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15 mars 2010 1 15 /03 /mars /2010 11:21
Le chef de l`Etat Laurent Gbagbo s`est exprimé, quarante-trois jours après l`annonce officielle du début du délestage. Il a soutenu que cette situation devrait prendre fin dans une semaine, ce qui est techniquement impossible, au décryptage de ses propres propos. Nous avons décelé des contrevérités dans ce discours.
Premier couac dans le discours du chef de l`Etat : des chiffres non concordants. "Nous produisions, déclare-t-il, 830 mégawatts (MW), pour une demande moyenne de 875 mégawatts par jour. Soit un déficit de 30 mégawatts hors pointe". La différence entre 875 MW et 830 MW n`est pas 30 MW mais 45 MW. Un lapsus linguae, peut-être… La deuxième information qui ne semble pas juste est celle liée à l`importation de l`électricité du Ghana. "Depuis début février, ce pays nous fournit 25 MW par jour", note Laurent Gbagbo.
La date indiquée ne colle pas avec celle avancée par le ministère des Mines et de l`Energie. En effet, c`est début février que ledit ministère a annoncé le début du délestage. A cette période, aucune autorité ne parlait de l`importation de l`électricité du Ghana. C`est seulement le 4 mars que Simon Eddy, le directeur général de l`Energie, a prononcé une conférence de presse et a confié que la Côte d`Ivoire commençait à importer de l`électricité du Ghana.
 
La fin du délestage dans une semaine ?
"Nous avons encore une semaine à subir le délestage, le temps que la turbine d`Azito soit réparée", révèle Laurent Gbagbo.
Faux ! La contrevérité dans cette allégation est contenue dans la déclaration elle-même. En effet, le chef de l`Etat révèle que deux centrales d`une "capacité de production totale de 105 mégawatts" seront mises en service, "l`une, fin mars et l`autre, début mai". Pendant le même temps, il affirme que "la centrale Ciprel qui a une capacité de production de 110 mégawatts, va s`arrêter pour cause d`entretien". Quand va-t-elle rouvrir ? Il reste muet là-dessus. Une chose est sûre, la fermeture de Ciprel va entraîner un déficit de 5 MW même si les centrales de location sont mises en service. La première centrale de location (laquelle ? Celle de Vridi dont personne ne parle ?) ne devrait être ouverte que "fin mars", par quelle magie le délestage pourrait prendre fin le samedi prochain, 20 mars surtout que même si le groupe d`Azito est réparé au cours de cette semaine, il restera toujours un déficit de production que les 25 MW importés du Ghana ne pourront combler. Au demeurant, le chef de l`Etat et les producteurs du secteur de l`énergie ne parlent pas le même langage : "Les opérateurs m`ont assuré que les équipements seront à nouveau fonctionnels avant la fin de ce mois de mars. Je leur demande de tout faire pour que, dans un délai d`une semaine, Azito retrouve son rythme normal de production".
 
Propos contradictoires
Du coup, l`on est amené à douter de la sincérité des propos du chef de l`Etat quand il déclare que "Depuis le début de cette pénurie d`électricité, aucun effort n`est épargné pour faire face à l`urgence". Le seul effort visible qui a été jusque-là consenti, après plus d`un mois de délestage, est l`importation de 25 MW du Ghana. L`on est d`autant plus amené à douter de la sincérité du propos, dès lors que le chef de l`Etat révèle que la panne survenue sur le groupe numéro un de la centrale d`Azito remonte au "22 décembre 2009". Les autorités ont mis près de deux mois (1er février 2010) pour annoncer la nouvelle aux Ivoiriens et pour solliciter le Ghana.
Concernant la cause du délestage, Laurent Gbagbo et son ancien ministre des Mines et de l`Energie, Léon Emmanuel Monnet, se contredisent. Le premier soutient que "cet accident sur la centrale d`Azito est la cause du délestage que nous subissons actuellement". Le second, invité le jeudi 11 février dernier par TV2 pour se prononcer sur la question, a révélé que "toutes les estimations concordaient sur le fait que la croissance de la demande était forte et que fin 2009, si rien n`était fait dans l`urgence, nous serions à cette période pris en délestage". Plus précis, il a soutenu qu`"en 2006, pour prévenir cette situation, nous avons organisé un séminaire important.
Tous les acteurs étaient présents : les opérateurs gaziers, les opérateurs producteurs d`électricité, l`administration elle-même. Et nous avons défini un plan qui devrait normalement nous éviter cette situation".
La position défendue par Léon Emmanuel Monnet, qui n`a pas assez de mérite en ce sens qu`il n`a pas eu assez d`entregent pour faire réaliser des investissements, est plus proche de la vérité que celle soutenue par Laurent Gbagbo. Cette position est corroborée par Jean Louis Billon, le président de la Chambre de commerce et d`industrie de Côte d`Ivoire (CCI-CI). Depuis février, il répète que "depuis 2006, l`Etat était prévenu par les soins de la CIE".
Du coup, quand le chef de l`Etat affirme que "d`après les spécialistes, le type d`accident survenu à Azito en décembre dernier est rare. Ni l`Etat ni les opérateurs eux-mêmes ne pouvaient le prévoir", cela résonne comme une autre contrevérité. L`explication est, ici encore, contenue dans la révélation faite par le chef de l`Etat lui-même, quand il explique que "la centrale Ciprel va s`arrêter pour cause d`entretien". C`est ce qui a manqué à la centrale d`Azito, surexploitée et contrainte de fonctionner en dépit des alertes des dirigeants.
Une autre contrevérité est celle qui veut que le délestage relève du fonctionnement normal d`un Etat : "On se souvient des séries de pannes d`électricité qui ont ébranlé les pays d`Amérique et d`Europe en 2003. Ici même en Côte d`Ivoire, nous avons connu une situation analogue en 1984.
Les délestages ont duré au moins trois (03) mois", souligne Laurent Gbagbo. Dans le premier cas, contrairement à ce qu`il déclare, ce ne sont pas "les pays d`Amérique" qui ont été touchés par des pannes électriques mais l`Amérique du nord. Ce ne sont pas en outre, "les pays d`Europe" mais seulement la Suisse et l`Italie. Ces pays ont géré en moins de deux semaines leurs pannes électriques, qui ne relevaient pas d`un manque de prévision mais de faits ponctuels qualifiés par la "Revue de l`Energie" de "pannes spectaculaires".
 
Faux espoirs
Laurent Gbagbo qui a mis quarante-trois jours pour réagir à la question de délestage en a profité pour régler ses comptes : "La politique des barrages hydroélectriques produisant de l`électricité à bon marché, a été abandonnée au profit de centrales thermiques. Ces infrastructures nous ont certes permis de combler le déficit de production mais elles ont contribué à creuser le déficit financier structurel du secteur". Laurent Gbagbo feint d`ignorer que c`est parce qu`elles avaient tiré les conséquences du délestage de 1984 (dû à la grande sécheresse de la même année, qui a provoqué, ce que lui-même appelle "la baisse saisonnière du niveau de l`eau dans les barrages") que les autorités d`alors, conduites par Henri Konan Bédié, ont choisi de trouver une autre source de production d`électricité, à savoir les centrales thermiques. Quand Laurent Gbagbo déclare que "La construction (du barrage de Soubré) nous permettra d`apporter une réponse durable à l`équilibre du secteur", il ne dit pas que la construction d`un barrage peut, à en croire l`ex-ministre des Mines et de l`Energie, prendre quatre ans. Dans quatre ans, (il est bien de souligner que les travaux n`ont pas encore commencé), les 270 MW du barrage de Soubré, seront insuffisants pour couvrir une demande nationale qui croît de façon exponentielle. Ce n`est donc pas juste de soutenir que la construction d`un seul barrage hydroélectrique "permettra d`apporter une réponse durable à l`équilibre du secteur".
En définitive, il est bien dommage que Laurent Gbagbo ne montre aucune volonté d`encourager la production d`électricité à partir des énergies renouvelables (EnR) que sont l`énergie solaire, les ordures ménagères (dont la Côte d`Ivoire est l`une des grandes productrices mondiales) et la biomasse énergie (cabosses de cacao dont la Côte d`Ivoire est premier producteur mondial).
André Silver Konan
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Published by andré silver konan - dans Economie ivoirienne
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11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 14:40


Le difficile combat de survie des commerçants

Depuis cinq semaines, les populations ivoiriennes en général et les entreprises en particulier vivent au rythme des délestages. A Abidjan, il y a d'un côté, de petits commerçants à qui la situation profite et des opérateurs économiques qui en sont indifférents et de l'autre côté, ceux qui en pâtissent. Parmi ces derniers, il y a ceux qui adaptent leur stratégie marketing à la nouvelle donne et ceux qui, fatalement, attendent que l'électricité interrompue soit rétablie, pour qu'ils reprennent leurs activités. Nous sommes allés à leur rencontre.

Roger Zagbaï Doudou est le trésorier adjoint de la Fédération des syndicats des transporteurs professionnels de Côte d'Ivoire (Fesyntci). Ce samedi matin du 6 février, il est assis au grand salon aéré du siège de son syndicat sis à Adjamé. Il regarde "Samedi, ça me dit", une émission de divertissements de la télé nationale. Du premier étage de l'immeuble qui abrite par ailleurs les locaux de la puissante Coordination nationale des gares routières de Côte d'Ivoire (CNGRCI) de Touré Adama, il a une large vue sur le boulevard Mirador, séparé de son immeuble par des constructions anarchiques de commerçants d'étoffes. Les chauffeurs de "gbaka" et de "wôrô wôrô" (véhicules de transport en commun) se crient dessus, tentent des manœuvres en sens inverse de la voie et klaxonnent à rendre fous les piétons, qui eux, ignorent royalement les feux rouges. Le trafic routier est intense. Comme un jour sans délestage. "Les coupures de courant n'agissent pas sur le transport", se réjouit Roger Zagbaï Doudou. "Peut-être qu'un jour, quand nos gares routières seront véritablement modernes, avec des machines électroniques pour couper les tickets, on pourrait ressentir les effets d'un délestage", ajoute-t-il. "Pour l'heure, ironise-t-il, on travaille de façon artisanale et manifestement, il y a des avantages".

Depuis le 1er février, date du début officiel du délestage en Côte d'Ivoire, le milieu du transport, d'habitude grognon, n'a, en effet, pas bronché une seule fois pour se plaindre de quelconque conséquence de cette situation sur ses activités.

 

Nouveau métier

Le délestage fait pourtant des heureux dans le monde des petits commerçants. Mariam Coulibaly fait partie de ceux-là. A Treichville, à la gare de Bassam, elle vend des jouets pour enfants à l'approche des fêtes de fin d'année. Le reste du temps, elle le partage entre la maison pendant les mois de fortes chaleurs et la Rue 12 (toujours à Treichville) pendant les saisons pluvieuses où elle devient vendeuse de parapluies. Depuis février, ses derniers jouets pour enfants, qu'elle tentait d'écouler au bas prix à des parents sans grands moyens, ont été remplacés par des lampes torches de divers types. "Il y en a qui prennent des piles rechargeables. Celles-ci marchent comme les ampoules néons. Celles-là fonctionnent avec de grosses piles", explique-t-elle tantôt dans un français approximatif, tantôt en dioula, la langue commerciale par excellence en Côte d'Ivoire. Les clients sont nombreux autour de Mariam Coulibaly. Cette dernière vend ses lampes torches allumées, en dépit de l'intense lumière du jour, dans une grosse cuvette posée sur un trépied en fer. A plusieurs reprises, d'autres vendeurs ambulants de lampes torches viennent la solliciter pour changer un billet de 5000 FCFA ou un billet de 10000 FCFA en billets de 1000 FCFA. Chaque fois, elle contente son interlocuteur avec le sourire et en essuyant avec un morceau de pagne enroulé, des gouttes de sueur rebelle sur son visage joufflu. La demande en lampes torches est plus forte que l'offre et les pionniers de ce nouveau métier ne se livrent pas encore de guerre de concurrence.

Le sourire enjoué de Mariam Coulibaly contraste avec l'air détaché de Mlle Dosso. Cette dernière est caissière à l'agence Western Union de la zone industrielle de Yopougon, à l'entrée ouest d'Abidjan. "On perd beaucoup de clients", soutient-elle, en soupirant. La responsable de l'agence acquiesce. A l'instar de nombreuses Petites et moyennes entreprises (PME) à Abidjan, la petite agence de transfert d'argent a adapté sa politique marketing à la réalité du moment. "Quand on est délesté et qu'on a un client important, on travaille à distance, indique Mlle Dosso. Cela veut dire qu'on appelle au téléphone certains camarades d'autres agences, dans une commune où il n'y a pas de délestage et on communique les références de l'envoi, au téléphone. Cela peut prendre du temps et ça coûte cher le prix de l'appel". Mlle Dosso note que "c'est fatigant d'être au téléphone tout le temps", en plus de "travailler sans climatiseur, dans la chaleur", dans un local sans grande aération. Quand l'argent à transférer est en dessous de 20.000 FCFA et que la commission de l'agence ne couvre pas le coût de l'appel téléphonique, Mlle Dosso et sa patronne choisissent d'éconduire le client. "Il faut que ça cesse", répète-t-elle en secouant mélancoliquement la tête.

 

Groupe électrogène ? Non, merci !

L'agence Western Union de la zone industrielle de Yopougon n'a pas de groupe électrogène.

"Trop cher !", selon Joseph Haba, le gérant de Diallo entretien auto (DEA) situé à Adjamé, non loin de la brigade de gendarmerie. "Il faut entre 5 et 6 millions FCFA", souligne-t-il. A DEA, petite entreprise où on s'occupe de parallélisme, d'équilibrage et de préparation de visite technique de véhicules, le compresseur, le démonte-pneu, l'équilibreuse et autres appareils ne fonctionnent qu'avec de l'électricité. "Ça consomme énormément de courant, fait remarquer Joseph Haba. Raison pour laquelle j'ai un compteur triphasé de 30 ampères. Les petits groupes électrogènes ne peuvent pas faire mon affaire. En plus, même si je prends un grand groupe électrogène, il faut que j'achète du carburant pour ça. Cela coûte cher, le carburant. Si j'augmente le prix de mes prestations, mes clients vont me quitter". Pour éviter que ses appareils ne soient grillés, suite au rétablissement du courant électrique, Joseph Haba s'est acheté un disjoncteur automatique. "Celui-ci saute automatiquement quand le courant est interrompu", révèle-t-il en affichant une mine malicieuse. Quand il remarque que ses voisins, des vendeurs d'appareils électroniques recommencent à jouer de la musique, il met en marche le disjoncteur. "On perd des clients. Quand ils viennent et qu'il n'y a pas de courant, ils prennent leur voiture et ils s'en vont", regrette-t-il.

Non loin du local de Joseph Haba, se trouve l'entrepôt de Jean Marc N'Guessan Kouassi, un jeune déplacé de guerre qui a trouvé un emploi de revendeur de congélateurs de seconde main. Il avance qu'il préfère débrancher purement et simplement ses appareils : "La semaine dernière, j'ai branché un congélateur. Le courant a été coupé puis rétabli sans que je ne m'en rende compte. Ce dont je me suis rendu compte, c'est que le moteur du congélateur était grillé. Le nouveau moteur a coûté 35.000 FCFA". Il fait observer que "quand le courant est coupé, des clients arrivent et s'en vont sans rien acheter. Seuls nos clients fidèles qui ont confiance en nos marchandises prennent le risque de payer un congélateur sans l'avoir auparavant essayé". L'incidence des délestages récurrents sur son chiffre d'affaires quotidien ? Il n'en sait rien. C'est son patron, en réunion à l'Ecole primaire publique (EPP) Séry Koré Marie, située dans les encablures, qui peut fournir les chiffres. La réunion en question se tient en anglais. Rien d'étonnant, tous les membres de l'association "Assande" d'Adjamé Habitat Extension sont des ressortissants nigérians. Ce sont eux qui contrôlent les importations d'appareils électroménagers de seconde main, appelés aussi appareils "France au revoir". Le patron de Jean Marc N'Guessan Kouassi n'a pas le temps de parler de son chiffre d'affaires. En ce début d'après midi de samedi, il est préoccupé par la longue maladie du président de l'association "Assande". Les membres du bureau lèvent une cotisation afin de le soutenir. La réunion ne concerne pas le délestage mais la question n'est pas très loin dans les conversations. "Oké made a good work", (entendez Oké, le président souffrant, (NDLR) a fait du beau travail), rappelle un membre du bureau. Si ce dernier tient à ce que Oké guérisse et reprenne sa place dans le business, c'est parce que "lui, il connaît les douaniers" ivoiriens. L'allusion est très claire. "Douaniers, ils nous fatiguent, délestage, il nous fatigue", laisse-t-il entendre en lâchant un juron dans sa langue maternelle.

 

Comme dans les années 80

S'il est un secteur d'activités qui se plaint d'être "fatigué" du délestage, c'est celui des couturiers. Frédéric Mobio, la quarantaine, tient un atelier de couture relativement prospère à Abobo Samaké. Le bitume refait par l'Agence de gestion des routes (Ageroute) n'envoie plus de poussière dans son atelier situé en bordure de route. En ce début d'après midi du dimanche 7 février, il est au travail, avec deux de ses employés. "En temps normal, on ne travaille pas", affirme-t-il. Depuis février, il ne s'accorde plus de repos hebdomadaire. Il clame que la pression de ses clientes (il fait la couture pour dames) est forte depuis le début du délestage. "J'ai une cliente importante qui est aux Etats-Unis. Elle attend sa commande de camisoles et de robes en pagne depuis une semaine. Je n'arrive pas à tenir le délai à cause du délestage", avance-t-il. Les temps de délestage dans ce quartier populaire sont, à l'en croire, récurrents. Toute chose qui rend systématiquement non opérationnelles ses machines à coudre dotées de moteurs électriques. Il a cependant trouvé une solution palliative. "Je suis allé louer des machines à pédale. Elles sont plus lentes et leur utilisation est fatigante", révèle-t-il. Il ajoute avec un sourire en coin : "Cela me rappelle quand j'apprenais à coudre, dans les années 80".

