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27 septembre 2010 1 27 /09 /septembre /2010 21:00

« L’infertilité est un véritable problème de santé »


« Un véritable problème de santé ». C’est en ces termes que Dr Myriam Kadio-Morokro, médecin biologiste de la reproduction, présente l’infertilité de couples en Côte d’Ivoire. Cependant, dans cette interview qu’elle nous a accordée dans son centre d’aide à la procréation, à Abidjan Riviera Palmeraie, le mardi 21 septembre 2010, elle déclare qu’il y a de l’espoir. Car, « l’infertilité n’est plus une fatalité ».

 

Quelle différence y a-t-il entre la stérilité et l’infertilité ?

Il faut savoir avant tout que la fertilité correspond à la capacité pour un couple de concevoir ou de débuter une grossesse. On parle d’infertilité lorsqu’au terme d’un an de rapports sexuels réguliers et non protégés, ne survient pas de grossesse. Quant à la stérilité, elle a un caractère définitif.

 

Quelles sont les principales causes d’infertilité en Côte d’Ivoire ?

Les causes ne sont pas spécifiques à la Côte d’Ivoire mais universelles. Les causes masculines se traduisent, entre autres, par une anomalie de production des spermatozoïdes due à une cause génétique, un cancer, une infection ou un traumatisme, etc. Pour ce qui est des causes féminines, nous pouvons citer, entre autres, les anovulations ou des dysovulations (les ovaires polykystiques par exemple), les anomalies tubo-péritonéales ou obstructions tubaires ou encore « trompes bouchées », les anomalies d’origine utérine (les fibromes, les malformations utérines…). En définitive, on est arrivé à la conclusion selon laquelle, dans 30% des cas, l’origine est masculine. L’origine féminine représente 30% des cas et l’origine mixte se constate dans 30% des cas. Enfin dans 10% des cas, le bilan est normal et l’infertilité est inexpliquée.

 

Quel rapport y a-t-il entre les 10% de cas inexpliqués et les mystères africains ?

Je suis une scientifique et je constate qu’il y a des cas inexpliqués. Au demeurant, je signale que ce sont des statistiques européennes qui sont quasiment les mêmes partout dans le monde.

 

Quelle est la part des avortements dans l’infertilité d’une femme ?

L’avortement est un facteur de très mauvais pronostic parce qu’il détruit l’endomètre, qui est la partie de l’utérus où l’embryon s’implante. Les IVG ou curetages détruisent cet endomètre au point où même avec toutes les thérapeutiques possibles, elles n’arrivent pas à tomber enceinte.  Pour une raison toute simple : une fois que le médecin dépose l’embryon dans la cavité utérine, c’est la nature qui prend le relais. L’embryon ne s’implante pas dans un milieu inadéquat.

 

Quelle est la proportion de consultations liées au désir de maternité des couples que vous recevez ?

Un couple sur sept, consulte pour des difficultés à concevoir. Nous sommes autour de 15 consultations pour désir de maternité sur 50 consultations ordinaires. C’est dire que l’infertilité est un véritable problème de santé.

 

Quelles sont les techniques d’assistance médicale à la procréation (AMP) utilisées en Côte d’Ivoire ?

Les différents types d’AMP que nous utilisons en Côte d’Ivoire sont l’Insémination intra-utérine (IIU), la fécondation in vitro (FIV), l’injection intra cytoplasmique de spermatozoïdes (ICSI). Les techniques dépendent du problème auquel nous sommes confrontés. A l’issue des examens, nous déterminons l’origine. Dès lors, nous proposerons une FIV, s’il existe une obstruction tubaire et si la femme a plus de 40 ans car chez elle, l’insémination intra utérine représente une thérapeutique mineure. La FIV consiste à faire la fécondation à l’extérieur du corps humain et à transférer l’embryon dans l’utérus, étant donné que la fécondation naturelle se fait au niveau des trompes, lesquelles sont bouchées. Une ICSI est nécessaire si l’homme n’a pas assez de spermatozoïdes. Il faut savoir qu’il n’y a pas de hiérarchies d’efficacité entre les différentes méthodes d’assistance médicale à la procréation. L’injection intra cytoplasmique de spermatozoïdes (ICSI) s’adresse à des couples dont l’homme a un problème au niveau du nombre de spermatozoïdes décelées au spermogramme, un nombre de spermatozoïdes inférieur à 500.000 pour une norme à partir de 20 millions. Cela consiste à prendre le sperme, à le traiter et à extraire un spermatozoïde vivant et acceptable, que l’on injecte par la suite à l’intérieur de l’ovocyte pour forcer une fécondation. Il peut arriver qu’un bilan ne révèle aucune cause évidente mais, une assistance médicale à la procréation peut néanmoins être proposée. Dans ce cas, une insémination intra-utérine (IIU) peut régler le problème. L’insémination intra utérine consiste à rapprocher les spermatozoïdes de la trompe, lieu de fécondation.

 

Combien de personnes ont pu avoir un enfant à partir de ces techniques d’AMP ?

Je ne saurais avancer un chiffre. Cependant, en l’absence de statistiques dans notre pays, je vais plutôt me baser sur les chiffres de grands pays comme la France où les centres d’AMP ont environ plus de 1000 grossesses sur 3000 par an. Je puis aussi vous dire que quand les conditions sont réunies, il y a plus de chance de réussite. Pour notre part, nos résultats sont satisfaisants.

 

Combien coûte une assistance médicale à la procréation ?

