 FCFA en billets de 1000 FCFA. Chaque fois, elle contente son interlocuteur avec le sourire et en essuyant avec un morceau de pagne enroulé, des gouttes de sueur rebelle sur son visage joufflu. La demande en lampes torches est plus forte que l'offre et les pionniers de ce nouveau métier ne se livrent pas encore de guerre de concurrence.

Le sourire enjoué de Mariam Coulibaly contraste avec l'air détaché de Mlle Dosso. Cette dernière est caissière à l'agence Western Union de la zone industrielle de Yopougon, à l'entrée ouest d'Abidjan. "On perd beaucoup de clients", soutient-elle, en soupirant. La responsable de l'agence acquiesce. A l'instar de nombreuses Petites et moyennes entreprises (PME) à Abidjan, la petite agence de transfert d'argent a adapté sa politique marketing à la réalité du moment. "Quand on est délesté et qu'on a un client important, on travaille à distance, indique Mlle Dosso. Cela veut dire qu'on appelle au téléphone certains camarades d'autres agences, dans une commune où il n'y a pas de délestage et on communique les références de l'envoi, au téléphone. Cela peut prendre du temps et ça coûte cher le prix de l'appel". Mlle Dosso note que "c'est fatigant d'être au téléphone tout le temps", en plus de "travailler sans climatiseur, dans la chaleur", dans un local sans grande aération. Quand l'argent à transférer est en dessous de 20.000 FCFA et que la commission de l'agence ne couvre pas le coût de l'appel téléphonique, Mlle Dosso et sa patronne choisissent d'éconduire le client. "Il faut que ça cesse", répète-t-elle en secouant mélancoliquement la tête.

 

Groupe électrogène ? Non, merci !

L'agence Western Union de la zone industrielle de Yopougon n'a pas de groupe électrogène.

"Trop cher !", selon Joseph Haba, le gérant de Diallo entretien auto (DEA) situé à Adjamé, non loin de la brigade de gendarmerie. "Il faut entre 5 et 6 millions FCFA", souligne-t-il. A DEA, petite entreprise où on s'occupe de parallélisme, d'équilibrage et de préparation de visite technique de véhicules, le compresseur, le démonte-pneu, l'équilibreuse et autres appareils ne fonctionnent qu'avec de l'électricité. "Ça consomme énormément de courant, fait remarquer Joseph Haba. Raison pour laquelle j'ai un compteur triphasé de 30 ampères. Les petits groupes électrogènes ne peuvent pas faire mon affaire. En plus, même si je prends un grand groupe électrogène, il faut que j'achète du carburant pour ça. Cela coûte cher, le carburant. Si j'augmente le prix de mes prestations, mes clients vont me quitter". Pour éviter que ses appareils ne soient grillés, suite au rétablissement du courant électrique, Joseph Haba s'est acheté un disjoncteur automatique. "Celui-ci saute automatiquement quand le courant est interrompu", révèle-t-il en affichant une mine malicieuse. Quand il remarque que ses voisins, des vendeurs d'appareils électroniques recommencent à jouer de la musique, il met en marche le disjoncteur. "On perd des clients. Quand ils viennent et qu'il n'y a pas de courant, ils prennent leur voiture et ils s'en vont", regrette-t-il.