Frédéric Mobio est un sacré veinard en face de Bakary Kassim et d'Eric Zoh. Le premier est réparateur de téléphones portables et vendeur d'accessoires de téléphones portables. Le second est le gérant de Hoz Multi Services, petite entreprise spécialisée dans la photo numérique et dans les tampons industriels. Tous les deux sont situés à Adjamé 220 Logements, en bordure de la voie bruyante qui mène au district de police. "Je n'arrive plus à survivre. Sans courant, je ne peux pas travailler, mais pire, j'ai arrêté la vente des accessoires. Il faut que les autres collègues travaillent pour venir passer des commandes or ils n'arrivent pas à travailler eux aussi, à cause du délestage", révèle Bakary Kassim.

Le gérant de Hoz Multi Service commence à désespérer comme le réparateur de téléphones portables. "Ici, on était déjà habitué aux coupures intempestives d'électricité. Depuis février, avec ce nouveau mot de délestage, c'est encore pire. On va donc mourir, nous autres qui n'avons pas les moyens", s'exclame Eric Zoh. "On veut, lâche-t-il en haussant légèrement le ton, devant ses employés trempés de sueur, dans son local exigu, que l'Etat règle ce problème au plus vite". En attendant, laisse-t-il tomber en haussant davantage le ton : "On espère que les factures (d'électricité) seront aussi délestées". La métaphore a le mérite d'arracher le rire à un de ses collaborateurs assis devant un ordinateur éteint. Ce dernier remue la tête et pousse un soupir : "On va faire comment ?".

Il y a quelques années, il aurait peut-être dit: "ça va aller".

André Silver Konan

 

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24 février 2010 3 24 /02 /février /2010 12:02

Les raisons profondes d’un délestage prévisible

Retards dans les investissements, vétusté des infrastructures, effets négatifs de la crise du 19 septembre 2002, fraude… La Côte d’Ivoire dans le noir depuis quelques semaines et jusqu’en mai prochain. Raison officielle : « une avarie survenue sur un groupe important du parc de production du réseau électrique ivoirien ». Une aubaine pour expliquer une situation qui couve depuis 2006. Comment en l’espace d’une décennie, la Côte d’Ivoire présentée comme un modèle de réussite en gestion de l’électricité en est arrivée à cette situation ? Pourquoi en dépit des alertes, le gouvernement n’a pu prendre de dispositions pour éviter qu’on arrive aux délestages ? Enquête.

Le dimanche 24 janvier 2010, l’équipe de football de la Côte d’Ivoire joue contre les Fennecs d’Algérie dans le cadre de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN). Le match est serré. C’est l’heure des prolongations. Il est un peu plus de 21 heures. Au quartier Plateau Dokui, (commune de Cocody), dans le sous-quartier Djomi, dans le grand salon de Victor Kpan, enseignant à la retraite et président du comité local informel de soutien aux Eléphants, les inconditionnels de Didier Drogba et de ses camarades, qui se rassemblent à cet endroit depuis le début du tournoi, croisent les doigts. Depuis novembre 2009, entre 21 heures et 21 H 40, l’électricité est interrompue. L’heure du délestage approche et le match n’est pas terminé. Au troisième but de l’Algérie, qui élimine les Eléphants de la course, c’est le noir. Des supporters frustrés poussent des clameurs de colère. Le lendemain, certains habitants de l’îlot 87 se rassemblent à l’instigation de Victor Kpan et décident de signer une pétition pour se plaindre auprès de la direction régionale Abidjan Nord de la Compagnie ivoirienne d’électricité (CIE). Les signatures se récoltent encore quand le 1er février, tombe un communiqué de la direction générale de l’Electricité du ministère des Mines et de l’Energie qui fait état d’ « une avarie survenue sur un groupe important du parc de production du réseau électrique ivoirien » qui fait que « la fourniture de l’électricité pourrait être perturbée sur l’ensemble du territoire de février à mai 2010 ». L’avarie en question est une panne sur le groupe numéro 2 d’Azito qui produit 150 Mégawatts (MW).

Les pétitionnaires du quartier Plateau Dokui Djomi renvoient leur initiative aux calendes grecques. « L’enjeu est plus important qui dépasse le cadre de notre quartier », admet Victor Kpan.

Il n’a pas tort. Le communiqué de la direction générale de l’Electricité qui « invite toute la population à adopter une conduite d’économie d’énergie » est suivi les jours suivants par celui de la CIE. Celle-ci publie un programme de délestage qui couvre tout le pays. Le même jour, Simon Eddy, le directeur général de l’Electricité rencontre des industriels dans une ambiance surchauffée au Plateau. « On a puisé sur nos réserves hydrauliques mais le seuil est aujourd’hui dépassé. Les industriels étant les premiers concernés, il fallait qu’on les rencontre pour échanger avec eux », annonce-t-il. La révélation a le mérite de démontrer que l’avarie survenue à Azito est un épiphénomène devant l’ampleur du problème. Ce que reconnaît du reste le ministre des Mines et de l’Energie. Invité le jeudi 11 février par TV2 pour se prononcer sur la question, Léon Emmanuel Monnet révèle que « toutes les estimations concordaient sur le fait que la croissance de la demande était forte et que fin 2009, si rien n’était fait dans l’urgence, nous serions à cette période pris en délestage ». Comment en est-on arrivé là ?

 

Au commencement est la CIE

Nous sommes en 1990. « La Côte d’Ivoire, souligne Patrick Plane, enseignant à l’université d’Auvergnes (centre de la France) et spécialiste des systèmes de privatisation et des réseaux d’électricité en Afrique de l’ouest francophone, a été le premier Etat africain à se lancer dans une procédure de privatisation dans le secteur de l’électricité. En 1990, l’entreprise publique Energie électrique de Côte d’Ivoire (EECI) était dans une situation financière insoutenable et l’Etat, son unique actionnaire, dans l’impossibilité de la renflouer à hauteur de ses besoins d’assainissement». Pour cette raison, expose-t-il, « une réforme s’imposait rapidement, finalisée en 1990 avec la signature d’un contrat de concession, en réalité un contrat d’affermage (le terme prosaïque est gérance, NDLR) négocié de gré à gré avec un consortium dominé par une filiale du groupe Bouygues, la Société d’aménagement urbain rural (SAUR), déjà concessionnaire de la distribution de l’eau sur Abidjan et Electricité de France (EDF)».

L’universitaire français indique que « le binôme gestionnaire s’est ainsi constitué, combinant l’expertise de SAUR dans le recouvrement des factures, maillon faible des services publics africains, et la maîtrise technique de EDF dans le fonctionnement de réseaux électriques intégrés. Ensemble les deux opérateurs ont créé une société d’exploitation : la CIE ».

L’Etat ne dissout pas automatiquement l’EECI. Cela intervient en 1998. L’Etat crée trois nouvelles « sociétés d’Etat ». La Société de gestion du patrimoine du secteur de l’électricité (SOGEP) en charge de la gestion du patrimoine et du suivi des flux financiers. L’Autorité nationale de régulation du secteur de l’électricité (ANARE) contrôlant le concessionnaire et les producteurs indépendants et jouant par ailleurs le rôle d’arbitre dans les contentieux entre les différents acteurs du secteur. Enfin, la Société d’opération ivoirienne d’électricité (SOPIE) chargée du suivi des flux énergétiques entre producteurs indépendants et consommateurs et maître d’œuvres dans les travaux d’investissement de l’Etat notamment l’électrification rurale.

 

« Changements positifs »

Patrick Plane estime que « les changements intervenus depuis 1990 sont incontestablement positifs ». A cette conjoncture favorable, il faut ajouter la découverte au milieu des années 90 et l’exploitation de gisements pétroliers et gaziers qui viennent appuyer des barrages hydroélectriques existants.

De fait, les investissements de la Côte d’Ivoire en matière d’électricité sont plus ou moins importants. Le pays dispose de cinq centrales hydrauliques ou barrages hydroélectriques. Ayamé 1, mise en service en 1959, dispose de deux groupes qui produisent 24 MW. Ayamé 2  mise en service en 1965, possède deux groupes et produit 30 MW. En 1972, en 1979 et en 1980, l’Etat met successivement en service les plus importants barrages hydroélectriques du pays. Ils disposent chacun de trois groupes. Il s’agit de Kossou (175 MW), de Taabo (210 MW) et de Buyo (165 MW). Les barrages hydroélectriques produisent en totalité 604 MW.

Quant aux trois centrales thermiques qui fonctionnement avec du gaz et du pétrole, elles produisent 606 MW. La première, Vridi date de 1884. Elle est mise en service pour constituer une réponse aux premiers délestages du début des années 80, dus à la grande sécheresse qui a fait baisser le niveau des fleuves sur lesquels étaient construits les barrages hydroélectriques. Vridi dispose de quatre groupes et produit depuis 100 MW. Ciprel suit en 1995 avec ses quatre groupes qui produisent 210 MW. Enfin Azito,  mise en service en 1999 dont les deux groupes produisent 296 MW.

Le parc de production des deux sources d’énergie (hydroélectriques et thermiques) est de 1210 MW. Le problème qui se pose est que la «croissance soutenue de la demande (environ 5% par an depuis quelques années) n’a pas sa correspondance au niveau de l’offre. Tandis que la consommation augmente, en effet, le parc de production, lui, stagne quasiment. Pour une puissance installée de 1210 MW,  la puissance disponible aux heures de pointe (de 19 heures à 22 heures) est de 859 MW tandis que la demande nationale aux mêmes heures culmine à 876 MW, soit une marge négative de 17 MW », souligne dès le 2 décembre 2009 (deux mois avant « l’avarie » survenue à Azito)  lors d’une conférence de presse, Mathias Kouassi, le secrétaire général de la CIE.

 

« L’Etat était prévenu »

De fait, « depuis 2006, fulmine Jean Louis Billon, le président de la Chambre de commerce et d’industrie de Côte d’Ivoire (CCI-CI), l’Etat était prévenu par les soins de la CIE ». « Nous avons demandé des réflexions sur la question en 2006, ajoute Lakoun Ouattara, directeur général de la Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire (CGECI). Mais rien n’y a fait ». Une insuffisance dont est conscient le ministre des Mines et de l’Energie. « En 2006, admet-il, pour prévenir cette situation, nous avons organisé un séminaire important. Tous les acteurs étaient présents : les opérateurs gaziers, les opérateurs producteurs d’électricité, l’administration elle-même. Et nous avons défini un plan qui devrait normalement nous éviter cette situation ».

Ce plan attend d’être appliqué notamment avec le concours de la Banque mondiale, à en croire Léon Emmanuel Monnet.

Manque de volonté politique ou manque de ressources financières ou bien les deux à la fois ? « Nous nous trouvons dans cette situation, non parce que les planificateurs de ce secteur n’ont pas fait leur travail, mais simplement parce que les nouveaux ouvrages n’ont pas été réalisés dans les délais prescrits, et cela par manque de ressources », rétorque Jacques Chevalier, le directeur général de la Planification, de la Documentation et de la Formation du ministère des Mines et de l’Energie.

A qui incombait la responsabilité de réaliser les nouveaux ouvrages ? «Notre rôle est d’attirer l’attention de l’Etat sur les ouvrages qui sont sa propriété. Il appartient à l’Etat de faire les investissements dans ce sens », répond Flore Konan, la directrice générale de la CIE.

 Outre le manque de ressources de l’Etat, auquel, la CGECI ajoute le manque de volonté politique, le secteur est confronté à d’autres insuffisances. « Nous rencontrons des difficultés dans l’exploitation du réseau, note le secrétaire général de la CIE. Cette situation résulte à la fois des effets négatifs de la crise déclenchée en 2002 d’une part, et des contraintes d’exploitation, d’autre part ».

« Le Nord ne paye pas les factures », depuis huit ans, après le déclenchement de la crise le 19 septembre 2002, déplore la directrice générale de la CIE.

Pour sa part, Mathias Kouassi avance que « la dernière centrale a été construite en 1999. Alors que l’accroissement de la puissance installée est de 0 MW depuis lors, l’accroissement de la pointe a augmenté de 50%, l’accroissement de la consommation de 47% et l’augmentation du nombre de clients de 56% ». Parallèlement, il relève des « difficultés liées au transport d’énergie : maillage insuffisant, capacité limitée des lignes de grands transits, capacité des lignes 90 kV d’Abidjan atteinte, transformateurs de puissance en limite de capacité sur Abidjan et à l’intérieur ».

Les difficultés toujours selon Mathias Kouassi sont aussi « liées à la distribution de l’énergie : lignes et câbles vieillissants et surchargés, transformateurs de distribution saturés ».

A tous ces problèmes, s’ajoutent des « difficultés liées à l’environnement externe : la fraude, les vols et actes de vandalisme sur les installations électriques, les installations anarchiques », fait observer le secrétaire général de la CIE. En définitive, Mathias Kouassi conclut que « les retards dans les investissements, les renouvellements et les extensions conduisent à exploiter aujourd’hui certains ouvrages au-delà de leur capacité ».

 

Le délestage comme solution

Pour limiter les dégâts, depuis le dernier trimestre 2009, avant la survenue de l’avarie à Azito, la CIE, à en croire son secrétaire général, a opté pour une solution radicale : le délestage. Cette solution est à la fois une conséquence de toutes les contraintes citées plus haut et une solution « pour préserver les ouvrages », soutient Mathias Kouassi et « pour éviter que tout le système s’écroule », précise Yacouba Cissé, le sous-directeur de la communication de la CIE.

 L’une des solutions préconisées par la CIE est un investissement de 250 milliards FCFA non compris la réalisation d’ouvrages de production, à savoir un barrage hydroélectrique ou une centrale thermique. « Les investissements ont été déjà identifiés avec la tutelle. Les recherches de financement sont en cours au niveau de l’Etat », indique Mathias Kouassi. Ce que confirme le ministre Léon Emmanuel Monnet. A moyen terme, ce dernier prévoit la construction d’un barrage hydroélectrique à Soubré, dont les travaux, s’ils débutent cette année, s’achèveront en 2014. « C’est un projet lourd qui devrait coûter à l’Etat près de 350 milliards FCFA », affirme-t-il.

En attendant, il faut réparer la panne survenue à Azito, pour revenir au statu quo ante. Qui paye la note ? « C’est à l’opérateur qu’incombe la maintenance et la réparation, affirme Léon Emmanuel Monnet. C’est donc Azito qui fait les réparations mais sous le contrôle de la SOPIE, qui est techniquement responsable de la gestion de ce matériel. Nous espérons qu’assez rapidement, cette turbine va revenir sur le réseau ». Car regrette le ministre des Mines et de l’Energie : « Je n’ai pas de solution immédiate ». Quand la panne sera-t-elle réparée ? « Probablement fin mars, selon nos estimations », déclare Valentin Kouamé, le directeur général de la SOPIE. L’obscurité a encore de beaux petits jours devant elle…

 André Silver Konan

 

 

L’électricité en chiffres et en date

-De 1952 à 1990, l’Energie électrique de Côte d’Ivoire (EECI) est le concessionnaire du service public de l’électricité. En 1990, l’Etat se désengage et l’on assiste à l’avènement de la Compagnie ivoirienne d’électricité (CIE, privé). A partir de 1994,  des producteurs indépendants font leur apparition. Ciprel 1 d’abord, puis Ciprel 2 en 1996. Azito Energy en 1999.

 

-L’exportation vers les autres pays de la sous-région, dans le cadre de l’interconnexion sous-régionale, a chuté. De 1563 GWh en 2002, elle est passée à 1066 GWh en 2007. Elle a considérablement chuté depuis le début de l’année 2010.

 

-La Côte d’Ivoire dispose de 1885 km de lignes de transport 225 kV (chiffres datant de 2006) et de 2516 km de lignes de transport 90 kV. Le nombre de postes de transformation « haute tension » est de 44 tandis que le nombre de postes de transformation « basse tension » s’élève à 8092.

 

-En 2009, le nombre de clients « basse tension » de la CIE a atteint le million. Chiffre record dans un pays africain d’au plus 20 millions d’habitants. En 2007, la seule ville d’Abidjan comptait 418.989 clients « basse tension ».

 

-En 1998, un plan directeur dit « Electrification rurale » a été élaboré par le gouvernement. 8513 localités ont été recensées. Jusqu’en 2009, 2632 ont été effectivement électrifiées, par raccordement au réseau national interconnecté. En ce qui concerne l’éclairage public, il y a 350.000 foyers lumineux.

 

-Au 31 décembre 2007, 73.78% de la population ivoirienne avait accès à l’électricité. Cependant, 30 localités sur 100 avaient été électrifiées.

Une sélection de ASK

 

 

Les solutions de deux experts

Du 24 novembre au 3 décembre 2008, s’est tenue à Marrakech (Maroc) une formation sur les systèmes énergétiques en Afrique. La présentation de la situation énergétique de la Côte d’Ivoire a été assurée sur la base d’un document établi par deux experts, Koffi Koménan et Serges Koman Yapo, chargés d’études à la direction de l’Energie du ministère des Mines et de l’Energie. Dans ce document détaillé, des solutions sont esquissées en guise de réponse à apporter à la question du manque d’énergie. Les deux experts soutiennent que « la flambée des cours du gaz naturel ivoirien dont le taux est indexé à celui du pétrole sur le marché international, l’impact des cours pétroliers sur le prix de l’électricité, les changements climatiques » constituent des problèmes durables qu’il faut résoudre à travers des « solutions alternatives aux énergies fossiles (gaz, pétrole, NDLR) ». Ces solutions sont « l’hydroélectricité, l’énergie solaire, la biomasse énergie ». Les deux experts soutiennent que « le potentiel d’aménagement hydroélectrique » du pays est important : 1.905 MW, soit plus que le double de la consommation nationale aux heures de pointe. Dix-sept sites (Aboisso, Kocumbo, Singrobo,Tiassalé, etc.) et quatre cours d’eau (Bandaman, Cavally, Comoé, Sassandra) par eux, ont été identifiés, sur la base d’études préalables. Selon eux, un barrage construit à Soubré sur le Sassandra pourrait produire 328 MW, soit un peu plus que la production (300 MW) d’Azito, la plus grande centrale thermique actuelle du pays, Azito. Le plus petit barrage pourrait être érigé à Drou (département de Man) et pourrait produire 16 MW, soit un peu moins que la production du plus vieux (1959) barrage hydroélectrique du pays : Ayamé 1.

