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21 août 2009 5 21 /08 /août /2009 18:36

Guy André Kieffer

Mille mystères autour d’un « mort sans cadavre »

Des témoignages réels ou fantaisistes, presque tous contradictoires. Un « suspect » mis en examen en France. Un autre inculpé puis relâché en Côte d’Ivoire. Des « témoins » qui se volatilisent en Côte d’Ivoire. D’autres qui se signalent en France. Une liste de présumés exécutants et commanditaires qui ne finit pas de s’allonger voire de se modifier. 1946 jours après la disparition à Abidjan du journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer (GAK), l’affaire qui porte son nom, demeure un entier mystère.

Au commencement est Michel Légré, présenté schématiquement par la presse, comme le beau-frère de Simone Gbagbo (il a épousé l’une de ses sœurs cadettes), la première dame de Côte d’Ivoire. Lui-même se présente comme celui qui a vu pour la dernière fois vivant Guy-André Kieffer. C’est sur la base de ses déclarations parues notamment dans Fraternité Matin (quotidien progouvernemental ivoirien), quelques jours après le 16 avril 2004, jour de la disparition du journaliste franco-canadien, que la justice procède à son inculpation (en France, le terme approprié est « mise en examen »). Nous sommes le 28 mai 2004. Michel Legré est écroué à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA). Il est poursuivi pour « enlèvement, séquestration et assassinat ». Ce dernier chef d’accusation est un mystère d’autant plus que, comme l’écrit à cette époque le défunt quotidien ivoirien « Le Courrier d’Abidjan », Guy-André Kieffer est « un mort sans cadavre ». Autrement dit, rien ne prouve qu’il est mort. « Le beau-frère de Simone Gbagbo », comme la presse notamment internationale l’appelle désormais, met en cause au moins sept (7) personnes. A en croire Reporters sans frontières (RSF, qui s’est constitué partie civile en France, à l’instar de la famille du disparu et de la Société nationale de journalistes (SNJ) de France), « il s’agit notamment d’Aubert Zohoré, le directeur de cabinet (à cette époque, NDLR) du ministre de l’Economie et des finances, de Victor Nembelissini, le directeur général de la Banque nationale d’investissement (BNI), d’Anselme Séka Yapo, le responsable de la sécurité de Mme Gbagbo, de Bertin Gahié Kadet, conseiller à la présidence chargé des affaires de défense, et de Moïse Koré qui se définit lui-même comme le pasteur du président Laurent Gbagbo ». A cette liste, RSF ajoute « deux militaires également accusés par Michel Legré d'avoir participé à l'enlèvement du journaliste ». Ce sont « Sery Lia et Gouamené ». Sans plus.

Au cours de leur tout premier séjour (ils en ont fait dix, à ce jour) à Abidjan, le 3 octobre 2004, les juges d’instruction français Patrick Ramaël et Emmanuelle Ducos entendent toutes les personnes citées par Michel Légré hormis Séry Lia et Gouaméné qui « n'ont pu être localisés », selon RSF.

Le 11 octobre 2004, les deux juges procèdent à la mise en examen, à Paris, de Michel Légré. « Enlèvement et séquestration ». L’acte d’accusation de la justice française biffe le terme « assassinat » évoqué par la justice ivoirienne. Très vite, la liste établie par Michel Légré tombe dans l’oubliette. Lui devient le suspect numéro un, aussi bien en Côte d’Ivoire qu’en France où sont conduites deux instructions, qui déjà montrent des signes de contradiction.