Non loin du local de Joseph Haba, se trouve l'entrepôt de Jean Marc N'Guessan Kouassi, un jeune déplacé de guerre qui a trouvé un emploi de revendeur de congélateurs de seconde main. Il avance qu'il préfère débrancher purement et simplement ses appareils : "La semaine dernière, j'ai branché un congélateur. Le courant a été coupé puis rétabli sans que je ne m'en rende compte. Ce dont je me suis rendu compte, c'est que le moteur du congélateur était grillé. Le nouveau moteur a coûté 35.000 FCFA". Il fait observer que "quand le courant est coupé, des clients arrivent et s'en vont sans rien acheter. Seuls nos clients fidèles qui ont confiance en nos marchandises prennent le risque de payer un congélateur sans l'avoir auparavant essayé". L'incidence des délestages récurrents sur son chiffre d'affaires quotidien ? Il n'en sait rien. C'est son patron, en réunion à l'Ecole primaire publique (EPP) Séry Koré Marie, située dans les encablures, qui peut fournir les chiffres. La réunion en question se tient en anglais. Rien d'étonnant, tous les membres de l'association "Assande" d'Adjamé Habitat Extension sont des ressortissants nigérians. Ce sont eux qui contrôlent les importations d'appareils électroménagers de seconde main, appelés aussi appareils "France au revoir". Le patron de Jean Marc N'Guessan Kouassi n'a pas le temps de parler de son chiffre d'affaires. En ce début d'après midi de samedi, il est préoccupé par la longue maladie du président de l'association "Assande". Les membres du bureau lèvent une cotisation afin de le soutenir. La réunion ne concerne pas le délestage mais la question n'est pas très loin dans les conversations. "Oké made a good work", (entendez Oké, le président souffrant, (NDLR) a fait du beau travail), rappelle un membre du bureau. Si ce dernier tient à ce que Oké guérisse et reprenne sa place dans le business, c'est parce que "lui, il connaît les douaniers" ivoiriens. L'allusion est très claire. "Douaniers, ils nous fatiguent, délestage, il nous fatigue", laisse-t-il entendre en lâchant un juron dans sa langue maternelle.

 

Comme dans les années 80

S'il est un secteur d'activités qui se plaint d'être "fatigué" du délestage, c'est celui des couturiers. Frédéric Mobio, la quarantaine, tient un atelier de couture relativement prospère à Abobo Samaké. Le bitume refait par l'Agence de gestion des routes (Ageroute) n'envoie plus de poussière dans son atelier situé en bordure de route. En ce début d'après midi du dimanche 7 février, il est au travail, avec deux de ses employés. "En temps normal, on ne travaille pas", affirme-t-il. Depuis février, il ne s'accorde plus de repos hebdomadaire. Il clame que la pression de ses clientes (il fait la couture pour dames) est forte depuis le début du délestage. "J'ai une cliente importante qui est aux Etats-Unis. Elle attend sa commande de camisoles et de robes en pagne depuis une semaine. Je n'arrive pas à tenir le délai à cause du délestage", avance-t-il. Les temps de délestage dans ce quartier populaire sont, à l'en croire, récurrents. Toute chose qui rend systématiquement non opérationnelles ses machines à coudre dotées de moteurs électriques. Il a cependant trouvé une solution palliative. "Je suis allé louer des machines à pédale. Elles sont plus lentes et leur utilisation est fatigante", révèle-t-il. Il ajoute avec un sourire en coin : "Cela me rappelle quand j'apprenais à coudre, dans les années 80".

Frédéric Mobio est un sacré veinard en face de Bakary Kassim et d'Eric Zoh. Le premier est réparateur de téléphones portables et vendeur d'accessoires de téléphones portables. Le second est le gérant de Hoz Multi Services, petite entreprise spécialisée dans la photo numérique et dans les tampons industriels. Tous les deux sont situés à Adjamé 220 Logements, en bordure de la voie bruyante qui mène au district de police. "Je n'arrive plus à survivre. Sans courant, je ne peux pas travailler, mais pire, j'ai arrêté la vente des accessoires. Il faut que les autres collègues travaillent pour venir passer des commandes or ils n'arrivent pas à travailler eux aussi, à cause du délestage", révèle Bakary Kassim.

Le gérant de Hoz Multi Service commence à désespérer comme le réparateur de téléphones portables. "Ici, on était déjà habitué aux coupures intempestives d'électricité. Depuis février, avec ce nouveau mot de délestage, c'est encore pire. On va donc mourir, nous autres qui n'avons pas les moyens", s'exclame Eric Zoh. "On veut, lâche-t-il en haussant légèrement le ton, devant ses employés trempés de sueur, dans son local exigu, que l'Etat règle ce problème au plus vite". En attendant, laisse-t-il tomber en haussant davantage le ton : "On espère que les factures (d'électricité) seront aussi délestées". La métaphore a le mérite d'arracher le rire à un de ses collaborateurs assis devant un ordinateur éteint. Ce dernier remue la tête et pousse un soupir : "On va faire comment ?".

Il y a quelques années, il aurait peut-être dit: "ça va aller".

André Silver Konan

 

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