Pour ce qui concerne l’énergie solaire, une étude menée par la Société internationale d’énergie solaire (ISES) indique que les caractéristiques du rayonnement solaire en Côte d’Ivoire sont suffisamment considérables : 5.000 Wh/m2 dans le sud contre 5.342 dans le nord. Toute chose qui, selon nos deux experts, peuvent aider aux « exploitations individuelles pour éclairage domestique, installations privées de chauffe-eaux solaire à usage domestique, installations privées de séchoirs solaires pour les coopératives de café et de cacao ».

Quant à la biomasse énergie qui fait partie des Energies renouvelables (EnR), les deux chargés d’études du ministère des Mines et de l’Energie soulignent qu’elle concerne la « production d’électricité à partir des déchets urbains » telle la décharge d’Akouédo ou la « production d’électricité à partir des résidus agricoles, comme la cabosse de cacao (dont la Côte d’Ivoire est la première productrice mondiale, NDLR), la balle de riz, la sciure de bois, la bagasse de canne, etc. ».

Problème toutefois. Les coûts pour l’installation d’énergies renouvelables sont prohibitifs, du moins par rapport à l’investissement pour l’énergie thermique. Nos deux experts relèvent par exemple qu’un projet pilote d’électrification de cinq villages par une microcentrale solaire coûterait environ 2 milliards FCFA.

Par ailleurs, selon Léon Emmanuel Monnet, il faut plusieurs années pour construire un barrage hydroélectrique alors qu’en un an, il est possible de construire une centrale thermique.

André Silver Konan

 

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18 février 2010 4 18 /02 /février /2010 14:30
Ambiance de fin de règne dans les ministères

Cabinets ministériels déserts, ministres absents, dossiers empaquetés, angoisse. Six jours après la dissolution du gouvernement par le Président Laurent Gbagbo, les ministères vivent dans des ambiances contrastées. Reportage.

La cité administrative du Plateau, en ce début d’après-midi du mercredi 17 février, connait son ambiance habituelle de fonctionnaires aux visages blanchis par la climatisation qui descendent de leur immeuble, riant entre eux, et marchant entre les pelouses réhabilitées, pour aller s’offrir un déjeuner rapide. Au 26è étage de la tour C, siège du ministère de la Construction et de l’urbanisme, l’ambiance est radicalement différente. Les secrétaires sont regroupées dans le vaste couloir. Elles devisent mais se taisent toutes systématiquement à la vue d’une personne étrangère, comme si elles avaient peur qu’une oreille indiscrète surprenne leur conversation. « C’est juste l’heure de la pause », précise une secrétaire. Marcel Amon-Tanoh (Rassemblement des républicains-RDR) n’est pas revenu à son bureau depuis la décision de dissolution du gouvernement (et de la Commission électorale indépendante) prise par le chef de l’Etat le vendredi 12 février dernier. En début de semaine, une folle rumeur avait circulé en ville faisant état de ce que certains collaborateurs du ministre Marcel Amon-Tanoh avaient été empêchés par des agents des forces de l’ordre d’entrer dans leur bureau. « Faux ! », dément Jacques Kanga Konan, le conseiller technique principal du ministre de la Construction et de l’urbanisme. Dans son bureau, des dossiers sont entreposés sur des fauteuils à côté de cartons entrouverts. « C’est vrai que les gens sont dans l’expectative, fait-il remarquer, mais les membres du cabinet sont au travail. On a eu une réunion avec le directeur de cabinet qui nous a demandé d’apprêter les dossiers en vue des passations des charges ».

A quatre étages plus bas dans le même immeuble, se trouve le siège du ministère de l’Enseignement supérieur. Cet endroit où règne depuis quatre ans Ibrahima Cissé dit Bacongo (RDR), le directeur de cabinet adjoint, le Prof Abdou Touré s’affaire dans son bureau. Le ministre est absent « depuis le début de la semaine », soutient un membre du cabinet qui souhaite garder l’anonymat.

Au 16è étage de la tour C, le ministre Rémi Allah Kouadio (Parti démocratique de Côte d’Ivoire-PDCI) est absent. Certains membres de son cabinet sont présents. C’est le cas de Félix Tanon, son chef de cabinet. Il est à son poste. « Vous voyez bien que les collaborateurs du ministre sont là », lâche-t-il avec son éternelle bonne humeur.

Dans le ministère de Moussa Dosso (Forces nouvelles, FN) sis au 11è étage de la tour C, le drapeau tricolore qui trône fièrement à côté d’un pot de fleurs dans le hall, paraît plus large que d’habitude. L’endroit est autant propre qu’il est vide. Les nombreuses caméras de surveillance semblent chômer. La présence ou non du ministre relève du secret d’Etat.

 

« Y’a pas ministre »

A la tour D, à un étage plus loin de la tour C, dans l’ascenseur qui mène au 28è étage, où se trouvent les bureaux de Daniel Aka Ahizi (Parti ivoirien des travailleurs-PIT), une collaboratrice du ministre de l’Environnement et des Eaux et forêts, engage une conversation avec son collègue, peu bavard. « Je vais au cabinet, même si… » : elle ne termine pas sa phrase avant de se demander : « Est-ce que le ministre est là ? » puis de répondre elle-même : « Dans tous les cas, je vais pour chercher mon parapheur ». Au 13è étage à la direction de la Police forestière dudit ministère, un agent des eaux et forêts lâche, l’air agacé, face à un visiteur qui insiste pour aller voir le ministre Aka Ahizi : « Y’a pas ministre on vous dit ! ». Il n’a pas tort. La dernière apparition du ministre de l’Environnement et des Eaux et forêts à son bureau date de la fin de la semaine passée.

Au ministère de l’Education nationale, les services fonctionnent comme si de rien n’était. Du service reprographie à la direction des écoles où s’envole un parfum doux qui embaume tout le palier, en passant par la direction des ressources humaines, animée comme toujours ; tout se passe comme les jours ordinaires. Mais au cabinet du ministre Gilbert Bleu Lainé (membre du Congrès national pour la résistance démocratique-CNRD) c’est le calme plat. A son secrétariat particulier, une de ses collaboratrices avance que le cabinet « est là. On travaille ». En l’absence du ministre.

Un autre ministre absent : celui de la Culture, Augustin Comoé (Front populaire ivoirien, FPI). Lui, a élu domicile à la tour E. Au 22è étage, l’inscription « le ministre ne reçoit que les mercredis sur RDV » semble être frappé de caducité. Ce mercredi, il ne reçoit pas. Pour la simple raison qu’il n’est pas. A l’accueil, le vigile de garde soutient que « tous les membres du cabinet sont partis ». Enfin, presque tous. Puisque dans le bureau entrebâillé du ministre, la secrétaire particulière et un conseiller du ministre rangent des dossiers. « On met de l’ordre », explique la secrétaire. Dans les couloirs vides du ministère, les immenses tableaux d’artistes qui peignent des scènes abstraites semblent jubiler de pouvoir régner en maîtres absolus dans un décor morne.

 

Elle ose

Surprise toutefois ! Au 16è étage de la même tour, un policier de la garde personnelle de Jeanne Peuhmond, la ministre de la Famille et des Affaires sociales (RDR) est bien présent. Il est connu au ministère pour être l’ombre de la ministre. Il est debout à l’entrée du bureau de la ministre et le vigile indique qu’il est bien placé pour répondre aux questions qui la concernent. « La ministre Peuhmond est l’une des rares ministres qui ose venir au boulot », fait remarquer le responsable d’une direction. Le garde du corps esquisse l’affirmation qui est en fait une question bien subtile et répond sans rien laisser transparaître « Ah bon ! ». Sa réponse a le mérite de ne pas assouvir la curiosité du fonctionnaire. Personne, en effet, ne veut confirmer ou infirmer la présence de celle-ci à son bureau.

Il n’empêche, Jeanne Peuhmond n’est pas la seule qui aurait fait un tour à son bureau. Au siège du ministère de l’Intérieur, un policier en tenue kaki, en faction dans le couloir, fait respecter la consigne « Il est formellement interdit de traverser le couloir ». Il assure que « le ministre est là » et refuse d’en dire plus. Dans la vaste cour, pleine de véhicules, un véhicule 4X4 avec une plaque d’immatriculation fantaisiste (elle commence par WW) est garé au parking réservé au véhicule du maître des lieux.

Toujours au Plateau, au bloc ministériel, siège traditionnel des ministères des Affaires étrangères et de la Justice, les services et directions centrales fonctionnent normalement. « Le ministre Mamadou Koné (FN, NDLR) était là. Il est parti il n’y a pas longtemps », indique le sergent-chef de garde à la réception du ministère de la Justice. Ce que confirme un vigile à l’entrée de l’imposant bâtiment. Il est un peu plus de 16 heures. Jusqu’à cette heure, le chef de la diplomatie ivoirienne n’est pas encore à son bureau. Youssouf Bakayoko (PDCI) n’est pas retourné à son bureau depuis vendredi. Son cabinet est pourtant animé à cette heure de la journée. Au bas de l’escalier qui mène à son bureau, et d’où monte un tapis rouge propre et velouté, le visiteur ne peut rater les posters des neuf ministres des Affaires étrangères qui se sont succédé depuis Félix Houphouët-Boigny jusqu’à Bamba Mamadou. « C’est après le départ d’un ministre qu’on accroche son poster », explique un fonctionnaire tiré à quatre épingles à une dame grande et corpulente qui dit ne pas comprendre pourquoi le poster de l’actuel ministre n’est pas accroché.

 

« Dans dix jours, ce sera la pagaille »

Immeuble Sciam du Plateau. A cet endroit, se trouve au 15è étage, le ministère qui est sous les feux de la rampe depuis l’annonce début février des délestages. « Le ministre (Léon Emmanuel Monnet, FPI, NDLR) était là », avance Désiré Chaoua, le patron de la communication du ministère des Mines et de l’Energie. Certes à cette heure (plus de 17 heures), il n’est pas à son poste. Cependant, le chef de cabinet Bernadette Salami est à la tâche. Elle donne des instructions à une secrétaire attentive. « On travaille. Il y a tellement de dossiers urgents… Cependant je dois dire que si ça continue ainsi, dans dix jours, ce sera la pagaille dans certaines administrations puisque les gens ont besoin d’ordres clairs et précis qui risquent de ne pas venir ». La directrice de cabinet Sylvie Dadié est aussi à son poste. Ses trois secrétaires qui ont toutes participé à la messe des cendres (leur front est marqué d’une croix à la cendre) sont à leur poste. Elle parle de la conférence de presse qui devrait être organisée cette semaine mais qui a été reportée « à cause des événements ». Elle espère que les choses vont entrer dans l’ordre assez rapidement.

A un étage plus haut, au ministère du Plan de Paul Antoine Bohoun Bouabré, personne en vue ni à l’accueil, ni dans les couloirs. Le secrétariat particulier, les bureaux du chef de cabinet, du directeur de cabinet adjoint, des conseillers techniques, tous hermétiquement fermés. Personne pour indiquer si le travail continue.

Par contre, bien que le ministre Youssouf Soumahoro (FN) fût absent, le ministère du Commerce sis à l’immeuble CCIA du Plateau, n’est pas vide. Le chef de cabinet assure que le directeur de cabinet Boukary Berthé est bien à son bureau. « Le cabinet est au travail », lance au passage un agent du service communication. Les caméras de surveillance, omniprésents, sont là pour rappeler que Youssouf Soumahoro accorde de l’importance à sa sécurité. Dans le couloir « réservé uniquement au ministre », aucune ombre humaine. Depuis la semaine passée, le locataire du département du Commerce n’a pas retrouvé ses locaux. La réception située juste à côté de l’ascenseur jamais déserte quand le ministre est présent, est vide.

Au 15è étage du même immeuble, « les patrons viennent juste de partir. Madame le ministre (Marie Amah Téhua, PDCI, NDLR) n’est pas venue au travail », affirme un agent de sécurité. Les couloirs vides rendent plus visibles des affiches qui sensibilisent sur la consommation de l’eau en sachet, l’un des chantiers du ministère de l’Industrie et du développement du secteur privé.

 

« Interdits de se rendre au travail… »

Le ministère des Transports n’échappe pas à la morosité. Au Postel 2001, les collaborateurs directs de Albert Toikeusse Mabri (Union pour la démocratie et la paix, NDLR) au sein de son cabinet, sont rares. « Vous avez bien lu dans la presse que le ministre est partant. Alors, on se prépare à cela », laisse tomber un peu gêné, un conseiller qui ne souhaite pas être nommément cité dans un article de presse.

Changement de destination. A Cocody, au siège du ministère de la Reconstruction, la ministre Fatoumata Bamba-Hamza (Mouvement des forces d’avenir-MFA) est absente. Certains de ses collaborateurs sont au travail. Une d’entre elles rit de certaines rumeurs relayées dans la presse, faisant état de ce que la garde rapprochée des ministres proches de l’opposition, leur aurait été retirée dès le vendredi passé. « Moi, j’ai vu la ministre avec son garde du corps », soutient-elle. Son collègue rétorque qu’à sa connaissance, c’est « un message de la gendarmerie qui a rappelé les gardes du corps gendarmes, pas les policiers ». Ce dernier déclare qu’il ne se fait pas d’illusion que le ministère de la Reconstruction sera fondu dans un autre. « Quand on parle de réduire les postes ministériels, c’est un peu ici que les gens regardent ».

Assurément, les spéculations de la presse ne laissent pas indifférents certains fonctionnaires dans des ministères. Chez Théodore Mel Eg (Union pour la démocratie citoyenne-UDCY), le ministre de la Ville, qui a aménagé dans des locaux à la Riviera 2, à cette heure de la journée (18 heures), les retardataires s’empressent de rentrer chez eux. Quid du ministre ? « Comment ! N’est-ce pas dans la presse que j’ai lu que les ministres sont interdits d’entrer dans leurs bureaux ? Alors le ministre n’est pas là !», s’exclame une jeune dame. Celle-ci hèle un taxi et s’y engouffre sans autre forme de procès. L’un des agents de sécurité qui suit la scène, esquisse un sourire gêné et hausse les épaules. L’heure n’est pas aux grandes confidences dans les ministères.
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25 janvier 2010 1 25 /01 /janvier /2010 14:41

Qui était Thierry Zébié ? Comment a-t-il été tué ? Qui l’a tué et pourquoi ? Plus de dix-huit ans après la mort violente de cet étudiant de 24 ans, inscrit à la faculté de sciences et techniques de l’université d’Abidjan, témoins oculaires et auriculaires, acteurs directs ou indirects de cette affaire, commencent à briser la loi de l’omerta qui depuis le jour noir du lundi 17 juin 1991, maintient cette mort au panthéon des crimes non élucidés. Le début de la vérité sur ce crime attribué à la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci), moins de deux ans après sa création ? Enquête sur un drame médiatisé qui a bouleversé le milieu scolaire et estudiantin.

 

“Nous ne sommes pas découragés, mais désolés et déçus d’avoir constaté que la Côte d’Ivoire ait pu fabriquer des produits de cette nature, les mêmes qui s’étaient signalés par l’assassinat de leur camarade Thierry Zébié, il y a quelques années”. A la veille de la fête de Noël 2002, en pleine crise politico-armée, Augustin Laurent Dona Fologo évoque un souvenir douloureux : la mort de Thierry Zébié Zirignon. Le président du Conseil économique et social ne cache pas son amertume. Désigné négociateur pour le compte de l’Etat de Côte d’Ivoire par le président de la République Laurent Gbagbo, quarante-cinq jours plus tôt, il revient du Togo,  » la mort dans l’âme « , selon ses propres termes. Il fait le parallèle entre la mort brutale de Thierry Zébié attribuée à la Fesci et la rébellion de ceux qui s’appelleront plus tard les Forces nouvelles, conduite par un certain Guillaume Soro, ex-secrétaire général de la Fesci , présent à Lomé. L’accusation de Laurent Dona Fologo, ministre au moment des faits et secrétaire général du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI, parti alors au pouvoir) est à la fois impersonnelle et simple. Elle a toutefois le mérite de replacer la Fesci au banc des accusés de crimes. L’énoncé des faits, lui, n’est pas aussi simple.

 

« Le 17 juin, relate Alphonse Voho Sahi, actuel conseiller spécial du chef de l’Etat et enseignant syndicaliste à l’université d’Abidjan, à cette époque, dans son livre  » Une chronique de la révolution démocratique en Côte d’Ivoire (1989-1995) », au cours d’un meeting organisé au parking de l’université, les étudiants décident de  » libérer le Koweit « . Un nom donné à la cité universitaire de Mermoz occupée par Zébié qui y règne en maître comme Saddam Hussein au Koweit. Nous sommes dans le contexte de la première guerre du Golfe dont les images sont retransmises chaque soir au Centre culturel français d’Abidjan, au journal télévisé de la nationale française France 2. Il faut donc  » libérer  » Mermoz comme les Américains, le Koweit. La marche rassemble tant de monde qu’au moment où la tête de manifestation se trouve au Cours secondaire protestant (CSP), la queue est toujours au campus. La foule n’est pas encore arrivée à la cité Mermoz quand on découvre le corps de Thierry Zébié, couvert de toutes sortes d’objets ; morceaux de bois et cailloux comme on en trouve sur un chien écrasé ». Il est un peu plus de 12 heures.

 

Négocier avec Zébié

 

Eugène Djué, alors numéro deux de la Fesci se souvient : « Quand nous convoquons notre meeting le lundi 17 juin 1990, au campus de Cocody, Thierry Zébié n’entreprend rien de grave. Nous finissons notre meeting sans incident. Les étudiants se dispersent. Mais certains membres du bureau restent là et nous nous rendons au  » guédégbadrôme  » (lieu de vente de beignets, NDLR). Il y a des gens qui criaient pendant le meeting, « Libérez le Koweit ! » Mais cela ne relève d’aucune préméditation. Quand, à un moment donné, on décide de rentrer, nous voyons des étudiants en train de courir partout. On rencontre un, en sang, qui fuit. Nous devions passer par Mermoz pour aller chez Martial Ahipeaud, à la Sogephia. Sur notre passage, les gendarmes sont arrêtés au carrefour de Mermoz. Apparemment, ils ne sont pas informés qu’un drame vient de se produire. C’est quand nous arrivons chez Martial Ahipeaud qu’on apprend que Thierry Zébié a été tué « .