 

« Mauvaise plaisanterie »

Quelques jours après l’inculpation de Michel Legré, la Police judiciaire (PJ, actuelle Direction de la police criminelle) d’Abidjan-Plateau, interpelle Germain Bahagbé. Ce dernier se présente comme un membre de la garde rapprochée de Jean Tony Oulaï, qui se présente lui-même comme un capitaine de l’armée ivoirienne. Germain Bahagbé passe aux aveux ( ?). Son témoignage est enregistré sur une bande sonore et dévoilé par Jean Tony Oulaï, dans sa lettre ouverte au secrétaire général de l’Organisation des nations unies (Onu) publiée dans le quotidien ivoirien « L’Inter » en date du 14 avril 2008. Selon lui, Germain Bahagbé déclare ceci aux enquêteurs : « Le 16 avril 2004, je faisais partie de la garde rapprochée du capitaine Oulaï. Nous étions cinq quand nous sommes allés à la résidence Atta, au Plateau, vers 21 H 30, avec deux voitures : une Patrol et une Datsun, conduite par le capitaine. Les voitures sont de couleur marron. Tony Oulaï est descendu pour aller chercher un Blanc à l’étage. Revenu avec le Blanc, emporté dans la Patrol conduite par le capitaine Oulaï, nous nous sommes dirigés vers sa résidence, à la Riviera-Attoban. Nous étions avec Hié Houin dit Requin, Yahofi, Anaconda et Doubi. Arrivé à sa résidence de Bonoumin, lourdement gardée par plusieurs militaires armés jusqu’aux dents, le Blanc a été conduit dans une des chambres de la villa, où il a été menotté, torturé et malmené dans la boue jusqu’au 18 avril 2004. A cette date du 18 avril 2004, vers 23 H, nous sommes allés en direction de N’Zianouan, sur l’autoroute du nord, vers Yamoussoukro. A plus d’une dizaine de kilomètres avant la destination, Tony nous a descendus, et a continué seul. Il est revenu seul. Et nous sommes repartis à Bonoumin ».

Dans sa décision de mettre en examen Jean Tony Oulaï, Patrick Ramaël explique que les allégations de Germain Bahagbé sont « précises quant au déroulement de la disparition de Guy-André Kieffer ». Quant au juge parisien des libertés et de la détention (JLD) Bruno Laroche, il confirme que ce sont des « indices graves et concordants, de nature à rendre vraisemblable l’implication de Jean Tony Oulaï, dans les faits qui lui sont reprochés ». Seulement voilà : deux semaines après avoir porté ces accusations, Germain Bahagbé se rétracte. Il affirme avoir voulu faire « une mauvaise plaisanterie » à Jean Tony Oulaï. Vrai ou faux ? Mystère. Une chose est sûre, l’homme réussit à se volatiliser, suite aux évasions massives de la MACA, en novembre 2004. Sa liste de quatre personnes qu’il présente comme ayant fait partie, avec lui, du commando conduit par Jean Tony Oulaï, tombe, elle aussi, dans l’oubliette. Sauf que les juges d’instruction français n’oublient pas ses accusations portées contre Jean Tony Oulaï.

Le troisième témoignage rendu public est celui de Seydou Berté alias Méité. Lui, se présente comme le chauffeur de Jean Tony Oulaï. Depuis son exil français, il confie à la télé française France 3, le 23 août 2007 ceci : « J’ai tout écrit et tout noté. J’ai travaillé pour le capitaine Oulaï pendant deux ans, de février 2003 à janvier 2005. Les 12, 13, 14 et 15 avril 2004, j’ai été témoin oculaire des préparatifs de l’enlèvement de Guy-André Kieffer, entre le capitaine Oulaï, Michel Legré et un procureur de la république. Guy-André Kieffer est arrivé dans une voiture 4X4 blanche conduite par Tony Oulaï et suivie de deux voitures et des éléments de Scorpion-2, avec l’adjudant Zambi. Il était 13 H 30, dans la villa de la Riviera-Palmeraie. Dans l’après-midi, ils ont emmené Guy-André Kieffer à la présidence de la république, où il a passé deux jours sous les interrogatoires du colonel Yédess. Le 18 avril, Tony Oulaï, Zambi et ses éléments ont récupéré Guy-André Kieffer à la présidence de la république, et ils l’ont conduit à la ferme de Yopougon au Km17. Là-bas, sous le regard de Tony Oulaï, qui a tiré deux coups en l’air, Zambi et ses éléments ont mitraillé Guy-André Kieffer et l’ont enterré sur place ».

