3 décembre 2009. L’histoire de la Guinée bégaye encore. Tragiquement. Cette fois-ci, le sang qui coule est celui du du capitaine Moussa Camara alias Dadis, le chef de la junte du Conseil national pour la démocratie et le développement (Cndd) au pouvoir depuis bientôt un an (23 décembre) qui manque de peu d’être tué. Retour sur une révolution de palais improvisée qui risque de faire basculer la Guinée aussi bien dans l’horreur de la guerre que dans la joie de la paix définitive.
« Toumba est venu avec trois pick-up remplis de militaires bérets rouges lourdement armés, ils ont bloqué tout ce qui mène au PM3 (Poste militaire 3, ndlr). Ils ont menacé les policiers du ministère de l’Intérieur. Avant d’entrer pour ressortir avec deux de leurs hommes. Ils n’ont tiré qu’un seul coup en l’air avant de repartir ». Nous sommes en milieu d’après-midi, ce jeudi 3 décembre. La personne qui parle est une source oculaire anonyme interrogée par guineenews.org, un site Internet généralement très bien informé. Le PM3 est situé dans le quartier de Kaloum. Les hommes qui viennent d’être libérés étaient des collaborateurs directs du lieutenant Aboubakar Sidiki Diakité alias Toumba, le commandant du Bataillon autonome spécial de la sécurité présidentielle (Basp, cantonnement des fameux bérets rouges) et aide de camp du capitaine Camara. Il est accusé d’être le principal exécuteur des massacres du 28 septembre 2009 qui auraient causé la mort d’au moins 150 opposants, selon l’Organisation guinéenne des droits de l’homme (Ogdh). Les hommes qui le commandant Toumba vient de faire libérer ont été arrêtés quelques jours plus tôt pour « opérations illégales » présumées, par des policiers proches de Moussa Tiégboro Camara, le ministre de la Lutte anti drogue et du grand banditisme. Après la libération de ses hommes, le commandant Toumba se retranche au camp Koundara de Kaloum, commandé par son bras droit, le sergent chef Mohamed II Camara alias Beugré (ou Begré). A partir de cet instant, les choses se précipitent.
Les enquêteurs internationaux
Mais qu’est-ce qui a bien pu pousser l’homme qui ne se séparait jamais de son « patron », comme il l’appelait à se mettre dans une position de défiance de l’autorité ? « Tout est parti, selon guineenews.org, de l’insistance du chef de la junte pour convaincre son aide de camp de répondre à la convocation des enquêteurs internationaux présents à Conakry, deux semaines plus tôt ». Le commandant Toumba refuse d’obtempérer et se retranche au camp Koundara. « Il ne répondait plus aux coups de fil de son patron et refusait de (se rendre) au camp Alpha Yaya Diallo, siège de la présidence (…) Informé au téléphone, Dadis s’emporta et décida impulsivement d’aller ramener son aide de camp à la raison. Mal préparés à l’affrontement, les gardes présidentiels, dont certains étaient plus fidèles à Toumba qu’à Dadis lui-même, le suivirent dans une dizaine dizaine de pick-up. Il est 17H15 environ lorsque le cortège présidentiel longe le couloir large seulement de 3 mètres qui aboutit au camp de Koundara. Un véritable terrier. Autoritaire, Dadis tire son aide de camp au milieu de ses hommes, avant de l’apostropher. « Il faut que tu ailles voir les enquêteurs », luilance-t-il. « Et votre neveu Marcel, lui ne va pas les voir ? », rétorque Toumba désormais convaincu qu’il a été lâché par son mentor. Machinalement, Toumba qui était à la hauteur de son chef, recule de deux pas, dégaine son pistolet et ouvre le feu. Dadis tombe, la balle a touché sa tête et l’épaule. Avant que Toumba n’enchaîne, Joseph Mokembo et le chauffeur du président se projettent pour servir de bouclier humain. Ils reçurent plusieurs balles mortelles et succomberont à leurs blessures. Des tirs s’échangeaient des deux camps, pendant qu’une dizaine d’hommes s’activaient à tirer Dadis du milieu du champ de bataille. Ils réussirent à mettre leur chef, inanimé, dans un pick up, avant de se diriger vers l’hôpital militaire du camp Almamy Samory Touré ».
Bilan : plusieurs morts dont l’adjoint du commandant Toumba, connu sous son sobriquet de capitaine Makembo et plusieurs blessés dont le ministre Moussa Tiégboro Camara attaqué à la grenade au moment où il ralliait le camp de Koundara.
Duel non prémédité
Le commandant Toumba constate que dans le duel non prémédité, il n’a pas réussi à atteindre mortellement le « patron ». Il s’enfuit du camp Koundara avec ses hommes vers l’île de Kara, situé à 10 Km au large de Conakry, selon le correspondant de l’Agence africaine de presse (Apa). Quelques minutes après, les informations contradictoires circulent sur son compte. Tantôt il est annoncé mort, tantôt arrêté (France24). A 19H45, le commandant Tiégboro Camara, ministre chargé de la Lutte anti drogue et du grand banditisme, déclare au journal radiodiffusé de la Radiodiffusion télévision guinéenne (Rtg) que «Toumba est recherché, les enquêtes se poursuivent ». Quelques heures plus tard, le Cndd fait passer en boucle à la télé nationale une annonce promettant « une forte récompense » à quiconque aiderait à capturer le fugitif.
Le lendemain du jour sanglant, alors que les recherches pour retrouver le groupe des insurgés se poursuit et que l’armée attend le numéro trois de la junte, le général Sékouba Konaté (ministre de la Défense), en déplacement au Liban, Moussa « Dadis » Camara est évacué à partir de l’avion médicalisé du président burkinabé vers le Maroc.
Pendant tout ce temps, les habitants de Conakry, se terrent chez eux. Depuis des décennies, ils savent qu’il faut garder le profil bas quand leur armée se met en ordre de…pagaille.
André Silver Konan
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