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18 février 2010 4 18 /02 /février /2010 14:30
Ambiance de fin de règne dans les ministères

Cabinets ministériels déserts, ministres absents, dossiers empaquetés, angoisse. Six jours après la dissolution du gouvernement par le Président Laurent Gbagbo, les ministères vivent dans des ambiances contrastées. Reportage.

La cité administrative du Plateau, en ce début d’après-midi du mercredi 17 février, connait son ambiance habituelle de fonctionnaires aux visages blanchis par la climatisation qui descendent de leur immeuble, riant entre eux, et marchant entre les pelouses réhabilitées, pour aller s’offrir un déjeuner rapide. Au 26è étage de la tour C, siège du ministère de la Construction et de l’urbanisme, l’ambiance est radicalement différente. Les secrétaires sont regroupées dans le vaste couloir. Elles devisent mais se taisent toutes systématiquement à la vue d’une personne étrangère, comme si elles avaient peur qu’une oreille indiscrète surprenne leur conversation. « C’est juste l’heure de la pause », précise une secrétaire. Marcel Amon-Tanoh (Rassemblement des républicains-RDR) n’est pas revenu à son bureau depuis la décision de dissolution du gouvernement (et de la Commission électorale indépendante) prise par le chef de l’Etat le vendredi 12 février dernier. En début de semaine, une folle rumeur avait circulé en ville faisant état de ce que certains collaborateurs du ministre Marcel Amon-Tanoh avaient été empêchés par des agents des forces de l’ordre d’entrer dans leur bureau. « Faux ! », dément Jacques Kanga Konan, le conseiller technique principal du ministre de la Construction et de l’urbanisme. Dans son bureau, des dossiers sont entreposés sur des fauteuils à côté de cartons entrouverts. « C’est vrai que les gens sont dans l’expectative, fait-il remarquer, mais les membres du cabinet sont au travail. On a eu une réunion avec le directeur de cabinet qui nous a demandé d’apprêter les dossiers en vue des passations des charges ».

A quatre étages plus bas dans le même immeuble, se trouve le siège du ministère de l’Enseignement supérieur. Cet endroit où règne depuis quatre ans Ibrahima Cissé dit Bacongo (RDR), le directeur de cabinet adjoint, le Prof Abdou Touré s’affaire dans son bureau. Le ministre est absent « depuis le début de la semaine », soutient un membre du cabinet qui souhaite garder l’anonymat.

Au 16è étage de la tour C, le ministre Rémi Allah Kouadio (Parti démocratique de Côte d’Ivoire-PDCI) est absent. Certains membres de son cabinet sont présents. C’est le cas de Félix Tanon, son chef de cabinet. Il est à son poste. « Vous voyez bien que les collaborateurs du ministre sont là », lâche-t-il avec son éternelle bonne humeur.

Dans le ministère de Moussa Dosso (Forces nouvelles, FN) sis au 11è étage de la tour C, le drapeau tricolore qui trône fièrement à côté d’un pot de fleurs dans le hall, paraît plus large que d’habitude. L’endroit est autant propre qu’il est vide. Les nombreuses caméras de surveillance semblent chômer. La présence ou non du ministre relève du secret d’Etat.

 

« Y’a pas ministre »

A la tour D, à un étage plus loin de la tour C, dans l’ascenseur qui mène au 28è étage, où se trouvent les bureaux de Daniel Aka Ahizi (Parti ivoirien des travailleurs-PIT), une collaboratrice du ministre de l’Environnement et des Eaux et forêts, engage une conversation avec son collègue, peu bavard. « Je vais au cabinet, même si… » : elle ne termine pas sa phrase avant de se demander : « Est-ce que le ministre est là ? » puis de répondre elle-même : « Dans tous les cas, je vais pour chercher mon parapheur ». Au 13è étage à la direction de la Police forestière dudit ministère, un agent des eaux et forêts lâche, l’air agacé, face à un visiteur qui insiste pour aller voir le ministre Aka Ahizi : « Y’a pas ministre on vous dit ! ». Il n’a pas tort. La dernière apparition du ministre de l’Environnement et des Eaux et forêts à son bureau date de la fin de la semaine passée.