 

Piste ivoirienne

Pavé dans la mare. Ce témoignage met, pour la première fois, directement en cause, la présidence de la république. Bernard Kieffer, le frère du journaliste disparu ne tarde pas à régir. Et à tirer ses conclusions : « Ce témoignage apporte de nouveaux et importants éléments dans l’enquête. Il conforte l’hypothèse d’une implication du plus haut niveau du régime ivoirien dans cette affaire ».

Le chef présumé du commando « Cobra», selon Berté Seydou, entre temps est appréhendé à Paris (après une rupture de ban avec le régime Laurent Gbagbo), le 11 janvier 2006 et mis en examen pour « enlèvement et séquestration » de Guy-André Kieffer. Depuis sa cellule, il crie au complot. Il traite Berté Seydou, dans sa lettre citée plus haut, d’ « ex-toxicomane » et de « chômeur », qu’il a « licencié après moins de six mois de travail pour malversations et banditisme » qui fait des déclarations « fallacieuses ».

La première dame Simone Gbagbo, non officiellement accusée par le témoignage de Berté Seydou mais mystérieusement citée par la presse, dément toute implication, à travers son avocat ivoirien Me Ange Rodrigue Dadjé, dans cette affaire. Elle porte plainte contre Berté Seydou, à Abidjan. Jean Tony Oulaï, pour sa part porte plainte aussi contre Berté Seydou que contre Bernard Kieffer et Patrick Ramaël. Il fait déposer les trois plaintes par ses avocats français et ivoirien, aux parquets de Paris et d’Abidjan. Il poursuit Berté Seydou pour « dénonciations de délits imaginaires, malices, dénonciations calomnieuses, atteinte à l’honneur ». Bernard Kieffer est poursuivi pour « diffamation, atteinte à l’honneur, complicité de dénonciations calomnieuses ». Enfin il accuse Patrick Ramaël d’« obstruction à la justice, abus de pouvoir, vice de procédure, violation du secret d’instruction ».

La justice ivoirienne juge toutes les plaintes recevables. La justice française les méprise.

La piste de la présidence de la république ivoirienne revient un an après dans un autre témoignage. Celui d’un homme qui se présente comme étant le « major Alain Gossé ». Sur France 3, le 22 juillet 2009, il soutient que « Mme Gbagbo n`est pas trop trop impliquée » mais « son cabinet, oui ! Sa garde rapprochée ! ». Il affirme avoir été de permanence au palais de la présidence, le 16 avril 2004 et avoir alors vu le journaliste Guy-André Kieffer. « Il était dans une petite cellule, c’est des endroits où on gardait souvent des individus suspects. De la cellule, j’ai échangé avec lui par le grillage, on a causé, il m’a demandé de l’eau et des cigarettes ». « Major Alain Gossé » qui est présentement hors du pays, cite le nom de trois hommes qui auraient participé aux « interrogatoires » de Guy-André Kieffer. Il s’agit d’Anselme Séka Yapo, de Patrice Baï, et de Jean-Tony Oulaï. Il soutient que ces derniers « sont venus avec quatre ou trois véhicules et sont partis » avec le journaliste. Puis il lâche la phrase assassine : « De bouche à oreille, nous apprenons  que ce monsieur a été tiré (sic) par erreur. M. Oulaï voulait donner des sommations pour qu’il puisse avoir peur pour parler ».

Le témoignage du « major Alain Gossé » disculpe sans hésitations Simone Gbagbo.

Interrogé par l’Agence France presse (AFP), Me Alexis Gublin, avocat de Bernard Kieffer, estime que « c’est une étape déterminante dans l’instruction ». Plus réservé, le journal français « Libération », dans son édition du 23 juillet 2009, fait remarquer que c’est « un témoignage dont il reste à vérifier la crédibilité ».