 

Martial Joseph Ahipeaud, alors secrétaire général de la Fesci , soutient qu’il fait tout ce qui est en son pouvoir, ce jour-là pour éviter le drame. Dans un premier temps, il dit « avoir essayé de contenir la foule ». « Ce sont les filles de Mermoz qui sifflent pour convoquer un meeting au campus, sur le parking. La direction de la Fesci est prise de court car je m’apprête, ce jour-là à aller déposer la liste des loubards à la Primature pour exiger du gouvernement une action contre leurs exactions. C’est ainsi que je me retrouve sur le parking pour essayer de contenir la foule », relate-t-il. Il soutient avoir, dans un second temps, « envoyé certains responsables de la direction vers Mermoz pour négocier avec Zébié et ses amis en leur demandant de bien vouloir quitter la cité avant l’arrivée de la foule puisqu’elle est difficile à contenir. Car les filles de Mermoz exigent un meeting dans leur cité pour la libérer de l’emprise de Zébié et de sa terreur. Les camarades du bureau exécutif national de la Fesci , envoyés sur place, trouvent Zébié et ses camarades au kiosque. Lorsque les camarades leur donnent l’information, tous les autres prennent des taxis et quittent la cité. Sauf Zébié ».

 

Dans un troisième temps, il dit tenter la diversion : « Pour faire baisser la tension, je fais traîner la foule deux heures durant sur le campus en inventant la marche sinueuse qui devrait parcourir toutes les administrations de l’université ».

 

Sous la pression de « la foule d’étudiants qui exige que le secrétaire général les conduise à Mermoz qui doit être  » libéré  » car la Fesci doit y tenir son premier meeting contre l’avis des loubards », Martial Ahipeaud finit par prendre la voie de la cité universitaire de Mermoz.

 

« Je suis à la montée de la colline du Collège de Cocody, fait-il savoir, quand l’incident du meurtre de Zébié me parvient ».

 

Le témoignage de Jean Blé Guirao, alors numéro trois de la Fesci est plus précis : « La foule d’étudiants qui devance le secrétaire général à Mermoz se retrouve nez à nez avec Thierry Zébié et trois de ses gars, au kiosque, devant la cité. Thierry Zébié est armé d’un pistolet. Devant la foule, il tire en l’air. Quand il sent que la pression de la foule ne faiblit pas, il s’enfuit et va trouver refuge dans la villa d’un couple qui à ce temps, aide beaucoup les militants de la Fesci. Thierry Zébié sait, étant donné qu’il était l’un des nôtres au début, que quand on nous pourchasse de Mermoz, on se refugie souvent là-bas. Les gens le suivent. Très vite, la villa est encerclée. Le salon est investi. De même que la chambre ».

 

Les dernières secondes de l’étudiant relèvent des fictions de mort violente. Selon Jean Blé Guirao, « Il y a trois personnes en tenue jeans complet avec des paires de basket, qui sont dans la cuisine. C’est l’un d’eux qui porte la brique sur la tête de Thierry Zébié qui s’écroule ».

 

Par la suite, selon les témoignages que Martial Ahipeaud dit avoir recueillis plus tard, l’individu « qui l’assomme le livre à la vindicte populaire ».

 

« L’irréparable »

 

La nouvelle de « l’irréparable », expression employée par le commentateur du reportage diffusé au journal de 13 heures à la télé nationale, le même jour, plonge la Nation dans l’émoi.

 

« C’est un événement douloureux, se rappelle Thérèse Yobouet, présentatrice du journal de 13 heures, ce jour-là. C’est la première fois qu’un tel drame survient et j’en suis complètement bouleversée puisqu’il s’agit de la mort d’un homme ».

 

Comment en est-on arrivé là ? Dans un document disponible sur le site de son parti politique, l’Union pour le développement et les libertés (UDL), intitulé « De Zébié à Guéi : au nom de la liberté », Martial Ahipeaud, aujourd’hui titulaire d’un doctorat et résidant pour la plupart du temps en Europe, répertorie des actes qu’il attribue à Thierry Zébié, susceptibles d’expliquer son lynchage à mort, du moins la fronde des militants de la Fesci contre lui.

 

« Le 7 février 1991, écrit Martial Ahipeaud, Thierry Zébié conduit une action de sabotage de ma conférence de presse se tenant à l’amphi Léon Robert (…) Le 14 février 1991, Zébié et sa bande de loubards vont incendier la maison de mes parents adoptifs à Cocody Sogefia. Entre février et mai 1991, ses actes de violation de la dignité féminine sont légion à la cité universitaire de Mermoz. Le 15 mai 1991, à la tête d’une cohorte de loubards, Zébié attaque ma conférence de presse qui se tient au Forum de l’université. Notre camarade Marius Eponon a la paume transpercée quand il s’interpose entre le couteau d’un des loubards et moi. La nuit du 17 mai 1991, Zébié conduit les forces spéciales qui massacrent les étudiants à la cité universitaire de Yopougon. La nuit du 16 juin, il laisse dans le coma, un étudiant sur le campus parce qu’il conteste avec d’autres camarades la dernière décision du Président Houphouët de créer une commission nationale d’enquête (sur les événements de Yopougon, dans la nuit du 17 mai 1991, NDLR) alors que la Fesci veut une commission internationale. C’est cette énième action qui pousse les filles à organiser un meeting de protestation contre sa bande le lendemain alors que la direction de la Fesci avait donné le mot d’ordre de calme ».

 

La vengeance comme mobile du crime? « J’affirme haut et fort que ce n’est pas la Fesci qui a commis ce crime », se défend Martial Ahipeaud. Non coupable ! Telle est invariablement la ligne de défense de la direction de la Fesci.

 

« A l’époque, je suis étiqueté comme le dernier des extrémistes, mais pas une seule fois l’idée de tuer quelqu’un ne me vient en tête en dépit, je précise, de tout ce que Thierry Zébié nous fait subir, à savoir les humiliations, les bastonnades, etc. Je suis là, sincère devant Dieu et je dis que jamais un jour, l’idée ne nous est venue en tête de le tuer. Jamais. Peut-être l’effrayer, le frapper un peu et le laisser partir, mais aller jusqu’à le tuer, jamais ! », jure Eugène Djué.

 

Pour lui, le gouvernement (PDCI) du Premier ministre Alassane Ouattara qui désigne quatre jours après, la Fesci comme étant responsable de la mort de Thierry Zébié, trouve en eux « le coupable idéal. Ceux qui tuent Thierry Zébié sont convaincus qu’ils ne seraient pas du tout soupçonnés, parce que le coupable désigné est là, c’est la Fesci qui avait tenu un meeting au cours duquel on a crié « Libérez le Koweit ! ». Mais  » Libérez le Koweit », c’est quoi ? Etait-ce aller tuer quelqu’un ? Non ».

 

Les responsables de la Fesci voient en cette mort, un coup monté du pouvoir. « Les trois personnes en tenue jeans complet avec des paires de basket, sont habillées exactement comme les éléments de la brigade de recherche de la gendarmerie. Je savais comment ils s’habillaient parce qu’on était très souvent confronté à eux. Ceux qui ont kidnappé une étudiante devant la cité Rouge s’habillaient exactement ainsi. C’est l’un d’eux qui a porté la brique sur la tête de Thierry Zébié », accuse Jean Blé Guirao, aujourd’hui secrétaire général adjoint de l’Union pour la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI, parti d’opposition). Dans quel but le pouvoir ferait-il tuer Thierry Zébié qui s’oppose à la Fesci , la bête noire du gouvernement ? Dans le but de noircir le casier judiciaire de ce mouvement et de détruire son honorabilité dans l’opinion ainsi que freiner son influence dans le milieu estudiantin, répondent en chœur les responsables de l’époque. « La preuve est que, démontre Martial Ahipeaud, le 21 juin 1991, soit quatorze mois jour pour jour après la création de la Fesci , symboliquement, le gouvernement prend une décision de dissolution de notre syndicat. A qui profite alors le crime ? ».

 

Militant de la Fesci

 

A la Fesci , rétorque d’un côté le gouvernement et de l’autre, d’autres étudiants qui fustigent les méthodes de la Fesci. Parmi eux, Claude Daniel Djè Konan, alors étudiant au département d’allemand et président de la Jeunesse estudiantine du PDCI, section Yopougon-Toits rouges. Pour lui, « Thierry Zébié est au départ un militant de la Fesci. Il découvre par la suite que ce mouvement est plutôt une mafia à la solde de l’opposition d’alors pour renverser le pouvoir PDCI. Il se retire carrément. La Fesci ne lui pardonne pas ce qu’elle qualifie de « félonie ». Elle cherche donc à l’éliminer. Non seulement pour se venger de lui mais pour passer un message très ferme à tous ceux qui comme Thierry Zébié, seraient tentés de rallier le camp adverse. Des gens de la Fesci le ratent une première fois dans un maquis à Yopougon. La dernière tentative est l’opération conduite par Martial Ahipeaud lui-même à partir du campus. Presque toute la Fesci réussit à surprendre Zébié dans le kiosque à Mermoz ».

 

Eugène Djué reconnait, en effet que Thierry Zébié est au départ l’un des leurs. « C’est lui qui nous aide à escalader les murs quand la police boucle certains endroits, au début de la lutte ».

 

Les allégations de Claude Daniel Djè Konan sont corroborées par Fabrice Sibry Mahi, étudiant en licence de mathématique à cette époque et résident de la cité de Mermoz. « Je ne suis pas alors un ami de Thierry Zébié, juste quelqu’un qui échange de temps en temps avec lui », précise-t-il. Il se souvient de lui comme étant « un garçon brillant, un solide gaillard, adepte des arts martiaux, élégant et propre sur lui ». Fabrice Sibry Mahi, se disant aujourd’hui « libre penseur » fait savoir qu’il assiste de loin à la scène, « parce que tout cela lui fait peur. Ce jour-là, on sent que quelque chose de grave va se passer. Les militants de la Fesci sont comme pris d’une transe collective. Ils courent dans tous les sens, crient ». Il soutient qu’il voit des membres du bureau de la Fesci discuter avec Thierry Zébié et des gens autour de lui. « Je ne m’intéresse pas trop aux manifestations, de ce fait, je sais qu’ils sont membres du bureau de Martial Ahipeaud mais je ne connais pas leur nom. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle ils en veulent à Thierry Zébié. Ce dernier dans le milieu estudiantin est autant célèbre que Martial Ahipeaud, plus que Eugène Djué, le numéro deux et encore plus que Blé Guirao, que les étudiants connaissent à peine. En outre, nombre d’étudiants sont jaloux de lui parce qu’ils lui reprochent une vie ostentatoire. Ce qui n’est pas faux ». Fabrice Sibry Mahi, aujourd’hui cadre supérieur dans une entreprise privée, avance que  » le 17 juin, vers midi, alors que la foule d’étudiants encercle de plus en plus Thierry Zébié, un coup de feu est tiré. Je ne vois pas Thierry Zébié tirer pas plus que celui qui tire. Mais la thèse défendue plus tard par les responsables de la Fesci , tendant à dire que Thierry Zébié tire avec un pistolet qu’il a sur lui, pour moi est totalement contradictoire ». La raison : « Si tant est qu’il possède un pistolet et qu’il sait tirer, pourquoi n’use-t-il pas de son arme pour se défendre quand il sent que son heure est proche parce que les militants de la Fesci l’ont rejoint dans la maison où il trouve refuge et le menacent avec des objets contondants divers ? ». Pour lui, « c’est justement ce coup de feu qui fait fuir Thierry Zébié, un garçon connu pour n’avoir peur de personne et qui plus est, inspire la crainte chez ses assaillants qui n’osent d’ailleurs pas l’approcher ». Fabrice Sibry Mahi est formel : « personnellement, je réprouve surtout la violence sexuelle attribuée à Thierry Zébié, cependant ma conviction est faite que les responsables de la Fesci de l’époque, ont minutieusement préparé son assassinat. Le motif est simple : il les combat ouvertement et son combat commence à trouver des soutiens dans d’autres cités, surtout celles de Cocody où certains étudiants que la Fesci qualifie de loubards s’organisent pour ne pas qu’elle y prenne pied ».

 

« Dieu nous pardonne »

 

La piste Fesci bénéficie de l’intime conviction de l’Union interafricaine des droits de l’homme (UIDH). Dans un communiqué publié en mai 2007, à la suite du saccage du siège de la Ligue ivoirienne des droits de l’homme (Lidho) par des individus présumés de la Fesci , l’UIDH affirme que « depuis quelques années, la Fesci a pris une forme proche d’une organisation mafieuse. Elle s’est illustrée de façon notoire, dans de nombreux cas de violations de droits de l’homme. Son nom est associé aux assassinats de Thierry Zébié, un étudiant hostile à ses agissements, d’Habib Dodo, un dirigeant de l’Association générale des élèves et étudiants de Côte d’Ivoire (Ageeci) ».

 

Pour sa part, Laurent Gbagbo monte au créneau quand Alassane Ouattara prend la décision de dissoudre la Fesci. Il parle d’une  » grande erreur  » et apporte officiellement son soutien politique à la Fesci.

 

Plus de dix-huit ans après ce drame qui continue vraisemblablement de hanter les souvenirs de nombre d’Ivoiriens et d’étudiants de cette époque, Martial Ahipaud continue de clamer son innocence : « Dieu est mon juge et il sait que je suis innocent de ce sang versé ». En attendant la mise sur pied d’une commission d’enquête, qu’il réclame, il conclut que « le 17 juin 1991, un crime fut commis et fut mis sur le dos de la Fesci qui, par moi, avait tout tenté pour l’éviter. Dieu nous pardonne le sang versé ».

 

André Silver Konan

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22 janvier 2010 5 22 /01 /janvier /2010 18:44
 
Eugène Kouadio Djué N'Goran est un membre fondateur de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire (Fesci). Président fondateur de l'Union des patriotes pour la libération totale de la Côte d'Ivoire (UPLTCI) qu'il crée à la faveur de la crise, il est ancien secrétaire général de la Fesci entre 1993 et 1994. Ce samedi 9 janvier 2010, quand il nous reçoit dans son village à Diabo (15 Km de Bouaké), dans le quartier N'Dènou, où il a établi son quartier général depuis fin 2008, il est habillé en tee-shirt vert et pantalon de sport blanc, entouré de membres de sa communauté. " Je n'aime pas les vestes parce que c'est un habit du colon", fait-il savoir. Quand nous lui rétorquons que le tee-shirt frappé du drapeau tricolore ivoirien, n'est pas une invention africaine, il répond que la veste dans l'esprit de nombre d'Africains, symbolise la domination occidentale. Dans un premier temps, il se refuse à toute interview, surtout quand l'un de ses collaborateurs lui chuchote qu'il ne saurait s'exprimer dans " Le Nouveau Réveil ". Il hésite un instant puis tranche en parlant suffisamment fort pour que tout le monde l'entende: " Je suis un enfant de Gbagbo donc je suis ouvert ".
 
La Fesci est aujourd'hui coupée en deux avec deux secrétaires généraux qui revendiquent chacun de son côté, une légitimité à l'issue de deux congrès organisés l'un à Abidjan par le secrétaire général sortant Augustin Mian et l'autre à Yamoussoukro, par l'un de ses adjoints Durand Zagol. Comment expliquez-vous le bicéphalisme actuel à la Fesci ?
A chaque passage de témoin, le bicéphalisme s'est dessiné. Avec pour point culminant, l'irruption de la machette lors du passage de témoin entre Soro Guillaume et Blé Goudé. C'est le schéma traditionnel : certains membres du bureau veulent être candidats quand d'autres soutiennent une candidature. La fracture interne est souvent alimentée par des intérêts exogènes. ça flambe donc. C'est la même chose aujourd'hui. Seulement cette fois, le problème se pose au sein du même groupe. Il n'y a pas de pouvoir aux trousses de ce groupe, heureusement. De toutes les crises à la Fesci que j'ai vues ou vécues, cette crise est la plus civilisée. Les arguments soulevés sont d'ordre juridique. Ce sont les textes qui constituent la base de la contestation. C'est le congrès qui a entraîné cela. Ce n'est pas le cas de certaines crises qu'on a connues qui s'inscrivaient dans un contexte d'irresponsabilité où on se contentait de dénigrer, de calomnier ou d'accuser sans fondement les autres.

La " dissidence " dirigée par Durand Zagol soulève un problème : celui de l'irrégularité du congrès organisé par Augustin Mian. Elle soutient que d'une part, le secrétaire général n'a pas compétence pour convoquer le congrès et d'autre part, le délai pour tenir le congrès n'a pas été respecté. Comment appréciez-vous cette question ?
Ne les appelez pas encore " dissidents ". Je préfère dire les camarades de Mian. L'amendement de l'article 3 actuel qui donne un mois de délai minimum pour la tenue d'un congrès a été introduit par nous à cause de certaines difficultés rencontrées pour l'organisation du congrès qui m'a porté à la tête de la Fesci. C'est un argument juridique qui est soulevé par ceux qui contestent la régularité du congrès qui a élu Mian. Il faut discuter avec eux. Les autres arguments soulevés par eux doivent aussi faire l'objet de discussion. Tout comme les arguments autant juridiques soulevés par le groupe de Mian. Sur ce sujet, je ne me prononce pas dans le fond dans les journaux. Pour le moment, je suis en train de travailler à recoller les morceaux avec mes jeunes frères. Je suis fondateur de la Fesci. Aujourd'hui , mon devoir est de faire évoluer ce mouvement. Quand il y a des problèmes comme ceux que nous vivons actuellement, tout le monde me demande de les régler. Les acteurs eux-mêmes m'appellent souvent pour demander mon opinion. Ils me considèrent comme leur doyen et je le suis.

C'est la première fois qu'un secrétaire général de la Fesci sollicite et obtient un second mandat. L'esprit n'est-il pas que le secrétaire général se retire après un mandat, en dépit du fait que la lettre lui permet de se représenter une seconde fois ?
Il ne faut pas voir les choses ainsi, de façon simple, je dirais. Ce sont les circonstances encore une fois qui vont jouer. Il n'est effectivement écrit nulle part qu'un secrétaire général ne peut pas se représenter. C'est une coutume que le secrétaire général sortant ne se représente pas. Mais une fois n'est pas coutume, dit-on. Encore que la coutume elle-même est juridique, quoiqu'elle ne puisse pas prévaloir sur ce qui est écrit dans les textes. Mian est donc fondé à solliciter cet autre mandat. Nous avions tenté dans le temps, de limiter les mandats à un seul. Cependant nous avons été retenus par les risques de changements intempestifs. Je constate en fin de compte que c'est ce que nous voulions éviter qui est en train d'arriver.