Au ministère de l’Education nationale, les services fonctionnent comme si de rien n’était. Du service reprographie à la direction des écoles où s’envole un parfum doux qui embaume tout le palier, en passant par la direction des ressources humaines, animée comme toujours ; tout se passe comme les jours ordinaires. Mais au cabinet du ministre Gilbert Bleu Lainé (membre du Congrès national pour la résistance démocratique-CNRD) c’est le calme plat. A son secrétariat particulier, une de ses collaboratrices avance que le cabinet « est là. On travaille ». En l’absence du ministre.

Un autre ministre absent : celui de la Culture, Augustin Comoé (Front populaire ivoirien, FPI). Lui, a élu domicile à la tour E. Au 22è étage, l’inscription « le ministre ne reçoit que les mercredis sur RDV » semble être frappé de caducité. Ce mercredi, il ne reçoit pas. Pour la simple raison qu’il n’est pas. A l’accueil, le vigile de garde soutient que « tous les membres du cabinet sont partis ». Enfin, presque tous. Puisque dans le bureau entrebâillé du ministre, la secrétaire particulière et un conseiller du ministre rangent des dossiers. « On met de l’ordre », explique la secrétaire. Dans les couloirs vides du ministère, les immenses tableaux d’artistes qui peignent des scènes abstraites semblent jubiler de pouvoir régner en maîtres absolus dans un décor morne.

 

Elle ose

Surprise toutefois ! Au 16è étage de la même tour, un policier de la garde personnelle de Jeanne Peuhmond, la ministre de la Famille et des Affaires sociales (RDR) est bien présent. Il est connu au ministère pour être l’ombre de la ministre. Il est debout à l’entrée du bureau de la ministre et le vigile indique qu’il est bien placé pour répondre aux questions qui la concernent. « La ministre Peuhmond est l’une des rares ministres qui ose venir au boulot », fait remarquer le responsable d’une direction. Le garde du corps esquisse l’affirmation qui est en fait une question bien subtile et répond sans rien laisser transparaître « Ah bon ! ». Sa réponse a le mérite de ne pas assouvir la curiosité du fonctionnaire. Personne, en effet, ne veut confirmer ou infirmer la présence de celle-ci à son bureau.

Il n’empêche, Jeanne Peuhmond n’est pas la seule qui aurait fait un tour à son bureau. Au siège du ministère de l’Intérieur, un policier en tenue kaki, en faction dans le couloir, fait respecter la consigne « Il est formellement interdit de traverser le couloir ». Il assure que « le ministre est là » et refuse d’en dire plus. Dans la vaste cour, pleine de véhicules, un véhicule 4X4 avec une plaque d’immatriculation fantaisiste (elle commence par WW) est garé au parking réservé au véhicule du maître des lieux.

Toujours au Plateau, au bloc ministériel, siège traditionnel des ministères des Affaires étrangères et de la Justice, les services et directions centrales fonctionnent normalement. « Le ministre Mamadou Koné (FN, NDLR) était là. Il est parti il n’y a pas longtemps », indique le sergent-chef de garde à la réception du ministère de la Justice. Ce que confirme un vigile à l’entrée de l’imposant bâtiment. Il est un peu plus de 16 heures. Jusqu’à cette heure, le chef de la diplomatie ivoirienne n’est pas encore à son bureau. Youssouf Bakayoko (PDCI) n’est pas retourné à son bureau depuis vendredi. Son cabinet est pourtant animé à cette heure de la journée. Au bas de l’escalier qui mène à son bureau, et d’où monte un tapis rouge propre et velouté, le visiteur ne peut rater les posters des neuf ministres des Affaires étrangères qui se sont succédé depuis Félix Houphouët-Boigny jusqu’à Bamba Mamadou. « C’est après le départ d’un ministre qu’on accroche son poster », explique un fonctionnaire tiré à quatre épingles à une dame grande et corpulente qui dit ne pas comprendre pourquoi le poster de l’actuel ministre n’est pas accroché.