 

« Contradictions »

Et pour cause ! Me Ange Rodrique Dadjé, l’avocat de Simone Gbagbo, bien que cette dernière soit disculpée par le « major Alain Gossé », monte au créneau, dans les minutes qui suivent la diffusion de l’interview. Il dénonce sur les antennes de la télé française France 24 un « témoignage faux et mensonger sur tous les aspects ». Il clame que  le « major Alain Gossé » est « un Burkinabé qui n’a jamais appartenu à l’armée ivoirienne ni travaillé à la présidence de la république. Il s’appelle Zinssoni Nobila Paul ».

L’avocat de Simone Gbagbo note « des contradictions graves entre les déclarations de ce prétendu Alain Gossé et de Berté Seydou. Sur le lieu du crime, M. Alain Gossé dit que c’est au cours d’un interrogatoire qu’on aurait tiré sur lui (GAK, ndlr) par erreur. Berté dit qu’il s’agit d’une exécution qui a été faite à la ferme de volailles qui est un lieu spécial d’exécution. De trois, M. Gossé dit qu’il s’agit de plusieurs coups de feu volontaires qui ont été tirés après que M. Tony Oulaï aurait donné le coup d’envoi par un tir de pistolet ».

Anselme Séka Yapo, qui se prononce pour la première fois, depuis que son nom revient dans les témoignages, confie à France 24, après Me Ange Rodrique Dadjé, que le « major Alain Gossé » est « très connu des services de renseignements de la gendarmerie nationale. Il est recherché ». Il se fait plus précis : « Quand vous regardez rien que le port de son béret, il porte le macaron du béret à gauche, alors qu’en Côte d’Ivoire, le port du macaron est à droite ». Rien de moins.

La crédibilité des témoins chaque fois remise en cause par les personnes citées ne semble pas émouvoir Patrick Ramaël. Ce dernier « refuse tout autre schéma », proteste Me Kadidia Touré, l’avocate ivoirienne de Tony Oulaï. Celle-ci donne une autre version des faits. Cinquième allégation. « Kieffer, relate-t-elle dans le quotidien ivoirien « Nord Sud », en date du 16 décembre 2008 , a disparu un jeudi et le lundi qui a suivi, un article publié, je crois dans « Le patriote » donne une version plus que plausible des faits. Cette version n’intéresse pas Ramaël. L’article dit en substance que Kieffer a été aperçu (…) en compagnie de policiers et d’un certain Aron-Brunetière. Et qu’il s’agissait d’agents de la DST (Direction de la surveillance du territoire, NDLR) et des agents des services secrets français. Ils sont partis avec lui. C’est écrit. Et il revient que ce même jour, le même Michel Legré a fait le tour des commissariats à la recherche de Kieffer. Si Michel Legré fouille les commissariats et que le journal nous dit que des policiers étaient avec Kieffer et Brunetière, cela signifie que la police et les services secrets savent la vérité ».

 

Piste française

C’est cette piste que Raymond Tchimou Féhou, le procureur de la république près le tribunal de première instance d’Abidjan-Plateau, compte exploiter à fond. Une « piste plus crédible », selon lui qui vient réveiller une procédure vouée à « l’enlisement ». Ainsi, le 11 juillet 2008, convoque-t-il la presse à son bureau, pour lui apprendre qu’il a « invité le juge d’instruction (ivoirien) en charge du dossier, d’investiguer sur d’autres pistes par voie de commission rogatoire internationale ».

Ce qui est fait entre le 14 et le 27 juin 2008 à Paris. La mission, à en croire Raymond Tchimou Féhou, a entre autres, pour objectif de « vérifier s’il existe des pistes autres que celle suivie depuis quatre ans par le juge d’instruction Patrick Ramaël, qui jusqu’à ce jour n’a rien donné de satisfaisant (…) Notre mission, heureusement s’est avérée fructueuse et très enrichissante». Car, celle-ci, selon lui, a permis de mettre en relief une « piste française » dans le sort réservé à Guy-André Kieffer.