Que vouliez-vous éviter ?
 Ce que le second mandat de Mian aurait permis d'éviter, c'est la dispersion et les troubles en ces instants précis. Des troubles liés à un congrès mal géré. Cela aurait pu permettre de gagner en temps, en qualité de travail et en cohésion. Cela aurait dû être la continuité dans l'efficacité et aurait pu permettre de gagner.

Désiré Tagro, le ministre de l'Intérieur a pris ouvertement position pour Augustin Mian. Une décision que ne reconnait pas le groupe de Durand Zagol. Quelle est votre appréciation de la position du ministre de l'Intérieur ?
Je ne commente pas la sortie du ministre même si j'avais quelque chose à reprocher à cette sortie. Même si je pensais qu'il ne devrait pas prendre cette décision, ce ne serait pas à travers un journal que je le lui dirais. Je connais bien le ministre Tagro. C'est un aîné. Je parlerai avec lui afin qu'il nous aide à trouver un dénouement autre que celui qu'il prévoyait dans le communiqué. De mémoire de militant de la Fesci , aucun gouvernement, qu'il soit considéré comme hostile ou partenaire, n'a pu régler notre problème. Il ne faut donc pas croire qu'un ministre va pouvoir régler ce problème et trancher par voie de communiqué. C'est pourquoi, cette voie n'est pas bien indiquée. Mais le ministre est certainement nourri par la bonne volonté. Ce que je puis dire, c'est que le problème est à la fois simple et complexe. Il est simple parce que tous nos passages à témoin se font ainsi. Il est complexe parce que d'une part, nous sommes à une période très sensible et d'autre part, les acteurs sont issus du même moule. Moi, je ne suis pas d'accord avec ceux qui disent que tel n'est pas avec nous, tel est avec l'autre, etc. C'est faux ! Les gens disent cela pour calomnier. L'avantage qu'ils ont, c'est que nous sommes là. Ce qui n'était pas le cas quand nous étions aux affaires. La guerre des machettes, je vous l'assure, aurait pu survenir à notre temps si la sagesse et l'esprit de sacrifice n'avaient pas prévalu. Si j'ai accepté de partir, c'était dans l'intérêt supérieur du mouvement et pour éviter des situations plus graves. C'est ce dépassement qu'on demande parfois. Cela s'accommode mal avec l'orgueil.

A votre temps, les responsables de la Fesci ne géraient pas de gros intérêts financiers comme c'est le cas aujourd'hui, à en croire une enquête publiée le 20 mai 2008 par Human Rights Watch et selon des révélations récurrentes de la Ligue ivoirienne des droits de l'homme. Quelle lecture faites-vous de ces deux réalités ?
Ce ne sont pas les intérêts financiers qui alimentent les crises ou les commandent. C'est l'orgueil. Je prends mon exemple. Après avoir subi beaucoup d'humiliations, de sévices et de souffrances, il n'est pas facile de se voir accuser à tort, d'avoir été corrompu avec 30 millions FCFA par le pouvoir. L'objectif de mes accusateurs était mon départ. Les 30 millions FCFA n'étaient qu'un prétexte. Si dans ce genre de cas, l'orgueil s'y mêle, on finit par dire : " Eh bien, je ne bouge pas !"

Outre l'argent, il y a aussi le pouvoir que confère le secrétariat général de la Fesci. Qu'en est-il dans le cas présent ?
Pensez-vous qu'avant, le secrétaire général n'avait pas de pouvoir ? Le pouvoir est lié à l'argent. Quand les problèmes se posent, je vous dis que c'est l'orgueil qui annihile la capacité de se mettre au-dessus. Qu'est-ce qui coince dans la résolution de cette crise ? J'imagine ce que Mian pourrait dire en de telles circonstances. Il pourrait dire qu'il n'est plus prêt à travailler avec son camarade Zagol et les siens parce qu'il pourrait penser que ses camarades, même s'ils reviennent dans son bureau, pourraient œuvrer dans le sens de son renversement. Ses camarades pourraient se dire que s'ils entrent dans le bureau formé par Mian, il pourrait les absorber puis les " liquider " par la suite. La méfiance s'installe. Chacun campe sur sa position. Il faut donc avant tout, rapprocher les deux parties et travailler à la disparition du mur qui les sépare.

Que pensez-vous des révélations du quotidien " Notre Voie ", le journal du Front populaire ivoirien, le parti présidentiel, qui évoque souvent des parrains du FPI qui entretiendraient ce bicéphalisme ?
Des journaux disent aussi que certains anciens leaders entretiennent le bicéphalisme. Je leur demande tout simplement de les citer. Pour ma part, je ne suis pas concerné. Ce que je puis dire, c'est que le problème de parrain vient dès lors qu'il y a une fissure au sein du mouvement. Et la fissure survient toujours au moment du passage de témoin. Le vrai problème dans l'histoire tient en deux éléments. Il y a les causes internes et les causes externes. Les causes internes sont l'orgueil, le pouvoir et l'égoïsme des acteurs. En ce qui concerne les causes externes, je vous envoie à ma propre expérience. Dans mon cas, le pouvoir d'alors en voulait à ma tête. Cependant, il y avait aussi une bagarre de contrôle qui n'avait rien à voir avec le pouvoir. Aujourd'hui, le pouvoir ne cherche la tête de personne, du moins pas la tête du secrétaire général de la Fesci. Le pouvoir n'est donc pas directement acteur de la crise.

Que faut-il faire pour régler la crise?
Il faut appeler ces jeunes et discuter avec eux, et non prendre des décisions qui doivent leur être imposées. Quand on est jeune, qu'on est dans ce mouvement et qu'on n'a pas pris le temps de bien écouter parce qu'on n'a pas des gens pour donner des conseils très sages, on ne mesure pas toujours les conséquences des actes qu'on pose. Les amis ont besoin d'écouter des gens, mais il faut qu'eux-mêmes soient disposés à écouter. Ils ont besoin qu'on leur parle. Parfois, ils donnent l'impression de faire exprès mais non, ils ne font pas exprès. C'est que dans ces cas, ils écoutent la voie de leurs intérêts qui ne sont pas seulement financiers. Il faut donc leur parler et leur présenter les enjeux, la situation telle qu'elle est aujourd'hui. Vous avez parlé d'enjeu. Le plus grand enjeu actuel est l'élection présidentielle, avec la campagne électorale qui nécessite des ralliements de groupes sociaux en faveur de certains candidats notamment le président Gbagbo qui a toujours eu le soutien de la Fesci autant quand il était dans l'opposition que depuis bientôt dix ans qu'il est au pouvoir. De même, au cours de la campagne électorale, de l'argent circule.

Quel est votre avis sur cet enjeu qui semble être le fond du problème ?
 L'élection présidentielle est effectivement un enjeu important et je ne souhaite pas en parler dans le cadre de cette interview. C'est un réel enjeu et c'est la raison pour laquelle, quand le Président Gbagbo m'a fait l'honneur de m'appeler au Haut conseil de sa campagne électorale, j'ai rappelé tous les anciens camarades du mouvement. Cependant, l’enjeu le plus important est la paix sociale.

Quand vous fondiez le mouvement, vous aviez pris la résolution de combattre certaines pratiques jugées opportunistes du Mouvement des élèves et étudiants de Côte d'Ivoire, (Meeci), affilié au Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI, alors au pouvoir). Qu'est-ce qui explique que la Fesci soit accusée quelques années après de tomber dans les mêmes travers ?
Le Meeci n'inspirait pas confiance. A l'époque, ce qui était répandu en Côte d'Ivoire, c'était qu'un jeune ne se faisait pas confiance. Cela s'explique par la gestion de ceux qui dirigeaient les mouvements estudiantins avant nous, à savoir les camarades du Meeci. Tous les jeunes, ou presque, qui dirigeaient le Meeci, le faisaient pour que le pouvoir les voie et qu'à la fin, on les case eux-mêmes. Les intérêts de leurs camarades, ils s'en fichaient. En 1990, notre adversaire le plus redoutable était la confiance qui n'existait pas entre nous-mêmes d'abord et entre les étudiants et nous ensuite. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles on a choisi la forme de fédération, parce qu'on n'avait pas confiance en nous-mêmes. La Fesci n'a pas obtenu la confiance des étudiants dès le départ. Ils voyaient en nous, des gens qui venaient encore se servir d'eux pour aller se faire nommer ou se faire une place au soleil. Il fallait qu'on prouve que nous n'avions pas d'ambition avec le pouvoir. On a travaillé sans argent, sans voiture, sans moyens. Nous avons fait la preuve de notre intégrité. Je mets au défi un quelconque dirigeant ivoirien de l'époque qui peut prétendre qu'il nous a remis 500.000 FCFA voire 200.000 FCFA. Il y a eu beaucoup de choses qui avaient été dites sur mon compte et sur le compte de Martial Ahipeaud, mais tout ceci était faux. Je suis incorruptible. J'ai vu des jeunes incorruptibles. Ce qu'il faut craindre aujourd'hui, c'est qu'on retombe dans la même situation qui nous a amené à créer la Fesci en 1990 et qui a fondé notre lutte. Ce n'est pas une lutte de voyous qu'on a menée. La Fesci n'est pas un mouvement de voyous. C'est ce que je m'en vais dire à mes jeunes frères. La Fesci ne doit pas devenir le Meeci par ses pratiques. Nous l'avons créée pour ça. La Fesci ne doit pas être le mouvement où on vient pour se faire remarquer pour être nommé ou devenir quelqu'un. A partir du moment où ces intérêts individuels disparaissent, on recentre le combat : la lutte pour l'intérêt général. Mais dans la lutte, il peut avoir des erreurs. Quand il y a des erreurs, si les intérêts égoïstes ne sont pas en jeu, il faut s'asseoir et discuter puis repartir de plus belle.

Ne vous sentez-vous pas un peu responsable de ce qui se passe aujourd'hui ?
Je me sens interpellé parce que je fais partie de ce groupe qu'on disait extrémiste, à la création de la Fesci. On nous appelait " la gauche de la gauche " et cette tendance-là, c'est moi qui l'incarnais avec comme animateur Charles Groguhet (paix à son âme) et par la suite Blé Guirao. Tandis que Martial Ahipeaud était de la " gauche caviar ", c'est-à-dire la tendance souple. A telle enseigne que même avec nos partenaires, on avait souvent des difficultés. Par exemple Dégny Ségui ne voulait pas que Martial Ahipeaud aille avec moi dans ses rencontres parce qu'il trouvait mes positions trop tranchées. On a pensé à un moment donné que la Fesci , c'était l'intransigeance. Mais j'ai commencé à comprendre dès le départ de Martial Ahipeaud. Porté à la tête du mouvement, j'ai compris que l'extrémisme n'était pas la clé de la réussite. J'ai compris que j'étais celui qui décidait et donc que je devais faire attention à ce que je décidais. Moi, j'avais du mal à faire comprendre à certains responsables qui étaient dans les sections, qu'il fallait souvent aller doucement et non choisir systématiquement le radicalisme. Il fallait arriver à faire comprendre aux jeunes frères avant notre départ que la lutte n'était pas uniforme encore moins linéaire. Il y a des moments où on peut durcir le ton et des moments où on peut baisser le ton. De sorte qu'on ne pense pas que celui qui adopte une position médiane est un traître. Mais au moment où tu comprends, tu n'as pas le temps d'expliquer cela aux plus jeunes, puisque ton départ lui-même se fait dans la confusion. Il y a donc la question de relais, de transition. Mais cela est surtout la faute au pouvoir (PDCI d'alors, NDLR). C'est parce que le pouvoir était préoccupé à couper des têtes. Le pouvoir pensait qu'il suffisait de disqualifier Ahipeaud ou Djué pour que le mouvement prenne fin. Tout syndicat, de toutes les façons soutient ou combat un pouvoir par ses revendications. Quant au pouvoir, pour éviter le piège du syndicat, il gagne à régler les problèmes soulevés. On n'a donc pas eu le temps de nous former nous-mêmes. On n'a pas eu le temps de former les plus jeunes. On n'a pas eu le temps d'assurer la relève et de transmettre le relais. Bref. Nous sommes tous coupables. J'accuse tout le monde. J'accuse nous tous. Ayons le courage de l'assumer. Mais surtout réagissons pendant qu'il n'est pas encore trop tard pour éviter l'irréparable. Tout est encore possible.

Pourquoi selon vous, l'esprit désintéressé n'anime plus vos successeurs ?
Si les jeunes d'aujourd'hui sont devenus calculateurs, c'est à cause de tout ce que j'ai décrit préalablement. La différence entre ces jeunes et nous, c'est qu'ils se disent : " Je suis là depuis telle année, je finis telle année, si je fais ça, peut-être à cause de cela, je serai nommé quelque part ". Ils n'ont pas forcément tort. Puisqu'ils nous voient, nous autres, leurs devanciers, qui n'avons pas fait de calcul, en train d'être traités souvent comme des moins que rien ou en train d'être présentés comme des vauriens qui n'ont pas de diplômes ou qui n'ont pas fait d'études.

Quelles sont vos solutions pour la résolution de la crise ?
Je ne rentre pas dans le fond du problème, je le précise une fois de plus. Je dis qu'il faut régler le problème. J'appelle donc tous ceux qui peuvent aider à la résolution pacifique de ce problème à se joindre à moi afin que nous prenions attache avec ces jeunes. Il ne faut pas envenimer la situation. Il faut éviter des sorties cavalières. De mémoire de militant de la Fesci , aucun gouvernement n'a pu régler notre problème, qu'il soit considéré comme hostile ou partenaire. Il ne faut donc pas croire qu'un ministre va pouvoir régler ce problème et trancher. C'est pourquoi cette voie n'est pas bien indiquée. Mais le ministre est certainement nourri par la bonne volonté. Tous ceux qui se sentent interpellés, rien que pour la paix sociale, doivent s'impliquer. Ce n'est pas normal que pour des questions de succession, internes à la Fesci , l'école soit en danger puisqu'il est arrivé qu'on prenne des machettes et qu'on entre dans des lycées et collèges pour découper des gens. C'est au moment où la Fesci peut prouver à jamais qu'elle est un mouvement mature et responsable, et nous laver nous tous définitivement qu'un autre problème est en train d'être créé. La crise pour l'heure ne s'est pas encore étendue.

A vingt ans le 21 avril prochain, qu'est-ce qui explique le fait que la Fesci n'est pas encore mature ?
A vingt ans, on est encore adolescent. Je n'ai pas encore vu de président de la République à vingt ans. Il y a quelques erreurs qui sont tolérables. Mais il faut que les amis sachent qu'à vingt ans, il y a un seuil qui est intolérable, à savoir qu'il ne faut pas s'installer dans les erreurs de ceux qui ont précédé et dont les conséquences ont été vécues, y compris par ceux qui sont encore aux affaires. Il faut savoir tirer les conséquences des erreurs du passé.

Quel appel pouvez-vous lancer ?
Il faut que des gens cessent de penser que la Fesci est leur bien. Non, la Fesci n'est le bien de personne. Des gens l'ont créée. Ils y ont mis tout, souvent même leur vie. D'autres sont venus prendre le relais. Ils y ont travaillé. Il faut que le mouvement évolue. Aidons la Fesci à évoluer. J'appelle tous les élèves et étudiants, les militants de la Fesci , au calme et à la sérénité. Je leur dis qu'il n'y a pas de problème sur terre ici qui n'ait pas de solutions. Cette crise n'est pas une crise grave. Il faut éviter des comportements qui pourraient être regrettables. Je les invite à aller à l'école et à étudier pour garantir leur avenir. Je voulais rappeler à tous les acteurs politiques que la Fesci est un acteur incontournable de la vie sociale en Côte d'Ivoire, qu'on l'aime ou non. Il faut que certains acteurs politiques cessent de jouer à l'autruche en feignant d'ignorer la Fesci et prétendre diriger un parti politique encore moins le pays. Je souhaiterais alors que tout le monde s'intéresse à ce mouvement qui détesté ou adulé, a une influence réelle dans le milieu scolaire et universitaire, donc sur les enfants de ce pays. Chacun doit alors travailler à sa maturité, à l'amélioration de la mentalité de ses dirigeants. La Nation entière y gagne.
 Interview réalisée par André Silver Konan
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15 janvier 2010 5 15 /01 /janvier /2010 21:08

Ils sont ou ont été responsables de partis politiques en Côte d’Ivoire. Ils ou elles sont candidats pour le compte de leurs partis, candidate indépendante ou directrice nationale de campagne. Ils ont été Premiers ministres ou ministre d’Etat. Hier, ils (ou elles) étaient pourtant vendeurs de journaux, veilleurs de nuit, courtier en assurances etc. Hier, à la lumière de leurs emplois faiblement rémunérés et de leur position dans la hiérarchie sociale, rien ne les prédisposait à un destin national. Révélations sur les tout premiers jobs de certains leaders politiques ivoiriens.

 

Aimé Henri Konan Bédié : le « souleveur » de sac au tri postal

Le président et candidat du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), 76 ans le 5 mai prochain, est chef d’Etat du 7 décembre 1993 au 24 décembre 1999. Ex-président de l’Assemblée nationale pendant treize ans (1980 à 1993) et ex-ministre de l’Economie et des finances pendant onze ans (1966 à 1977), il commence son parcours professionnel en Côte d’Ivoire en juin 1959 à la Caisse d’allocations familiales (actuelle Caisse nationale de prévoyance sociale). Quatre ans plus tôt, alors qu’il poursuit des études d’économie et de droit à l’Université de Poitiers (France) en tant qu’étudiant non boursier, il sollicite et obtient un poste de maître d’internat au Lycée de Montmorillon, à soixante kilomètres de Poitiers. C’est ce qu’il révèle dans son livre « Les chemins de ma vie », publié en avril 1999. Dans ce livre, il déclare que « durant l’été 1955, (il s’est) fait embaucher au centre de tri postal de Vavin, juste à côté de Montparnasse (à la limite entre le 6è et le 14è arrondissement de Paris, NDLR) ». Aimé Henri Konan Bédié témoigne dans son livre : « Au début, je prenais les sacs pour les déposer sur le tapis roulant. Certains pesaient soixante kilos ! Au bout d’une semaine, on m’a affecté au tri du courrier ». Le jeune étudiant rêve alors de devenir avocat. Ainsi entre 1958 et 1959, effectue-t-il un stage à Poitiers dans un cabinet d’avocat. Il ne sera jamais avocat.

