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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 19:12

Un tas d’ordures ménagères dans une charrette débordée qui dégage où elle passe, une odeur nauséabonde. Depuis quelques années, la pré-collecte d’ordures ménagères est devenue la principale activité de nombreux jeunes Ivoiriens. Personne ne se doute que, parmi eux, se trouvent de grands diplômés. Et pourtant…

 

Chaque matin, Jean Kipré quitte Abobo Samaké, un quartier populaire d’Abobo, à pieds pour Plateau Dokui, un quartier résidentiel situé la commune populaire d’Abobo et la commune bourgeoise de Cocody, dans le district d’Abidjan. A 7 H, il est devant l’un des cinq immeubles dont il enlève les ordures ménagères depuis quatre ans. « Nous avons 187 poubelles à vider chaque jour », précise-t-il en souriant. Jean Kipré est le président de la Coopérative des pré-collecteurs volontaires et de salubrité urbaine de Côte d’Ivoire (CPCVSU) créée, il y a quatre ans. Il est titulaire d’une licence de géographie obtenue à l’Université de Cocody. Ses deux associés sont aussi des étudiants. « Je prépare la soutenance de mon mémoire de maîtrise », précise-t-il.

De fait, Jean Kipré et ses deux associés ramassent chaque matin, « sauf dimanche », les ordures entassées par les ménages, devant les maisons, dans des poubelles. C’est la phase de ramassage ce qu’ils appellent la pré-collecte d’ordures ménagères.

Leur job consiste à collecter les ordures des ménages, puis à les amasser dans un coin de rue ; ensuite à les enfouir dans une charrette de fortune. Celle-ci est modifiée avec des contre-plaqués placés sur les quatre côtés, afin d’augmenter sa capacité à prendre des ordures. Une fois cette étape franchie, à deux, ils poussent la charrette jusqu’au dépotoir du carrefour appelé « Bangui », vers le zoo, à deux kilomètres environ de Plateau Dokui.

Entre le 1er et le 5 du mois, Jean Kipré frappe à chaque porte pour encaisser 1.000 FCFA, la prime à payer mensuellement par les ménages bénéficiant de leurs prestations.

« A la fin du mois, si on prend en compte les mauvais payeurs et les ménages qui ont déménagé, on se gagne entre 160.000 et 170.000 FCFA à partager après avoir dégagé les dépenses liées à certaines charges ».

 

Activité honteuse ?

Au carrefour « Bangui », le responsable du quai d’ordures, pour le compte de la société Clean Bor, entreprise de collecte d’ordures ménagères, est N’Guessan Kouamé, 38 ans, père de trois enfants. Il vit de cette activité, « depuis des années », sans aucun complexe. « Je ne trouve pas cela dégradant. Je gagne raisonnablement ma vie », laisse-t-il entendre. Philosophant, il fait remarquer : « En général, ceux qui raillent les gens parce que d’après eux, ceux-ci font un travail salissant, sont ceux qui paressent dans les salons de leurs parents ou qui n’ont aucune qualification pour pouvoir mener une activité ». Sur son quai, il gère au moins trente pré-collecteurs « dont des gens qui ont des diplômes universitaires et qui ne se plaignent pas de mener une activité qui leur fait honte ».

Il révèle que certains parmi eux « peuvent se retrouver avec au moins 40.000 FCFA », un salaire plus élevé que le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) de 36.000 FCFA.

A en croire Joseph N’Gatta, le président de l’Union des fédérations des professionnels de la pré-collecte de Côte d’Ivoire (UFEPCI), « le métier nourrit son homme, cependant, il nous nourrirait mieux si les autorités formalisaient et régulaient la corporation ». De ce fait, il propose que l’Etat crée un cadre réglementaire, voire législatif en vue de permettre aux pré-collecteurs d’évoluer dans un cadre qui leur garantirait plus de profits et de possibilités, comme l’accès au crédit bancaire.

L’UFEPCI, à en croire M. N’Gatta, compte trente groupements de pré-collecteurs à Abidjan. « Nous comptons 500 membres dont de grands diplômés », précise-t-il. Ajoutant : « Mon petit-frère fait de la pré-collecte mais, il prépare son diplôme d’ingénieur ».