Raymond Tchimou Féhou affirme que « Guy-André Kieffer est arrivé en Côte d’Ivoire non en qualité de journaliste mais plutôt en tant qu’expert en communication en matière de café-cacao, employé dans la société Commodities corporate consulting (C.CC.) ».

Le procureur de la république près le tribunal de première instance d’Abidjan-Plateau déclare que le disparu avait pour « mission officieuse de récolter des informations sur les dirigeants politiques ivoiriens, pour le compte d’Eric Latham », le président directeur général de C.C.C.

Sous entendu, l’homme faisait du renseignement.

« Malheureusement, soutient le procureur Tchimou, il incorporait aussi des informations sur les dirigeants de sa société. Il s’en servait de temps en temps pour faire des chantages ».

Les trois autres dirigeants de C.C.C. sont Stéphane De Vaucelles, directeur général, Jean Michel Aron-Brunetière et Robert Dulas, tous les deux associés.

Raymond Tchimou Féhou assure qu’ « une première fois, il (Kieffer, NDLR) a été menacé verbalement de mort par Robert Dulas, parce que Kieffer était sur le point de publier un article qui le mettait en cause dans l’affaire IB (Ibrahim Coulibaly, l’un des responsables de la rébellion ivoirienne, aujourd’hui en rupture de ban avec ses camarades et qui avait été arrêté à Paris, le 23 août 2003, soupçonné de préparer un putsch en Côte d’Ivoire, NDLR) à Paris. La deuxième menace de mort était venue d’Aron-Brunetière. Celui-ci avait menacé de mort Kieffer avec une arme à feu dans le bureau d’Eric Latham. La vie de Kieffer a été épargnée grâce à l’intervention d’Eric Latham. Enfin, Guy-André Kieffer était prêt à révéler un réseau de blanchiment d’argent dont son cabinet d’expertise servait de courroie de transfert de fonds lorsqu’il a disparu et ce, deux jours après la mise en garde qui lui avait été faite par son directeur général Stéphane de Vaucelles ».

Le mobile est trouvé. Raymond Tchimou Féhou estime, dès lors, que «l’inculpation de ces quatre personnes à savoir Eric Latham, Stéphane de Vaucelles, Aron-Brunetière, Robert Dulas, comme auteurs ou complices de l’enlèvement, de la séquestration ou de l’assassinat de Kieffer, s’impose nécessairement dans le cadre de la manifestation de la vérité ».

Mystère, la déclaration n’est pas suivie d’actes. D’autant plus que Jean-Michel Aron-Brunetière, confie sur les ondes de Radio France international (RFI), le vendredi 12 juillet 2008 qu’il est « Ivoirien naturalisé depuis le début des années 1990, (qu’il) réside en permanence en Côte d’Ivoire et (qu’il est) bien entendu à la disposition de la justice ivoirienne pour être entendu sur toute chose qui pourrait (le) concerner ».

Pour autant, Jean-Michel Aron-Brunetière, reconnaît que ses rapports avec Guy-André Kieffer n’étaient « pas si bons que cela, je n’apprécias pas tellement l’homme » car « probablement, il écrivait des articles dans des journaux sous de faux noms et personnellement, ce sont des choses que je n’approuve pas ».

Pour sa part, toujours sur RFI, le même jour, Robert Dulas déclare que « les menaces même verbales, ce n’est pas du tout dans ma philosophie. Ce qui est certain, c’est qu’un moment, on a eu un petit accrochage au téléphone mais ça s’est limité à trois mots ». Ambiance. Dans son commentaire avant d’interroger le mis en cause, le journaliste précise que Robert Dulas « a passé 30 ans de sa vie en Côte d’Ivoire. Il se dit surpris et meurtri par ces nouveaux développements. Il dit d’ailleurs avoir répondu à des magistrats ivoiriens, voilà une dizaine de jours à Paris ».

