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19 avril 2011 2 19 /04 /avril /2011 13:35

Vous avez aidé au respect de la démocratie en Côte d’Ivoire, faites de même chez vous

 

Bonjour monsieur le Président,

L’actualité politique de ces derniers jours dans nos deux pays frères, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso, m’amène à vous adresser cette lettre. Avant tout, je tiens personnellement à vous féliciter pour votre implication décisive dans la résolution de la crise ivoirienne. En tant qu’Ivoirien, je souhaite que la paix revienne définitivement dans mon pays à l’avènement du Président Alassane Ouattara. J’espère, par ailleurs, que nos deux pays, comme par ce passé enchanté, pourront, très rapidement, sceller leur re-union sacrée, retrouver leur fraternité perdue, et amorcer leur développement croisé. Si notre pays a réussi, dans la douleur et le sang de ses martyrs, à tourner, il y à peine, quelques jours, la page la plus triste de son histoire, c’est entre autres, grâce à votre patiente facilitation. Je vous en remercie donc.

 

Monsieur le Président,

Ce que j’ai à vous dire est à la fois simple et ferme : vous avez aidé au respect de la démocratie en Côte d’Ivoire, faites de même dans votre pays. Ce que vous, l’ensemble de la communauté internationale, ainsi que la majorité des Ivoiriens, ont réussi dans notre pays est la preuve parfaite que rien n’est impossible aux hommes de bonne volonté politique. Cependant, il vous reste à faire l’essentiel dans votre propre pays. L’essentiel, c’est réussir à instaurer la démocratie dans votre propre pays, la démocratie au sens stricte du terme, pas celle qui consiste à laisser un semblant de liberté à la presse, à permettre un semblant de liberté d’expression ou à organiser des semblants d’élections transparentes. En effet, les images et les informations qui nous parviennent de Ouagadougou et d’autres villes du Burkina Faso ne sont pas de nature à nous rendre fier du travail que vous avez abattu chez nous. N’appliquez pas la double formule inconséquente du cordonnier mal chaussé ou de celui qui ôte la paille dans un seul œil de son voisin, alors que ses deux yeux à lui, sont remplis de poutre. Appliquez la pédagogie de l’exemple. Je sais que vous pouvez le faire. Mais au fait que se passe-t-il dans votre pays ? Je ne vous ferai pas l’injure de vous l’expliquer, je vais décrypter cela sous les prismes d’un journaliste étranger qui aime votre pays où il a beaucoup d’amis et où il a reçu une reconnaissance internationale (prix spécial Norbert Zongo du journalisme d’investigation en Afrique de l’ouest, 2007) et qui considère que les Burkinabè et les Ivoiriens forment un même peuple.

 

Monsieur le Président,

Ce qui se passe chez vous est très simple, n’allez pas chercher loin. Il se résume en trois mots : soif de démocratie. Derrière chaque soldat mutin des camps Kambo-Nsin, Guillaume-Ouédraogo et Sangoulé-Lamizana, qui réclame une prime de logement, derrière chaque jeune de Koudougou qui manifeste contre la mort de l’étudiant Justin Zongo, derrière chaque commerçant de l’avenue Kwame N’Krumah qui met le feu au siège du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), votre parti, se cache en réalité un citoyen qui veut tout simplement la démocratie. Comprenez bien que ni la dissolution hâtive du gouvernement du Premier ministre Tertius Zongo, ni le limogeage spectaculaire du chef d’état-major des armées, le général Dominique Djindjéré, ne peuvent étancher cette soif de démocratie de votre peuple dans sa majorité. Si vous êtes allé à l’école du « Père fondateur » Félix Houphouët-Boigny, alors décryptez sereinement les messages certes violents et incontrôlés que votre peuple vous envoie, et apportez des réponses durablement appropriées plutôt que d’y trouver des solutions circonstancielles.