 

Alassane Dramane Ouattara : le chauffeur de taxi

Le président-candidat du Rassemblement des républicains (RDR, parti d’opposition) Alassane Dramane Ouattara, 68 ans révolus, est titulaire d’un Ph.D en économie obtenue à l’Université de Pennsylvanie (Etats-Unis). Au cours d’un meeting qu’il anime le 20 juin 2009 à la place Jean Paul II de Yamoussoukro, il révèle qu’il a été chauffeur de taxi à Philadelphie, une ville de l’Etat de Pennsylvanie quand il était étudiant au début des années 60. Actuellement en tournée dans la région des « 3A », il se fait plus explicite. A l’en croire, il est arrivé aux Etats-Unis en 1962. Deux ans plus tard, il se fait embaucher en tant que chauffeur de taxi. Le jeune étudiant ne se rappelle plus combien il touche alors comme salaire, mais il sait qu’il est payé à l’heure. Le futur Premier ministre (1990-1993) de Félix Houphouët-Boigny (premier président de la Côte d’Ivoire, décédé le 7 décembre 1993) ne s’arrête pas à ce job. Pendant les week-ends, toujours selon lui, il trouve un poste temporaire dans une entreprise, toujours à Philadelphie, en tant qu’opérateur de saisie.

 

Pascal Affi N’Guessan : le vendeur de journaux

Le président du Front populaire ivoirien (FPI, parti présidentiel) et porte-parole du candidat Laurent Gbagbo à l’élection présidentielle est un ancien premier ministre (octobre 2000 à mars 2003). En 1969, il boucle ses études secondaires de premier cycle au Lycée moderne de Dimbokro et est orienté au Lycée technique d’Abidjan. Le futur ingénieur des techniques de télécommunication de l’Ecole nationale supérieure des postes et télécommunications (ENSTP) et futur maire (1990-1995) de Bongouanou trouve un métier qui lui permet de s’acheter de l’attiéké au poisson et d’aller au cinéma avec des copains. « J’avais des amis qui n’allaient pas à l’école et qui vendaient des journaux. Alors je me suis fait recruter par l’un d’entre eux qui sous-traitait ses journaux. Je vendais les journaux ID (Ivoire Dimanche, NDLR) », fait-il savoir dans sa résidence de Cocody Riviera Golf (Abidjan). Les lieux de travail de Pascal Affi N’Guessan, 57 ans, sont « les feux tricolores  du Plateau, endroits privilégiés pour proposer les journaux aux passagers de taxis compteurs et aux fonctionnaires à bord de leurs véhicules personnels ». Sa rémunération chaque fois qu’il vend les journaux se chiffre « entre 400 Fcfa et 600 Fcfa ».

 

Innocent Anaky Kobena : le rabatteur

Le président et candidat du Mouvement des forces d’avenir (MFA, parti d’opposition), 62 ans le 27 juillet prochain, est un ancien ministre des Transports (mars 2003 à Septembre 2006). L’ex-directeur général d’Inter Transit, l’entreprise de commerce international qu’il crée en 1977, se retrouve en France en 1968, en tant qu’étudiant non boursier. Pour arrondir ses fins de mois, le jeune étudiant trouve une idée originale.  « J’étais à l’époque, explique Innocent Anaky Kobenan dans son bureau au siège de son parti à Cocody Angré, ce qu’on appelait un bon baratineur ou un beau parleur. Sur le boulevard Saint Michel et le boulevard Saint Germain à Paris, je servais de rabatteur à certains restaurants pour leur faire venir de la clientèle étrangère parce que je parlais aussi bien le français que l’anglais et l’allemand ». La technique d’approche de la clientèle est autant originale : « Je me promenais sur le boulevard, mine de rien, et quand je repérais des touristes anglo-saxons, des germaniques ou des Européens du nord, je les abordais, je les faisais rire et je leur disais que je connaissais un très bon restaurant ». Au total, quatre restaurants sont dans le giron du rabatteur. Il est payé à la commission. « J’avais entre 5 et 10% de commission sur la note globale des clients que j’amenais », fait-il savoir.

 

Jacqueline Lohoues-Oble : la rangeuse de livres à la bibliothèque

La première et unique femme candidate à l’élection présidentielle ivoirienne,  est aussi la première femme agrégée de droit privé en Afrique subsaharienne. Anne Jacqueline Lohoues-Oble, 60 ans le 7 novembre prochain est ancienne ministre de la Justice de Félix Houphouët-Boigny.  Pendant les vacances de l’année académique 1974-1975, l’étudiante de la faculté de droit d’Abidjan s’offre un boulot rétribué à 80.000 Fcfa à la bibliothèque de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire. « Je rangeais les livres pendant quatre à six heures par jour », déclare-t-elle à l’issue d’un meeting tenu le 21 décembre 2009 au marché de Belleville sis à Treichville. La future députée d’Abobo (1995-1999) côtoie sans les fréquenter les députés de la quatrième législature : « C’était à l’époque du président Philippe Yacé. Je suivais les débats parlementaires ». Pendant deux vacances académiques successives, Anne Jacqueline Lohoues-Oble, alors étudiante à l’Université d’Abidjan, se consacre à cet emploi. Elle part, par la suite en France où elle s’inscrit successivement à l’Université Jean Moulin de Lyon et à l’Université de droit, d’économie et de sciences sociales de Paris 2.

 

Géneviève Bro-Grebé : la secrétaire de direction temporaire

La directrice nationale de campagne du candidat Laurent Gbagbo à l’élection présidentielle et présidente des femmes patriotes de Côte d’Ivoire, est ministre des Sports d’octobre 2000 à août 2002. C’est avec son Organisation non gouvernementale (ONG) Réseau ivoirien des organisations professionnelles (RIOF) qu’elle se fait véritablement connaître aux Ivoiriens. « Nous autres sommes des villageoises, relate-t-elle dans son Quartier général du Congrès national de la résistance démocratique (CNRD, coalition de mouvements politiques et d’organisations de la société civile, proches du Président Laurent Gbagbo) sis à Cocody. Nous avons fait des travaux champêtres pour gagner un peu d’argent. Mais ce sont surtout les travaux de secrétariat qui m’ont véritablement permis d’avoir de l’argent ». A partir de la classe de seconde, pendant les vacances scolaires de 1971, elle est appelée à effectuer un stage rémunéré de secrétaire de direction stagiaire à Blohorn à Abidjan. Son premier sursaut patriotique, Geneviève Bro-Grébé, le manifeste deux ans plus tard, en 1973, à Shell-CI où elle  sera d’ailleurs embauchée en 1977 en tant qu’assistante du PDG. Elle est alors en Terminale et elle est appelée à remplacer la secrétaire du directeur financier, qui avait claqué la porte, ne supportant plus un patron jugé difficile à vivre. « Un poste temporaire », précise-t-elle.  «Le directeur financier était un Européen, se souvient Geneviève Bro-Grébé. Il me dictait des lettres pendant des heures et moi je ne perdais jamais ma patience. A l’époque, il n’y avait que des secrétaires européennes. Un jour, je lui ai demandé la permission pour me rendre au village participer au « Fokué », ma fête de génération. Il a refusé. Alors, je lui ai adressé une longue lettre pour lui expliquer l’importance que revêtait cette fête pour moi. Quand il a fini de la lire, il a accédé à ma demande. Nous sommes devenus par la suite des amis ».

 

Bamba Moriféré : le veilleur de nuit

En 1969, le jeune étudiant (né en 1945) en pharmacie de l’Université d’Abidjan arrive en France. En poche, une bourse d’études offerte par l’Etat de Côte d’Ivoire. Le premier petit boulot de Bamba Moriféré est celui de chauffeur-livreur dans un pressing situé dans le 13è arrondissement de Paris. Depuis la France où il se trouve depuis quelques années et d’où il revient de temps en temps à Abidjan, le président fondateur du Parti pour le progrès et le socialisme (PPS, parti d’opposition) témoigne au téléphone : « Je prenais les vêtements dans un van à partir du pressing et je partais les donner pour lavage, à l’usine de Vitry ». Par la suite, ayant perdu le bénéfice de sa bourse « pour des raisons politiques », à l’en croire, le jeune étudiant marxiste, opposant à Félix Houphouët-Boigny, se trouve un emploi dans la banlieue de Bordeaux. « J’étais gardien de nuit dans une usine de fabrication de médicaments dénommée Labaz », révèle-t-il.

 

Bernard Bottey Zadi Zaourou : le courtier d’assurances

Bernard Bottey Zadi Zaourou, 72 ans, est le fondateur de l’Union des sociaux démocrates (USD, parti politique). Professeur d’université, poète, écrivain, homme de théâtre, philosophe, homme de gauche, il occupe le poste de ministre de la Culture dans le premier gouvernement de Henri Konan Bédié. Aujourd’hui, depuis sa résidence de Cocody où il se repose, il se rappelle ses premiers petits boulots, aussi bien à Abidjan qu’à Paris, où il part étudier dans les années 50. A Abidjan, le jeune homme est courtier d’assurances. A Paris, il se fait embaucher en tant qu’ouvrier dans une usine, pour dit-il, vivre les conditions ouvrières, à la demande du parti communiste dans lequel il milite.

 

Joël N’Guessan : le guitariste

L’ex-ministre des Droits de l’homme dans le gouvernement de Charles Banny, aujourd’hui cadre du Rassemblement des républicains (RDR) est un musicien. Entre 1974 et 1977, il est élève au Collège Saint Viateur de Bouaké. Il dirige alors l’orchestre de l’établissement le Viat Expérience Musique. Il est guitariste. Pour se faire de l’argent de poche, il se transforme pendant des week-ends en organisateur de concert live avec son orchestre. Très souvent, ces spectacles sont un succès. Mais, « des fois, ironise Joël N’Guessan Kouadio à son domicile de la Riviera, c’était le fiasco car les entrées au spectacle ne couvraient pas les frais de location du matériel de sonorisation et de la salle de spectacle». Joël N’Guessan, 54 ans le 17 juillet prochain, est titulaire d’un diplôme d’ingénieur commercial et d’un Diplôme d’étude comptable et financière (DECF). En 1974, il devient le président fondateur de l’Association des handicapés de Côte d’Ivoire. Sa devise : « Le handicap, c’est dans le regard des autres ».

 

Dolo Adama « Dahico » : l’apprenti maçon

Le plus jeune (42 ans) candidat à l’élection présidentielle ivoirienne est un artiste comédien qui met fin à ses études en classe de seconde au Collège Sépi de Yopougon. Dolo Adama, plus connu sous le sobriquet de « Dahico » souhaite alors se consacrer au théâtre. Les débuts sont difficiles. Il n’hésite donc pas à se faire embaucher comme apprenti maçon. « C’était sur le chantier de mon père à Abobo Clouetcha au début des années 90 », affirme-t-il. A la fin de la journée de travail, comme tous les apprenti maçons, il touche 1.000 FCFA. Cet argent lui permet de payer son déplacement pour les répétitions de sa troupe de théâtre « Les Rigolos d’Abobo » et pour les stages de perfectionnement au métier de théâtre et d’acteur.

André Silver Konan

 

 

Le premier job de Laurent Gbagbo

Le président de la République, le candidat de La majorité présidentielle (LMP), Laurent Gbagbo, 65 ans le 31 mai prochain, est titulaire d’un doctorat en histoire obtenu en 1979. Il débute pourtant sa carrière professionnelle en tant qu’enseignant de lycées et collèges. Il possède alors une licence d’histoire de l’Université d’Abidjan. Son premier poste est le Lycée classique d’Abidjan où il enseigne l’histoire-géographie pendant l’année scolaire 1970-1971. Son épouse Simone Ehivet, 61 ans le 20 juin prochain, députée (Front populaire ivoirien, parti présidentiel) d’Abobo, ne souhaite pas pour l’heure parler de son premier petit métier. Cependant, elle est titulaire d’un doctorat de littérature obtenu à l’Université de Dakar en 1983. Son premier poste est le Lycée classique d’Abidjan. Elle y enseigne à partir de 1974, le français après être « sortie major de la promotion CAPES (Certificat d’aptitude pédagogique de l’enseignement secondaire) de Lettres modernes à l’Ecole normale supérieure d’Abidjan », selon son site Internet. Dans une interview accordée au magazine « L’Union », le 18 octobre 1991, Simone Ehivet-Gbagbo déclare que son rêve de jeune fille était de devenir institutrice.

André Silver Konan

 

 

Du cireur de chaussures Lula au livreur de fleurs Sarkozy

Dans sa biographie du président brésilien Lula Da Silva, Wikipedia, l’encyclopédie en ligne révèle que celui-ci « quitte l'école à 10 ans pour des petits boulots dans la rue (cireur de chaussures, vendeur de cacahuètes). A 14 ans, il devient tourneur dans une usine automobile de São Bernardo do Campo, puis ouvrier métallurgiste ». Selon le site « L’Internaute », Nicolas Sarkozy, le président français a « avant tout autre métier, effectué des petits boulots comme livreur de fleurs et vendeur de glaces », pour financer ses études de droit. Toujours selon ce site, Silvio Berlusconi, le président du Conseil italien « a exercé plusieurs petits boulots dont celui de chanteur sur les bateaux de croisière ». C’est après cela qu’il s’est lancé dans les affaires notamment dans l’immobilier, puis d’embrasser une carrière politique dans les années 60. Quant à Barack Obama, le président des Etats-Unis, il a fait la lumière sur son premier emploi, dans son livre biographique « Les rêves de mon père ». Il y révèle qu’il était « chargé entre autres, de collecter des informations sur les marchés internationaux » pour le contact de l’entreprise qui l’employait. Un job qu’il qualifie avec ironie d’ « espionnage ».

André Silver Konan

 

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13 décembre 2009 7 13 /12 /décembre /2009 18:13
Le film de la tentative d'assassinat de Moussa « Dadis » Camara

3 décembre 2009. L’histoire de la Guinée bégaye encore. Tragiquement. Cette fois-ci, le sang qui coule est celui du du capitaine Moussa Camara alias Dadis, le chef de la junte du Conseil national pour la démocratie et le développement (Cndd) au pouvoir depuis bientôt un an (23 décembre) qui manque de peu d’être tué. Retour sur une révolution de palais improvisée qui risque de faire basculer la Guinée aussi bien dans l’horreur de la guerre que dans la joie de la paix définitive.

« Toumba est venu avec trois pick-up remplis de militaires bérets rouges lourdement armés, ils ont bloqué tout ce qui mène au PM3 (Poste militaire 3, ndlr). Ils ont menacé les policiers du ministère de l’Intérieur. Avant d’entrer pour ressortir avec deux de leurs hommes. Ils n’ont tiré qu’un seul coup en l’air avant de repartir ». Nous sommes en milieu d’après-midi, ce jeudi 3 décembre. La personne qui parle est une source oculaire anonyme interrogée par guineenews.org, un site Internet généralement très bien informé. Le PM3 est situé dans le quartier de Kaloum. Les hommes qui viennent d’être libérés étaient des collaborateurs directs du lieutenant Aboubakar Sidiki Diakité alias Toumba, le commandant du Bataillon autonome spécial de la sécurité présidentielle (Basp, cantonnement des fameux bérets rouges) et aide de camp du capitaine Camara. Il est accusé d’être le principal exécuteur des massacres du 28 septembre 2009 qui auraient causé la mort d’au moins 150 opposants, selon l’Organisation guinéenne des droits de l’homme (Ogdh). Les hommes qui le commandant Toumba vient de faire libérer ont été arrêtés quelques jours plus tôt pour « opérations illégales » présumées, par des policiers proches de Moussa Tiégboro Camara, le ministre de la Lutte anti drogue et du grand banditisme. Après la libération de ses hommes, le commandant Toumba se retranche au camp Koundara de Kaloum, commandé par son bras droit, le sergent chef Mohamed II Camara alias Beugré (ou Begré). A partir de cet instant, les choses se précipitent.

 

Les enquêteurs internationaux

 Mais qu’est-ce qui a bien pu pousser l’homme qui ne se séparait jamais de son « patron », comme il l’appelait à se mettre dans une position de défiance de l’autorité ? « Tout est parti, selon guineenews.org, de l’insistance du chef de la junte pour convaincre son aide de camp de répondre à la convocation des enquêteurs internationaux présents à Conakry, deux semaines plus tôt ». Le commandant Toumba refuse d’obtempérer et se retranche au camp Koundara. « Il ne répondait plus aux coups de fil de son patron et refusait de (se rendre) au camp Alpha Yaya Diallo, siège de la présidence (…) Informé au téléphone, Dadis s’emporta et décida impulsivement d’aller ramener son aide de camp à la raison. Mal préparés à l’affrontement, les gardes présidentiels, dont certains étaient plus fidèles à Toumba qu’à Dadis lui-même, le suivirent dans une dizaine dizaine de pick-up. Il est 17H15 environ lorsque le cortège présidentiel longe le couloir large seulement de 3 mètres qui aboutit au camp de Koundara. Un véritable terrier. Autoritaire, Dadis tire son aide de camp au milieu de ses hommes, avant de l’apostropher. « Il faut que tu ailles voir les enquêteurs », luilance-t-il. « Et votre neveu Marcel, lui ne va pas les voir ? », rétorque Toumba désormais convaincu qu’il a été lâché par son mentor. Machinalement, Toumba qui était à la hauteur de son chef, recule de deux pas, dégaine son pistolet et ouvre le feu. Dadis tombe, la balle a touché sa tête et l’épaule. Avant que Toumba n’enchaîne, Joseph Mokembo et le chauffeur du président se projettent pour servir de bouclier humain. Ils reçurent plusieurs balles mortelles et succomberont à leurs blessures. Des tirs s’échangeaient des deux camps, pendant qu’une dizaine d’hommes s’activaient à tirer Dadis du milieu du champ de bataille. Ils réussirent à mettre leur chef, inanimé, dans un pick up, avant de se diriger vers l’hôpital militaire du camp Almamy Samory Touré ».