Ce qu’il faut savoir, c’est que la consultation n’est pas chère. C’est une consultation classique pour désir de maternité. Il y a des examens complémentaires qu’on va demander pour cibler la cause de cette infertilité. Une fois que la cause est ciblée, nous proposons une technique d’assistance médicale à la procréation, au couple. Il peut s’agir d’une IIU. Dans ce cas, il faut s’attendre à payer environ 200.000 FCFA. Quant à la fécondation in vitro, elle est beaucoup plus lourde. D’abord, il faut trois à quatre consultations. Ensuite, il faut réaliser des échographies tous les deux jours. La patiente doit se faire injecter des médicaments tous les jours. Le coût tourne autour de 1.5 million. Mais tout dépend des cas.

 

Quelle est la garantie pour un couple d’avoir un enfant grâce à ces techniques ?

Une chose est indéniable : il y a des femmes qui n’auraient jamais pu donner naissance, s’il n’y avait pas eu de fécondation in vitro. Cependant, il y a des femmes qui se soumettent à toutes les techniques d’AMP et qui demeurent infertiles. Dans ce cas, elles sont obligées de faire le deuil de cette grossesse qu’elles n’auront jamais et se tourner vers l’adoption. Il y a des couples qui vont donc demeurer stériles quoique, l’infertilité n’est plus aujourd’hui une fatalité. Quand on est dans de bonnes mains, on réussit à régler ce problème. Surtout, il faut que les couples acceptent de se faire assister rapidement. Cela veut dire qu’il ne faut pas tourner en rond, courir de gynécologue à gynécologue. Il faut très vite se tourner vers les spécialistes de la stérilité qui vont donner les examens justes. Tant qu’une femme a entre 20 et 22 ans, elle peut prendre son temps. Mais, quand elle a 35 ans et qu’elle n’a jamais été enceinte, elle doit se poser des questions et utiliser des thérapeutiques majeures pour régler le problème.

 

Outre les problèmes que vous avez relevés qui font qu’une femme ne pourra jamais donner naissance, qu’est-ce qui explique, malgré tout, les échecs ?

Il y a d’abord le fait que l’AMP a déjà un taux de réussite autour de 40% partout dans le monde. Si en plus de cela, nous ajoutons des facteurs de mauvais pronostic comme l’âge de la femme, les IVG à répétition, les infections à répétition, on est, excusez-moi du terme, « mal barré ». Une femme qui a 40 ans a moins de chances qu’une femme qui a 20 ou 25 ans. Une femme qui a 42 ans a moins de chances qu’une femme qui a 32 ou 35 ans. L’explication est simple : la femme de 40 ans, par exemple, est plus proche de la ménopause que celle qui a 20 ans. A 40 ans, on se retrouve avec une réserve ovarienne, c’est-à-dire, un nombre de follicules moins important et de qualité médiocre.

 

En Inde, en 2008, une femme de 70 ans et son époux du même âge, infertiles depuis 50 ans, ont mis au monde une fille, par l’entremise de l’AMP. Comment expliquez-vous cela ?

La médecine a fait d’énormes progrès. Mais ce sont des cas qui demeurent exceptionnels. Cependant, il faut savoir que certains pays  européens comme la France, l’Espagne, la Belgique, ou même des pays comme l’Inde, ont recours à d’autres moyens de fécondation qui sont autorisées. De sorte qu’à 50 ans, une femme, même ménopausée, peut avoir un enfant. Il s’agit simplement de « court-circuiter » la nature. Qu’est-ce à dire ? Avec des ovocytes abîmées ou parce que ménopausée, une femme qui ne peut pas avoir d’enfant, on utilise des ovocytes d’une femme plus jeune. Dès l’instant où l’utérus n’a pas de problème, si on y dépose un embryon, ça donne un enfant. Tel n’est pas le cas en Côte d’Ivoire, pour l’instant.

 

Quelles sont les chances de survie des enfants nés dans ces conditions, qu’on appelait dans le temps les « bébés-éprouvettes » ?

Les enfants nés dans ces conditions sont des enfants tout à fait normaux puisque nés après une grossesse normale. Ce que nous proposons n’est qu’une aide médicale à la procréation. En Côte d’Ivoire, nous sommes encore à nos débuts mais en Europe, précisément à Londres où ils ont une expérience d’environ 25 ans, le premier bébé in vitro, Louise Brown, a déjà donné une naissance. Il n’y a donc pas de problème. La seule différence entre la technique et la nature se situe à ce niveau : une fécondation qui devrait se faire au niveau de la trompe se fait au laboratoire. C’est tout. Il n’y a aucune manipulation génétique. Au laboratoire, nous essayons de reproduire ce qui se fait dans le corps humain, ce qui nous permet de suivre l’évolution de la fécondation. Quand on a, par exemple, deux spermatozoïdes qui sont entrés dans une cellule, celle-ci est détruite. Ce qui est transféré dans l’utérus est tout à fait normal.

 

Vous avez utilisé le terme « détruit ». Ce qui, de l’avis de certains spécialistes opposés à la fécondation in vitro, pose un problème éthique lié à la destruction de la vie. Que leur répondez-vous ?

Nous estimons qu’un jour après la fécondation, on n’a pas encore d’embryon parce qu’il n’y a pas encore de clivage embryonnaire, à savoir qu’il n’y a pas encore les premières cellules embryonnaires. Pour nous, c’est simplement une cellule. Le problème éthique survient quand on se livre à des manipulations par la suite. En effet, une fois qu’on a un embryon à quatre cellules, étant donné qu’elles sont totipotentes donc toutes puissantes, on peut retirer une cellule et en faire toute sorte de manipulation génétique. Ce n’est donc plus de la biologie. Nous, nous ne faisons pas cela parce que cela ne nous effleure pas l’esprit mais en plus, nous n’avons pas les moyens de ces techniques en Côte d’Ivoire, pour nous livrer à ce genre d’expériences.

 

Interview réalisée par André Silver Konan

 

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