 

Monsieur le Président,

J’ai des solutions à vous proposer, en toute humilité. Cependant, avant d’y arriver, je souhaite que vous regardiez avec détachement le bilan politique de votre règne, qui, à vrai dire, commence à être un peu trop long et un règne un peu trop long finit par s’enliser, de façon souvent totalement involontaire, dans l’autoritarisme. A 60 ans dont 24 passés à la tête de votre pays, vous êtes arrivé au pouvoir en 1987, suite à la chute (j’utilise cet euphémisme pour ne pas susciter des passions) du capitane Thomas Sankara, arrivé au pouvoir trois ans plus tôt, avec vous du reste, comme bras droit. Vous avez attendu 4 ans pour organiser une élection présidentielle boudée par trois-quarts des électeurs. Réélu en 1998 pour un deuxième septennat, vous avez fait modifier la Loi fondamentale deux ans plus tard, non seulement pour limiter à deux, le nombre de mandat présidentiel, mais pour réduire à cinq ans, la durée dudit mandat. Les démocrates du monde entier ont applaudi. Vos adversaires eux, n’y avaient pas décelé la subtilité de la non rétroactivité de la loi, qui vous a permis de vous présenter en novembre 2005 et de vous faire élire à plus de 80% (on n’est pas très loin des scores soviétiques) contre 12 « petits » candidats et de remettre le couvert le 25 novembre dernier, toujours avec le même score et une forte abstention.

 

Monsieur le Président,

Voici en réalité d’où viennent vos problèmes. Ils sont d’ordre politique. Les problèmes militaires et socioéconomiques que les uns et les autres soulèvent ne sont que du vernis de colère posé sur un ongle rongé par des décennies de furoncles de frustrations. Ne vous y méprenez pas. Votre peuple réclame le changement. Maintenant ! Vous devez l’entendre, l’écouter et le comprendre. Votre peuple n’a rien à foutre (l’expression est grossière mais elle reflète la réalité) que vous ayez réussi votre médiation en Guinée et au Togo, et achevé avec succès votre facilitation en Côte d’Ivoire. Votre peuple veut voir de nouveaux dirigeants, et le fait que votre parti, par une sorte d’hystérie collective surréaliste propose un amendement de la constitution pour faire sauter le verrou limitatif des mandats, agace davantage votre peuple, fatigué de voir « les mêmes » depuis un quart de siècle.

 

Monsieur le Président,

Ne commettez pas l’erreur impardonnable d’écouter les apparatchiks de votre parti et les mensonges répétés et autant intéressés de votre entourage. Ceux qui vous font croire que vous êtes la seule personne au Burkina Faso à pouvoir être Président de la République durant ces quinze prochaines années, vous mentent. Les hommes de valeur, il en existe dans tous les secteurs d’activité et dans tous les milieux professionnels au pays des hommes intègres. Une seule personne, en dépit de toute son intelligence et de tout son charisme, ne peut pas diriger une Nation, correctement, dans l’intérêt collectif, et tournée vers le développement exclusif, pendant plus d’une décennie au troisième millénaire. Le temps des « Pères fondateurs », qui mesuraient leur aura à l’aune de leur longévité au pouvoir, est révolu. Les Denis Sassou N’Guesso, Mouammar Kadhafi, Paul Biya, Robert Mugabé, Teodoro Obiang N’Guema, etc., quitteront le pouvoir dans la honte et le mépris s’ils ne décèlent pas dès maintenant le signe des temps qui changent. Vous pouvez et vous devez refuser d’être comme eux, une espèce de dirigeants africains en voie de disparition contrainte. Encore une fois, n’écoutez pas les hypocrites qui seront les premiers, comme on le voit actuellement en Côte d’Ivoire, à sauter dans le bateau d’un nouveau commandant de bord, à qui ils feront, sans honte, ni remords, allégeance, pour espérer faire prospérer auprès de lui, leurs conseils malhonnêtes de navigateurs usurpés. Ceux-là veulent votre perte et veulent se délecter de votre humiliation. Ceci m’amène donc à vous proposer mes modestes recettes.