 

Profits insoupçonnés

De fait, les pré-collecteurs d’Abidjan engrangent des gains différents, selon qu’ils travaillent dans un quartier huppé ou non.

« A Abobo, par exemple, où les gens ne sont pas très riches, nous encaissons mensuellement des sommes comprises entre 500 FCFA et 1.000 FCFA, aux ménages qui sont nos clients », indique-t-il. « A Yopougon, nous prélevons entre 1.000 FCFA et 3.000 FCFA. A Cocody, où les ménages sont supposés avoir un peu plus d’argent et où il y a des administrations privées et publiques, les encaissements d’élèvent de 1.000 FCFA à 50.000 FCFA », poursuit-il.

De quoi permettre aux 8.000 pré-collecteurs que compte la Fédération des entreprises de pré-collecte et du service urbain de Côte d’Ivoire (FEPCSU-CI) dirigée par Etienne Dougba, de joindre les deux bouts. Ce dernier est à Dakar (capitale du Sénégal) où il participe à un séminaire sur le développement durable. Une invitation adressée par les organisateurs à sa structure. La preuve, selon son vice-président Iran Guéblon, qui assure son intérim, que le secteur des pré-collecteurs ivoiriens a aujourd’hui une audience internationale.

« C’est le résultat de l’implication de jeunes diplômés, dans un secteur qui jadis se bornait à des activités de pré-collecte dans les marchés publics et exclusivement réservés à des non nationaux, généralement sans instruction scolaire », démontre Guy-Charles Wayoro. Ce dernier est le directeur de cabinet du maire Raymond N’Dohi Yapi de Koumassi.

Il soutient qu’il est « fier de constater qu’à Koumassi, les jeunes diplômés qui opèrent au même titre que ceux qui n’ont aucun diplôme ni qualification, ont commencé à conduire leur activité comme en entreprise ».

 

Pré-collecteur entrepreneur

En effet, le milieu des pré-collecteurs, depuis qu’il est investi par de jeunes diplômés en attente de leur premier emploi, dans un pays où l’insertion professionnelle est un casse-tête aussi bien pour les autorités que pour les demandeurs d’emplois, se professionnalise au fil du temps. Ce n’est pas la marchandise qui manque. Selon les chiffres de l’Agence nationale de salubrité urbaine (Anasur), la décharge d’Akouédo reçoit en moyenne 3.000 tonnes d’ordures par jour. En moyenne, toujours selon l’Anasur, c’est au minimum 1 million de tonne d’ordures qui atterrit à la décharge d’Akouédo.

A Bouaké, Honoré Kouamé est une figure emblématique de l’auto-emploi à travers la pré-collecte des ordures ménagères. « En 2001, témoigne-t-il, alors que je finissais mes études de maîtrise de droit, carrière entreprise, je cherchais un projet viable pour constituer une entreprise. C’est ainsi que notant la difficulté de nos autorités à régler le problème des ordures, j’ai décidé de m’y intéresser ». Après plusieurs expériences dans la pré-collecte d’ordures ménagères, à Abidjan et à Bouaké, il a décidé de créer une entreprise, la Société d’infrastructure et d’assainissement (SIA) qui gère depuis quelques mois, la salubrité dans une grande entreprise de la zone industrielle de Bouaké. Il est par ailleurs le président du Collectif des entreprises de pré-collecte d’ordures ménagères de ladite ville.

La pré-collecte d’ordures ménagères est désormais un nouveau « petit » métier qui nourrit des milliers d’Ivoiriens. Un métier qui s’impose dans le contexte de l’impraticabilité des routes dans les différents quartiers et dans la raréfaction des moyens des collecteurs professionnels. En définitive, comme le souligne Paulin Claude Danho, le maire d’Attécoubé, sans les pré-collecteurs en général et les jeunes diplômés qui commencent à professionnaliser le secteur en particulier, « c’est la catastrophe environnementale ».

 

André Silver Konan

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