Bilan : plusieurs morts dont l’adjoint du commandant Toumba, connu sous son sobriquet de capitaine Makembo et plusieurs  blessés dont le ministre Moussa Tiégboro Camara attaqué à la grenade au moment où il ralliait le camp de Koundara.

 

Duel non prémédité

Le commandant Toumba constate que dans le duel non prémédité, il n’a pas réussi à  atteindre mortellement le « patron ». Il s’enfuit du camp Koundara avec ses hommes vers l’île de Kara, situé à 10 Km au large de Conakry, selon le correspondant de l’Agence africaine de presse (Apa). Quelques minutes après, les informations contradictoires circulent sur son compte. Tantôt il est annoncé mort, tantôt arrêté (France24). A 19H45, le commandant Tiégboro Camara, ministre chargé de la Lutte anti drogue et du grand banditisme, déclare au journal radiodiffusé de la Radiodiffusion télévision guinéenne (Rtg) que «Toumba est recherché, les enquêtes se poursuivent ». Quelques heures plus tard, le Cndd fait passer en boucle à la télé nationale une annonce promettant « une forte récompense » à quiconque aiderait à capturer le fugitif.

Le lendemain du jour sanglant, alors que les recherches pour retrouver le groupe des insurgés se poursuit et que l’armée attend le numéro trois de la junte, le général Sékouba Konaté (ministre de la Défense), en déplacement au Liban, Moussa « Dadis » Camara est évacué à partir de l’avion médicalisé du président burkinabé vers le Maroc.

Pendant tout ce temps, les habitants de Conakry, se terrent chez eux. Depuis des décennies, ils savent qu’il faut garder le profil bas quand leur armée se met en ordre de…pagaille.

André Silver Konan

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Published by andré silver konan - dans politique africaine
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23 octobre 2009 5 23 /10 /octobre /2009 13:50

Témoignage sur 80 minutes de violences

Il est un peu plus de 16H30, hier, quand une stagiaire nous informe, alors que nous tenions une réunion du comité scientifique du séminaire qui devrait avoir lieu à partir de demain samedi, de l’attroupement d’un groupe de jeunes gens devant le siège du journal.

Je sors pour m’enquérirce qu’il en est et je vois un groupe de plusieurs dizaines de jeunes gens arborant des tee-shirts à l’effigie de l’Union estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Unesci).

Je reviens au sein de l’entreprise pour chercher à rencontrer le » meneur du groupe. Celui-ci était déjà entré au sein de l’entreprise et était en discussion avec Parfait Tadjau, le secrétaire général des rédactions. Il se présente comme étant Olivier Anangaman, le secrétaire général de l’Unesci. Parfait Tadjau arrêté à l’entrée de la salle d’attente lui demande s’il est bien l’interlocuteur et le motif de la visite du groupe. Le secrétaire général de l’Unesci prend ombrage de cette attitude de Parfait Tadjau et les esprits se chauffent. Je tente de calmer les hôtes sans succès. Parfait Tadjau est suivi de la salle d’attente au sein de la rédaction par le groupe conduit par le secrétaire général de l’Unesci. C’est lui-même qui saisit Parfait Tadjau au collet.

En syndicalisme, c’est un signal très clair et très ferme. D’autres membres du groupe, une demi-douzaine se jette alors sur Parfait Tadjau. Il est molesté.  Djè KM, le chef du service Société et économie qui essaye à son tour de calmer les uns et les autres est molesté. Il réussit à s’échapper des mains de ses agresseurs et sort de l’enceinte de l’entreprise. Il est rattrapé par les éléments du groupe postés aux différents points d’accès au siège du journal. Il est encore molesté. Pendant ce temps, à l’intérieur de l’entreprise, le secrétaire général de l’Unesci et certains de ses éléments continuent de molester des agents.

Au total, au moins six personnes sont agressées. Outre Parfait Tadjau et Djè KM, François Kouassi le chef du service Correction, Zoumana Tréta le responsable du montage de l’hebdomadaire « Le Repère », Kadelaure Rachelle, opératrice de saisie et Eugène Kouadio, stagiaire sont victimes de diverses agressions et ont des traumatismes divers. Quatre bureaux, le mien, ceux de Djè KM, de Parfait Tadjau et du service Correction son saccagés. Au moins deux ordinateurs sont endommagés dont le mien et celui de Djè KM. Finalement, le secrétaire général de l’Unesci consent à m’écouter et accepte de se rendre au bureau du directeur de publication Patrice Yao. Celui-ci le reçoit en ma présence et en présence du rédacteur en chef  central Akwaba Saint Clair. Le secrétaire général de l’Unesci se fait assister de deux autres membres de son mouvement. D’autres membres du mouvement prennent soin de bloquer la porte d’entrée de la rédaction, plus personne n’est admis à sortir ni à entrer au sein de la rédaction. Le secrétaire général de l’Unesci déclare que le groupe qui est venu dans la rédaction est sa garde rapprochée. Il explique qu’il est venu déposer un droit de réponse suite à un article qu’il juge diffamatoire à l’égard de son mouvement. Il me remet son droit de réponse. Le directeur de publication fait savoir qu’on n’aurait pu éviter le grabuge.

Les policiers accourus sont témoins d’une chaude discussion entre le secrétaire général de l’Unesci et un visiteur qui se plaint de l’attitude du mouvement. La discussion dégénère et le secrétaire général de l’Unesci se lève, suivi par certains de ses éléments. Il menace de frapper le visiteur qui est pour sa part soutenu par d’autres jeunes accourus. Les policiers réussissent à calmer les esprits. Le secrétaire général de l’Unesci et ses deux éléments reviennent dans le bureau du directeur de publication. Ils quittent la rédaction peu après 17H50 en chantant et en dansant.

André Silver Konan

Rédacteur en chef du groupe « Le Réveil »

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31 août 2009 1 31 /08 /août /2009 17:23

Profusion de culture ancestrale en pleine capitale

Kaolin, « agbodjama » à satiété, chants de louange en langue, danse guerrière. Le jeudi 13 août  2009, la génération Tchagba de Bidjan Santé (village ébrié de la commune d’Attécoubé) a renoué avec une fête, le « Fatchué », vieille de plus de trois siècles. Reportage sur une culture captivante qui refuse de mourir.

Un tambour à la panse énorme comme un fût de 100 litres, peint en rouge, dont les sons percutants montent au ciel, dans une harmonie parfaite avec « l’alégnin », ces vers de louange chantés en ébrié (ou atchan) par des femmes en rangs serrés, respectant au centimètre près une chorégraphie uniforme. Ce sont les membres de la génération Tchagba de Bidjan-Agban, voisin de Bidjan Santé. Ils sont les premiers à faire leur entrée dans le village. Le protocole atchan a institué cela, car les fondateurs des deux villages étaient des cousins. Ils s’annoncent à l’unique voie d’accès du village (c’est ainsi dans presque tous les villages ébrié, qui ont gardé des plans de site pour rester en éveil face aux ennemis, mais aussi face aux assauts du colon). Il est un peu plus de 7H. En tête de la procession, se trouve le « taprognan-man » ou guerrier principal de la génération Tchagba de la classe d’âge (ou catégorie) Djéhou, le doyen des guerriers des  quatre classes d’âge. Le deuxième guerrier principal qui vient après lui est celui de la classe d’âge Dogba. Suivent ceux des classes d’âge Agban puis Assoukrou. « C’est la même classification dans tous les villages atchan », explique Eugène Ahouadja, pasteur de l’Eglise méthodiste unie et président du comité d’organisation.

Tous les « taprognan-man » sont suivis de près par des « taprognan-min » ou seconds combattants. Ils entraînent dans leur sillage des « nimpa-ahoui », entendez « ceux qui voient clairs », autrement dit ceux à qui on attribue des dons de double vision, nécessaires dans un combat mystique à distance. Les guerriers de ce jeudi matin sont reconnaissables par leur tenue d’apparat. Celle-ci n’a pas changé depuis la nuit des temps. Elle est faite en étoffe de couleur noire, avec des figurines, des bandes en rouge et des miroirs en forme de cercle de petit diamètre. Certains « taprognan-man » à l’exception des guerriers de la classe d’âge Assoukrou, trop jeunes pour la porter, arborent, le « n’wôwô », la mythique tenue guerrière faite en raphia et conçue suivant une technologie unique par des initiés du village de Bidjan-Anoumabo (commune de Marcory), seuls habilités à les fabriquer. Les guerriers dansent le « ani-taprognan », la danse guerrière. Qui est une chorégraphie envoûtante restée intacte depuis des générations, faite de petits pas saccadés d’une rare intensité et des gestes avec les mains surmontées de deux petits sabres, le tout dans un rythme endiablé qui allie transe individuelle ou collective, spectacle et férocité.

 

Unanimité politique

La procession conduite par les guerriers de Bidjan-Anoumabo suit celle de Bidjan-Locodjro et de  Bidjan-Thé, tous les deux faisant partie de la commune d’Attécoubé. Il est presque 9H et l’effervescence gagne le petit village hôte situé sur une plaine (position de défense stratégique pendant les temps ancestraux), séparé de la très moderne commune du Plateau par la lagune ébriée, limité au nord par l’autoroute du nord,  à l’est par la forêt du Banco et à l’ouest par Bidjan-Locodjro. Quand les guerriers des trois derniers villages (Adiopto I, Bidjan-Adjamé et Bidjan-Cocody) de la tribu Bidjan invités, finissent d’entraîner les foules nombreuses d’hommes et de femmes, badigeonnés de kaolin ou de talc, en tee-shirt « Fatchué 2009 » ou portant des pagnes tissés akan (grand groupe ethnique auxquels font partie les Ebrié) ou des tissus rouges autour de la hanche ; il est presque 11H.

« Autrefois, raconte Samuel Akpa, un Gnandô Agban du village de Bidjan-Anoumabo, le guerrier était choisi par les membres de sa classe d’âge pour son courage, sa force physique, sa puissance mystique. Aujourd’hui, nous n’en sommes plus là, puisqu’il n’y a plus de guerres tribales. Le guerrier aujourd’hui est choisi par les membres de sa classe d’âge, pour son éthique, son intégrité et sa probité morale, pour sa sagesse aussi, parce qu’il est appelé à être la lanterne, le représentant de toute une génération ».

A 11H, place à la cérémonie officielle. Elle ne dure pas plus d’une heure. Pendant ce temps, la fête continue de battre son plein dans le village. Les différentes artères du village sont bondées de femmes coiffées, portant des pagnes neufs, des jeunes filles badigeonnées de kaolin, des jeunes garçons qui au visage noirci, qui maquillé au kaolin, qui dansant au son d’une musique traditionnelle atchan diffusée dans tout le village par des haut-parleurs. La fête se passe aussi à l’école primaire du village où ont pris leur quartier, les guerriers des sept autres villages de la tribu Bidjan. La fête, c’est aussi et surtout la bière et le vin qui coulent à flot dans les cours, l’attiéké « agbodjama » à l’huile rouge accompagné de poisson de lagune frit ou cuit à la vapeur, servi gratuitement à qui veut manger dans des sortes de restos du cœur improvisés.

Le parrain du « Fatchué 2009 » se nomme Jean Félicien Gbamnan Djidan. Il est le maire (FPI, parti présidentiel) de Yopougon et natif de Kouté (village atchan de la commune de Yopougon). Le président de la cérémonie est Paulin Claude Danho, le maire (PDCI, parti d’opposition) de la commune d’Attécoubé, lui-même membre de la génération qui fait sa sortie officielle.  Le « Fatchué » transcende les clivages politiques. Ainsi, Pierre Djédji Amondji, le gouverneur (FPI) du district d’Abidjan prend-il place à côté de N’Koumo Mobio,  l’ancien maire (PDCI) de la ville d’Abidjan. Tous les deux sont des Atchans. Noël Akossy Bendjo, maire (PDCI) de la commune du Plateau, assis à côté de responsables locaux du Rassemblement des républicains (RDR d’Alassane Ouattara) et du Parti ivoirien des travailleurs (PIT de Francis Wodié), confie à un voisin européen que « le Fatchué est une fête qui regroupe l’ensemble des catégories d’une génération, qui permet de boucler un cycle. Logiquement, cette fête prépare à la prise du pouvoir de cette génération en pays atchan. Ce sont les Dougbô qui sont au pouvoir présentement. Les Tchagba vont devoir attendre un peu. Pour l’heure, ils sont admis à prendre la parole en assemblée. Ce sont des gens qui ont entre 40 et 50 ans ».

Pour sa part, le gouverneur Amondji ne cache pas sa fierté : « C’est une fête qui nous enracine dans nos valeurs du terroir atchan. Dieu a béni le peuple atchan en choisissant son site comme capitale de la Côte d’Ivoire, mais nous n’avons pas perdu les pieds et les pédales ».

Il a choisi à l’instar de presque tous les cadres, élus et fonctionnaires atchan qui assistent à la cérémonie d’ouverture, de s’habiller en chef akan : chaînes et bagues en or massif, pagne « kita » importé du royaume ashanti, royaume d’origine des Akan, sandales « abodjé », etc.

 

Les Tchagba à l’honneur

A midi, pendant que les officiels se retirent, des centaines d’Abidjanais affluent vers le village des « hommes récalcitrants » (traduction littérale de Santé), devenu le temps d’une journée, la capitale ivoirienne des cultures et valeurs ancestrales, récalcitrantes devant les assauts intempestifs des civilisations occidentales et des snobismes aveugles.

En milieu d’après-midi, commence la procession de la génération Tchagba de Bidjan-Santé, point d’orgue de la cérémonie initiatique. Quand Edouard Nandjui, le doyen des huit guerriers (principaux et seconds combattants)  de la génération, fait son entrée sur la place publique, on se croirait à un carnaval de mysticisme. Rien n’est moins sûr…

Cependant, chaque acteur joue bien son rôle, à la fois mystérieux et théâtral. Le « taprognan-man » a le visage masqué de charbon. Il retient entre les incisives bien serrées, un bout de branche qui en rajoute au mystère. Outre ses protecteurs aux torses nus, au corps badigeonnés de kaolin et portant des morceaux d’étoffes rouges aux hanches, se trouve dans le lot, une jeune femme, majestueuse dans son pagne traditionnel tissé, qui tient dans ses mains, un van et qui ramasse tous les objets (morceaux d’étoffe, fils de bonnet, etc.) que laisse tomber le guerrier.

La mise en scène est parfaite. La population, qui a pris d’assaut les deux côtés de la voie principale du village, regarde le spectacle, à la fois admirative et craintive. Parfois, elle applaudit et danse avec la procession. D’autres fois, elle observe la scène, dans un calme plat, les yeux rivés sur un « taprognan » qui fait son « show » avec ceux de sa classe d’âge.

Le spectacle est loin d’être une improvisation. Au cours de la danse guerrière, aucun faux pas n’est permis. Chaque membre de la génération connaît, en effet, par cœur, sa partition. Le samedi avant la fête, selon la coutume, est la date réelle du début de l’initiation. Le samedi 8 août donc, il y a eu une répétition générale et publique suivie et corrigée par les membres de la génération Dougbô, les aînés directs des Tchagba ainsi que par les doyens de la génération Gnandô. Ces derniers sont passés par le même rite initiatique, il y a quinze ans, pour les Dougbô et trente ans pour les Gnandô.  Dans quinze ans, les benjamins des quatre générations, à savoir les Blessoué, seront à leur tour à l’honneur.

En attendant, tous les membres de la génération Tchagba boucleront demain samedi, leur cycle initiatique par la sempiternelle cérémonie de lavage des pieds, qui rappelle la fameuse scène du lavage des pieds dans Le Nouveau Testament de la Bible. C’est la cérémonie de purification du corps par excellence, qui vient mettre un terme au « Fatchué ». Pour coller avec le temps et pour bien marquer que toute cette profusion de scènes mystiques, de chorégraphies de la terreur et de rites traditionnelles n’est rien d’autre que de la culture traditionnelle à l’état pur, tous les membres de la génération, animistes comme chrétiens, athées comme prosélytes, se retrouveront dimanche dans les trois temples du village (catholique, harriste et méthodiste unie) repeints pour la circonstance, pour des messes éclatées de purification des âmes.

André Silver Konan

 

 

Daniel Djoro Akédan (chargé de la communication du « Fatchué ») :

« Le  Fatchué va au-delà de l’instinct de conservation culturelle »

 

Daniel Djoro Akédan est le vice-président du comité d’organisation du « Fatchué » chargé de la communication. « Fils authentique de Bidjan Santé », comme il se définit lui-même, il a soutenu son mémoire de maîtrise sur la culture atchan. Prédicateur de l’Eglise méthodiste unie, il parle du « Fatchué » comme étant plus qu’une culture, un état d’être.

 

Quelle définition donnez-vous exactement au « Fatchué » ?

Le « Fatchué » est une cérémonie qui participe de l’égrégore, c’est-à-dire de toutes les forces surnaturelles positives, politiques, sociales et culturelles du peuple atchan. C’est une cérémonie initiatique à l’instar du Poro, chez nos frères sénoufo, qui marque le passage d’une étape à une autre dans la vie des jeunes filles et garçons des classes d’âge qui composent une génération. C’est le passage de l’adolescence à l’âge adulte, à l’âge de la maturité. A partir de cette cérémonie, ces hommes auront le droit de prendre la parole au cours des assemblées. Ils auront le droit de prendre part aux décisions du village. Cette cérémonie est aussi la synthèse de l’adhésion collective à une indication tendant à concentrer toutes les forces positives en un idéal commun : la préservation d’un pan du patrimoine culturel atchan, malgré l’urbanisation galopante. Ne dit-on pas que la culture est ce qui reste à un peuple qui a tout perdu ? Mais, au-delà de l’instinct de conservation culturelle, le « Fatchué » permet aux enfants d’un village de raffermir le sentiment d’appartenir à une seule et unique entité : le village.

 

Il nous est revenu que certaines personnes ont refusé de participer au « Fatchué » parce qu’elles soutiennent que son rituel participe de l’idolâtrie, toute chose qui est en contradiction avec leur foi chrétienne. Que savez-vous de ces actes d’idolâtrie que craignent ces personnes ?