 

Monsieur le Président,

Vous devez dissoudre la commission électorale et nommer un président et des membres dont l’intégrité est de notoriété publique, en accord avec la société civile et l’opposition. Cette nouvelle commission va proposer un mode opératoire consensuel et parfaitement transparent, en vue des élections législatives qui auraient lieu, après que tous les partis se sont mis d’accord sur le mode opératoire. Dans l’attente, nommez un gouvernement de large ouverture avec des représentants des partis politiques représentatifs et de la société civile, après discussion avec ceux-ci. Ce gouvernement dirigé par un Premier ministre apolitique de consensus, doté de larges pouvoirs de l’Exécutif, sera chargé de conduire les réformes constitutionnelles, électorales, financières, institutionnelles, judiciaires, médiatiques, militaires, politiques. Bref. Des réformes désintéressées, profondes et radicales, qui vont doter votre pays d’instruments fiables et rigides pour devenir un Etat de droit, un Etat véritablement démocratique. Vous n’avez rien à y perdre, sinon tout à y gagner. Personnellement, je souhaite que vous n’attendiez pas cinq ans pour quitter le pouvoir, comme prévu par la constitution. Je préconise que vous donniez un signal fort à votre peuple et aux dirigeants africains encore tentés par l’obscurantisme suicidaire qui consiste à s’arc-bouter aveuglément au pouvoir, en acceptant d’organiser une élection présidentielle anticipée, au terme de toutes ces réformes. A l’issue de ces réformes vous pourrez vous retirer à Ziniaré, pour une retraite bien méritée et le monde entier vous dira « bienheureux ». Mettez-vous donc au-dessus de tous. Laissez la démocratie s’exprimer librement et soyez son dépositaire, comme Jerry J. Rawlings l’a été et l’est encore aujourd’hui, au Ghana. 

 

Monsieur le Président,

Je vous assure que si vous prenez ces engagements dès maintenant, et que vous commencez sincèrement, à les mettre en pratique, les manifestations de colère des uns et des autres cesseront et dans quelques petites années, vous serez classé au panthéon de grands dirigeants africains au même titre que les Mandela, Konaré, Diouf. Si vous voulez écouter la voix de ceux qui crient au complot des sankaristes, à la subversion « de jeunes drogués » (pour reprendre l’expression amusée du colonel Kadhafi), à la manipulation de puissances étrangères, etc., je ne peux pas vous promettre que le vent du destin qui a commencé à souffler dans les sables brûlants de Tunisie et d’Egypte, qui a emporté sur son passage enragé, Ben Ali et Hosni Moubarak, avant de descendre dans les profondeurs troubles de  la lagune ébrié pour faire chavirer la pirogue de Laurent Gbagbo, ne va pas atteindre les bords survoltés de la Volta.

Très respectueusement.

 

André Silver Konan

Journaliste écrivain ivoirien en exil (qui rentre bientôt au pays)

Prix spécial Norbert Zongo du journalisme d’investigation en Afrique de l’ouest

kandresilver@yahoo.fr

http://andresilverkonan.over-blog.com

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Published by andré silver konan - dans politique africaine
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commentaires

COMPAORE 07/08/2011 15:59


TAIS TOI JALOUX


marie-claude Sya 27/04/2011 20:26


Belle appréciation de la situation au BF, noble aspiration à la démocratie vers laquelle le monde doit tendre... Je voudrais rappeler aussi que la constitution burkinabè a été modifiée en ce qui
concerne le mandat présidentiel à 5 ans à la suite de la douloureuse "affaire" Zongo après moultes discussions à l'époque.... Depuis, ça tournicote pour revenir en arrière!!!Démocratiquement
votre...


Christian Allié 27/04/2011 19:12


J'ai "hautement" apprécié votre lettre au président Compaoré et son ton de "vérité bonne à dire", pertinence réalisme et humour..........noir !
Merci monsieur, de la part d'un africain blanc.


OUEDRAOGO 27/04/2011 10:12


Bonjour Cher Frère! Je viens de lire votre lettre dans un quotidien de la place. Vos contacts laissés m'ont permis de visiter votre site et lire vos différents blogs. Je trouve votre prise de
position impeccable.
J'aimerai apporter quelques corrections sur le fond de votre lettre: Justin Zongo était élève en classe de 3ime et non un étudiant. De plus, en Octobre 1987, Sankara était à sa 4 ième année de
pouvoir et non 3.
Merci beaucoup


kone bintou 24/04/2011 23:01


merci pour cette belle lecture de la situation socio politique au burkina Faso mais pensez vous qu'un retrait du president Blaiseppar l'organisation d'une election anticipee le mettra a l'abri de
la justice (Thomas sankara, norbert zongo)