 

« Dans dix jours, ce sera la pagaille »

Immeuble Sciam du Plateau. A cet endroit, se trouve au 15è étage, le ministère qui est sous les feux de la rampe depuis l’annonce début février des délestages. « Le ministre (Léon Emmanuel Monnet, FPI, NDLR) était là », avance Désiré Chaoua, le patron de la communication du ministère des Mines et de l’Energie. Certes à cette heure (plus de 17 heures), il n’est pas à son poste. Cependant, le chef de cabinet Bernadette Salami est à la tâche. Elle donne des instructions à une secrétaire attentive. « On travaille. Il y a tellement de dossiers urgents… Cependant je dois dire que si ça continue ainsi, dans dix jours, ce sera la pagaille dans certaines administrations puisque les gens ont besoin d’ordres clairs et précis qui risquent de ne pas venir ». La directrice de cabinet Sylvie Dadié est aussi à son poste. Ses trois secrétaires qui ont toutes participé à la messe des cendres (leur front est marqué d’une croix à la cendre) sont à leur poste. Elle parle de la conférence de presse qui devrait être organisée cette semaine mais qui a été reportée « à cause des événements ». Elle espère que les choses vont entrer dans l’ordre assez rapidement.

A un étage plus haut, au ministère du Plan de Paul Antoine Bohoun Bouabré, personne en vue ni à l’accueil, ni dans les couloirs. Le secrétariat particulier, les bureaux du chef de cabinet, du directeur de cabinet adjoint, des conseillers techniques, tous hermétiquement fermés. Personne pour indiquer si le travail continue.

Par contre, bien que le ministre Youssouf Soumahoro (FN) fût absent, le ministère du Commerce sis à l’immeuble CCIA du Plateau, n’est pas vide. Le chef de cabinet assure que le directeur de cabinet Boukary Berthé est bien à son bureau. « Le cabinet est au travail », lance au passage un agent du service communication. Les caméras de surveillance, omniprésents, sont là pour rappeler que Youssouf Soumahoro accorde de l’importance à sa sécurité. Dans le couloir « réservé uniquement au ministre », aucune ombre humaine. Depuis la semaine passée, le locataire du département du Commerce n’a pas retrouvé ses locaux. La réception située juste à côté de l’ascenseur jamais déserte quand le ministre est présent, est vide.

Au 15è étage du même immeuble, « les patrons viennent juste de partir. Madame le ministre (Marie Amah Téhua, PDCI, NDLR) n’est pas venue au travail », affirme un agent de sécurité. Les couloirs vides rendent plus visibles des affiches qui sensibilisent sur la consommation de l’eau en sachet, l’un des chantiers du ministère de l’Industrie et du développement du secteur privé.

 

« Interdits de se rendre au travail… »

Le ministère des Transports n’échappe pas à la morosité. Au Postel 2001, les collaborateurs directs de Albert Toikeusse Mabri (Union pour la démocratie et la paix, NDLR) au sein de son cabinet, sont rares. « Vous avez bien lu dans la presse que le ministre est partant. Alors, on se prépare à cela », laisse tomber un peu gêné, un conseiller qui ne souhaite pas être nommément cité dans un article de presse.

Changement de destination. A Cocody, au siège du ministère de la Reconstruction, la ministre Fatoumata Bamba-Hamza (Mouvement des forces d’avenir-MFA) est absente. Certains de ses collaborateurs sont au travail. Une d’entre elles rit de certaines rumeurs relayées dans la presse, faisant état de ce que la garde rapprochée des ministres proches de l’opposition, leur aurait été retirée dès le vendredi passé. « Moi, j’ai vu la ministre avec son garde du corps », soutient-elle. Son collègue rétorque qu’à sa connaissance, c’est « un message de la gendarmerie qui a rappelé les gardes du corps gendarmes, pas les policiers ». Ce dernier déclare qu’il ne se fait pas d’illusion que le ministère de la Reconstruction sera fondu dans un autre. « Quand on parle de réduire les postes ministériels, c’est un peu ici que les gens regardent ».

Assurément, les spéculations de la presse ne laissent pas indifférents certains fonctionnaires dans des ministères. Chez Théodore Mel Eg (Union pour la démocratie citoyenne-UDCY), le ministre de la Ville, qui a aménagé dans des locaux à la Riviera 2, à cette heure de la journée (18 heures), les retardataires s’empressent de rentrer chez eux. Quid du ministre ? « Comment ! N’est-ce pas dans la presse que j’ai lu que les ministres sont interdits d’entrer dans leurs bureaux ? Alors le ministre n’est pas là !», s’exclame une jeune dame. Celle-ci hèle un taxi et s’y engouffre sans autre forme de procès. L’un des agents de sécurité qui suit la scène, esquisse un sourire gêné et hausse les épaules. L’heure n’est pas aux grandes confidences dans les ministères.

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