Je confirme qu’effectivement deux ou trois personnes de notre génération ont refusé de participer à la fête sous le prétexte que vous évoquez. Mais, ces actes n’ont rien à voir avec notre foi chrétienne.  Si vous prenez la libation, c’est l’inhibition des mânes. Comme le dirait le professeur Zadi Zaourou, ce sont les « lega », les intermédiaires entre Dieu et nous, dans la cosmogonie africaine. Dans le livre des Nombres de la Bible, les fêtes de génération  ne sont pas proscrites. Jésus-Christ lui-même est passé par des étapes initiatiques telles la circoncision et la présentation du nouveau-né à l’Eglise. Il n’y a pas d’antinomie. On peut être chrétien et participer à la fête de génération parce que même les Juifs (le peuple élu de Dieu) ont leur tradition. Ils n’ont pas encore rejeté la Tora.

 

A quoi s’expose une personne qui refuse de participer au « Fatchué » ?

D’abord il faut savoir que personne n’est contraint de participer à la fête de génération.  Personne de ce fait n’est victime de représailles ou n’est banni du village. Cependant, la personne qui refuse d’y prendre part, pour schématiser, est comme une personne qui refuse de se faire identifier. De ce fait, l’assemblée des villageois ne connaît pas cette personne. Elle ne peut donc pas prendre la parole dans une assemblée. Elle ne peut donc pas, par exemple, bénéficier d’une parcelle de terrain villageois s’il y a des lots de terrains à distribuer.

Entretien réalisé par André Silver Konan

 

 

 

A savoir

 

Le nom Ebrié a été donné aux Tchaman par les Abouré qui étaient leurs adversaires dans les temps ancestraux. Etymologiquement, le mot signifie "les hommes charbon". Le nom Ebrié, pour les Abouré, avait une connotation péjorative. Pour une raison qui lui était propre, le colon a choisi ce nom plutôt que Tchaman comme eux-mêmes s’appelaient. Le singulier de Tchaman est Tchabio. L’appellation Tchaman tend aujourd’hui à disparaître, au profit de Atchan, qui à l’origine était une fatrie.

 

D’autres peuples célèbrent des fêtes de génération. C’est le cas par exemple des Akyé d’Adzopé, des Abouré de Moossou, des Adjoukrou de Dabou. Selon un document publié par l’ambassade de Côte d’Ivoire en Suisse, il y a au moins 40 fêtes traditionnelles dans notre pays. Les plus connues sont outre les fêtes de génération, les fêtes des ignames, l’Abissa (Grand-Bassam), le Dipri (Gomon et Yaobou), le Tchologo (Ferkessédougou), etc. Il existe d’autres fêtes comme la fête de fin de l’initiation des hommes panthères à Zoukougbeu (Daloa), la fête d’adoration du N’Zo à Beyepa (Guiglo), l’adoration du mont Kani à Séguélon (Odiénné), etc.

 

Nangui Abrogoua était le chef de tous les villages Bidjan. Ce que le colon a appelé chef de canton. Il était basé à Adjamé, lieu de rassemblement (sens étymologique). D’où la statue érigée en son honneur dans cette commune et le boulevard portant son nom. Il est né vers 1848 et est mort en 1938.

 

Le "Djidji ayokué" est un tam-tam parleur qui a une particularité : il possède des cordes. Ce tam-tam est aujourd’hui au musée de l’homme à Paris. Les Atchan ne manquent aucune occasion pour le réclamer. Le jeudi 13 août dernier, lors de la cérémonie officielle du "Fatchué", les organisateurs l’ont encore réclamé. Ce tam-tam parleur à cordes, à les en croire, était la hantise des colons. Ce serait l’un d’entre eux qui étant entré dans les bonnes grâces de Nangui Abrogoua, aurait réussi à tromper sa vigilance et à disparaître avec le précieux objet.

 

Les 27 villages atchan sont aujourd’hui administrés par les Dougbô. Ces derniers sont au pouvoir depuis ces années 2000. Après 15 ans (temps qui peut s’étendre jusqu’à 20 ans), les Dougbô vont laisser la place aux Tchagba. Tous les villages atchan comprennent 7 familles : Akouedoman, Atchadoman, Abromando, Gbodoman, Godouman, Fiedoman et Locomman.

 

Abidjan est une déformation de l'expression "Ein bidjan". Ce qui veut dire en langue atchan "je viens de couper les feuilles (pour servir l'attiéké)". Bidjan signifie le peuple d'Abidjan. Ce n'est pas le seul peuple akan qui porte le nom d'une plante. Chez les Baoulé, il y a les Agba. Agba signifie manioc en Baoulé.

Une sélection de ASK

 

 

 

L’Abbé Jean Baptiste Akouadan (premier prêtre ébrié) :

 

"Les fêtes de générations ne sont pas une adoration du diable"

 

 

L’Abbé Jean Baptiste Akouadan est le premier prêtre ébrié (atchan). Il est le recteur de la Cathédrale Saint Paul d’Abidjan Plateau et curé de la paroisse de la cathédrale. Dans le microcosme sacerdotal catholique ébrié, ses positions font autorité. Dans son vaste bureau sis à la cathédrale où traînent partout des livres chrétiens des plus petits aux plus volumineux, il ne finit pas de recevoir ses paroissiens, mais aussi des gens qu’il ne connaît pas, qui l’appellent pour prendre rendez-vous ou qui lui laissent un message sur un numéro qu’il rappelle toujours en vue de fixer un rendez-vous qu’il honore. Le lundi 17 août, quand il nous reçoit, le prêtre atchan ne s’arrête pas à la seule défense de la culture de son peuple. Il s’érige en défenseur de la culture africaine, au risque de donner dans la provocation face au manichéisme chrétien, quand il parle du "Poro" ou du vaudou. Interview.

 

Lors du lancement officiel de la fête de génération à Bidjan Santé, à Abidjan, certaines personnes appartenant à des classes d’âge concernées par la fête n’ont pas voulu y participer, avançant que certains rituels relèvent de l’idolâtrie et donc froissent leur foi chrétienne. Comment comprenez-vous la position de ces personnes ?

Nous, on a fait la fête de génération chez nous et on a jamais vécu ces éléments d’idolâtrie. C’est quoi l’idolâtrie ? C’est adorer d’autres éléments de la nature que Dieu seul. Je ne crois pas qu’en pays atchan, lorsqu’on participe aux fêtes de génération, on s’adonne à des pratiques d’idolâtrie. Voyez, c’est comme le "Poro". Le "Poro" est une manifestation de la maturité humaine après tout un temps de formation.

 

Il ne demeure pas moins que certains membres de la génération lors de ces fêtes, se vantent d’être des voyants, voire des sorciers.

Tout cela fait partie de la scène, du processus, je vous l’assure. C’est comme quand un médecin se met en blanc pour se soigner. Ne vous est-il jamais arrivé de vous demander pourquoi il ne se met pas en rouge ? C’est la même chose, c’est le processus.

 

Que dites-vous alors de la préparation mystique dont se targuent des guerriers ou des membres de la génération ?

Toute cela participe d’un événement purement culturel. Non, il n’y a pas de préparation mystique ou quoi que ce soit. Le peuple atchan est subdivisé en quatre grands groupes de quatre générations. Dans chaque groupe, lorsque la première classe d’âge est arrivée à maturité, elle célèbre sa fête de génération pour montrer au peuple qu’elle est capable de traiter des affaires du village. Quand les quatre classes d’âge font leur sortie année après année, il y a un temps où les quatre classes d’âge, ensemble font ce qu’on appelle le "Fatchué". C’est ce qui s’est passé à Bidjan Santé, pour rester dans l’exemple que vous avez pris. Le "Fatchué" est une manifestation qui sert à démontrer que le jeune ébrié est désormais capable de s’occuper des affaires du village. Maintenant, ça se passe sous forme de danse qui a des apparences mystique ou quelque chose de ce genre, mais un vieux m’a confié à Blockauss (village atchan de la commune de Cocody, Ndlr) que c’était des choses qu’il faisait consciemment pour faire croire aux gens qu’il y avait quelque chose. Par exemple, concernant le fait que les gens se lancent des pointes mystiques, il m’a expliqué qu’en fait, il avait les pointes en main et qu’à un moment donné, il les lance et les gens disent qu’on lui a lancé des pointes. Il s’agit de montrer qu’on détient une certaine puissance. Il y en a qui disent qu’ils voient un trou que le commun des mortels ne voit pas. Non, ce sont des choses purement physiques. C’est toute une ambiance de manifestation. Celui qui dit que les fêtes de génération, c’est pour adorer le démon, n’a rien compris. Les fêtes de génération ne sont pas une adoration du diable, non.

 

Pourquoi, selon vous, les chrétiens sont-ils divisés sur la question des fêtes traditionnelles ivoiriennes, notamment ?

Les chrétiens ont toujours été divisés sur cette question par pure ignorance des réalités culturelles. Quand je dis que je suis contre, est-ce que j’ai pris le temps d’étudier, d’essayer à comprendre le système, l’organisation, le phénomène ? Posez la question aux personnes qui disent être contre, demandez leur : Est-ce que vos savez ce que vous rejetez ? On ne peut rejeter une culture que lorsqu’on l’a étudiée, lorsqu’on la connaît et lorsqu’on est capable de dire tel élément de cette culture est bon, tel est négatif. Comment peut-on a priori rejeter de tout un peuple, son action culturelle ? Parce que vous faites bien de parler de fêtes traditionnelles ivoiriennes surtout qu’il n’y a pas que le peuple atchan. Je viens de la Grèce, où il y a un système culturel. C’est cela qui fait la philosophie d’un peuple. Les Africains, à force d’avoir renié leur propre culture et de refuser de l’approfondir, n’ont plus de philosophie. Les Grecs ont par exemple gardé leur mythologie grecque et cela a façonné leur pensée et leur vison du monde. Mais, regardez autour de vous, quels sont les peuples d’Afrique qui ont une vision du monde ? Les Bantou, peut-être. Au Bénin, des intellectuels essayent de creuser et d’approfondir cette culture qu’on appelle le vaudou. Il faut avoir le courage intellectuel de connaître avant de dire non. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire parle de son identité. Mais, qu’est-ce qui fait l’identité ivoirienne ? Ce n’est certainement pas la Francité ni la Francophonie. Ce qui fait l’être baoulé, par exemple, il faut le trouver dans ses réflexions, ses mythes, ses contes. Aujourd’hui, quand vous regardez la télé, on vous parle de "mensonge d’un soir". Comment peut-on qualifier la philosophie de tout un peuple, de mensonge ? Moi, je m’inscris en faux.

 

Vous avez parlé de vaudou. L’on se souvient de cette affaire Béhanzin, du nom de ce prêtre vaudou autoproclamé converti selon lui au christianisme où il a été question de présumés sacrifices humains, du reste jamais prouvés. Vous dites que cela fait partie de la culture africaine. Mais comment expliquez-vous l’apologie du mal que fait cette culture ?

Faire le mal, c’est de tout temps ! Quand vous prenez la Bible, il y a l’histoire d’Abel et de Caën. Il y a l’histoire d’Adam et Eve qui ont été induits en erreur par le démon. Dieu n’a pas créé le mal mais l’homme s’est fabriqué le mal. Le mal existe. En Europe, quand on fabrique des armes et que des gens s’entretuent avec, c’est aussi le mal. Ce n’est pas parce que quelqu’un te dit "mystiquement, je vais te faire du mal", qu’automatiquement il y a le mal. Le mal, l’homme le fait exister à travers son agir. Il peut agir pour le bien comme pour le mal. Cela n’a rien à voir avec ce que j’appelle la mythologie des peuples, que d’autres appellent mystique. Dans certaines mythologies comme le vaudou, s’il y a des aspects où on cultive le mal, cela va contre les principes chrétiens. Le mal ne peut pas faire grandir le monde. Le Christ a dit "Aimez-vous les uns les autres. Faites du bien à ceux qui vous font du mal". Si le Christ lui-même l’a dit, c’est qu’il y en a qui vont travestir leur culture, en mal, dans leur agir. Mais, je le répète, le fondement d’une culture n’est jamais mal.

 

Croyez-vous à la sorcellerie ?

Est-ce que je crois à la sorcellerie ? Je crois à la manière humaine d’agir envers son prochain, de faire en sorte que les relations humaines soient bonnes ou négatives, d’une façon consciente. Le sorcier n’est pas esclave de la sorcellerie, il est conscient de ce qu’il fait à l’instar de celui qui vole ou de celle qui jette son enfant à la poubelle. Ceux-là aussi sont des sorciers. Saint Jean dit dans la Bible que celui qui n’aime pas est un sorcier. Quand quelqu’un par exemple n’aime pas sa femme et qu’il la fait souffrir même moralement, vis-à-vis de cette dernière, il est un sorcier. Le véritable sens de la sorcellerie, c’est l’anti-amour, l’anti-charité.

 

Que représente alors pour vous les mangeurs d’âme qui confessent eux-mêmes quasi quotidiennement dans des journaux ivoiriens, leur appartenance à des confréries de sorciers ?

Si vous connaissez l’histoire de l’humanité, vous savez que ses mangeurs d’âme et les sorciers, ce n’est pas seulement en Afrique. En France, vous avez des histoires de sorciers et de mangeurs d’âme.

 

Cela remonté à Jeanne d’Arc au 18e siècle…

Bien sûr que cela remonte à ce temps mais si c’est fini cela veut dire que cela a existé. Peut-être que quand notre intelect aura évolué dans la recherche pure des valeurs humaines, on ne parlera plus de mangeurs d’âme. Aujourd’hui, c’est une situation dans laquelle de nombreux Africains sont parce qu’ils sont sans connaissance et sont sans tout ce qu’il faut à l’homme pour s’épanouir. En fin de compte, ce sont des choses qu’il faut chercher à comprendre. On ne doit pas se baser sur le seul fait que des gens le confessent. En République Démocratique du Congo, des prêtres se sont mis à étudier ces phénomènes. Mais, dans notre pays, on ne sait pas encore ceux qui sont à la recherche de la connaissance profonde de cette philosophie négative qu’on cultive beaucoup en Afrique. Au demeurant, qu’est-ce qu’on appelle mangeur d’âme ? Qu’est-ce que l’Africian entend par le mot âme ? Si nous croyons que l’âme c’est ce qui fait que l’homme est à l’image de Dieu, alors la question que je me pose est : qui est capable de manger l’image de Dieu ? Certainement pas l’homme parce que l’âme est la parcelle divine qui est en l’homme.

 

Il est écrit dans la Bible qu’un royaume qui lutte contre lui-même court à son auto-destruction pour dire que le diable ne saurait se battre contre lui-même. Comment alors appréciez-vous ces histoires d’exorcistes (qualifiés par certains chrétiens de suppôts du diable) qui disent démasquer et délivrer des sorciers ?

Vous savez, on a des exorcistes à l’Eglise catholique. Un exorciste italien nommé par le Saint Père (le Pape, Ndlr) a dit que de tout temps qu’il a exercé son ministère d’exorciste, il ne s’est jamais présenté de cas diabolique, si ce n’est une seule fois où il a été en face d’une possession diabolique de satan sur un homme. Ça, c’est extraordinaire. Le ministère de l’exorcisme, ce n’est pas contre des esprits mais contre le chef des démons qu’on appelle satan ou beelzébul ou diable. Quand on nomme un exorciste, c’est principalement pour cela. Les autres charges qui interviennent au cours de ce ministère, ce sont des charges de réhabilitation de l’être humain dans son équilibre total. Ce qui arrive, c’est que l’être humain, ne se connaissant pas, est totalement désaxé en lui-même et on dit qu’il a des esprits, qu’il est possédé. L’exorciste a donc pour rôle de contre carrer l’action de satan qui envoie ses suppôts, ses mauvais anges pour empêcher l’homme d’agir dans le bon sens en vue de devenir son être, c’est-à-dire un enfant de Dieu véritable. Pour ce qui concerne les gens qui se targuent de démasquer les sorciers, il faut lire Saint Paul qui dit que ce n’est pas aux hommes qu’on a affaire mais on a affaire aux principautés, aux esprits malins qui pullulent les cieux. S’ils en ont les moyens, les capacités, c’est tant mieux. Mais en ce qui concerne l’Eglise catholique, c’est l’évêque seul qui peut nommer un exorciste. Dans notre diocèse, il y a l’abbé Abolou, notre moine et l’abbé Abékan qui ont été nommés exorcistes. Et je puis vous révéler que depuis qu’ils exercent, ils n’ont jamais vu le cas d’un homme qui a été possédé par satan mais des cas de personnes désaxées qui ont des problèmes, des blessures intérieures, etc.

 

Au titre des problèmes, figure en bonne place, avons-nous appris, les histoires de "mari de nuit". Quel est votre appréciation de ces histoires qui sont un véritable problème de société ?

Je pense que c’est parce qu’on manque de connaissance dans ces affaires qu’on soutient ces histoires. L’homme ne se connaît pas lui-même. La femme qui dit être victime d’un "mari de nuit" pense que c’est quelqu’un d’extérieur, invisible qui vient la visiter la nuit. C’est une impression. En fait c’est quelque chose qui se passe en elle. Tout ce qu’elle vit, tout ce qu’elle souffre, toutes ses blessures, ses frustrations etc, se personnalisent, se transforment dans une sorte d’entité réelle c’est ce qu disent les grands psychologues. Ainsi a-t-elle l’impression d’avoir eu de réelles relations sexuelles puisque parfois cela se passe ainsi. Mais est-ce quelqu’un qui est venu vous faire l’amour pendant que vous dormiez ou est-ce la satisfaction inconsciente d’un problème qu’on ne peut pas résoudre ? La réponse à ces questions demande beaucoup d’étude. Nous, Africains sommes tellement paresseux qu’on ne cherche pas à savoir, préférant donner dans ce genre de croyances. Ce qui nous empêche de chercher à savoir. Je vais vous donner un exemple pratique. Un Européen verra un coin de la lagune qui bout. Il va dire qu’il y a du sable mouvant et que quiconque s’aventure là sera aspiré. Un Africain qui n’est pas un intellectuel poussé, passera et va voir ce même coin de la lagune bouillir et va décréter qu’il y a un génie. Il va y faire des sacrifices sans chercher à savoir ce que c’est. Nous ne mettons pas notre intelligence à l’épreuve pour trouver des solutions.

 

Interview réalisée par

André Silver Konan

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