En tout état de cause, la « piste française » bénéficie d’un nouveau témoignage dans Fraternité Matin Le samedi 25 avril 2009, le journal fait parler « Atta Kieffer Afua, Ghanéenne née le 10 octobre 1962 à Kumasi (Ghana), épouse légitime de Guy-André Kieffer avec laquelle il partageait sa vie au moment de sa disparition ». Le journal progouvernemental fait savoir qu’il « ressort des dires de Afua, que quelques heures après la disparition de son mari, un ami, compatriote de ce dernier, accompagné de trois autres « Blancs » ont perquisitionné son domicile à la recherche d’une cassette vidéo. Ce jour-là, Afua était au Ghana où son époux devait la rejoindre après avoir récupéré de l’argent avec un ami français. Est-ce le même que celui qu’elle connaît ?! En tout cas, selon les déclarations de la femme, Kieffer n’a pas révélé le nom de celui qui devait lui remettre de l’argent. Elle fait savoir toutefois qu’aux environs de 11 H 30, ce 16 avril là, son mari Kieffer, tout affolé, l’aurait appelée pour dire qu’il était en danger…et la communication a été brutalement interrompue ».

Problème, toutefois. « L’amie en question de Guy-André et non son épouse est décédée depuis des années », rectifie Bernard Kieffer. L’article reconnaît, en effet, dans sa chute, le décès « dans des circonstances non élucidées au Ghana de Afua, la vraie épouse de Kieffer ».

Une autre goutte d’énigme, semble-t-il, dans un fleuve d’obscurités. Un fleuve sombre qui coule inexorablement vers un océan de mystères. D’autant plus que de gros affluents d’équations irrésolues viennent continuellement gonfler le questionnement sur le sujet. Pourquoi les autorités politiques en France, en dépit des assurances fermes données à la famille, le 22 août 2007, par le président Nicolas Sarkozy, au palais de l’Elysée, ne fait pas de l’affaire Kieffer « une priorité pour la France », comme cela a été le cas dans les affaires des journalistes enlevés pendant 124 jours en 2004 (4 mois après la disparition de Kieffer) en Irak, Georges Malbrunot et Christian Chesnot ? Pourquoi l’ambassade de France à Abidjan s’est empressée, quelques heures après l’éclatement de l’affaire, de dresser un portrait fort maculé de Guy-André Kieffer, le présentant comme « un homme peu recommandable, marginal, un peu déluré et aux abois » ? Pourquoi le 28 juillet 2008, un « témoin » à l’identité non publiquement dévoilée, a confié au juge d’instruction Patrick Ramaël, qu’il n’était plus disposé à parler parce qu’il faisait l’objet de pressions de la part de l’Elysée, notamment de Patrick Ouart, le conseiller de Nicolas Sarkozy, chargé des questions de justice ? Que sait Michel de Bonnecorse, le monsieur Afrique de Jacques Chirac (président français à l’époque des faits) qui a été entendu, en tant que témoin, mi juillet 2008, par le juge d’instruction français ? Pour quelles raisons, Patrick Ramaël s’est permis de se rendre au palais de l’Elysée, le 22 juillet 2008, sans mandat de perquisition, en vue de saisir des documents dont des articles de presse relatifs à la disparition de Guy-André Kieffer, mais surtout des télégrammes diplomatiques et des notes de services de renseignements ?

Peut-on avaliser le seul argument du coût brandi par la Direction régionale de la Police criminelle de Paris, pour retirer, sans préavis, fin novembre 2007, la Brigade criminelle de l’enquête ? Pourquoi, au cours de son point de presse du 24 avril 2009 à Paris, le porte-parole du Quai d’Orsay, a parlé de « circonstances et (de) responsabilités dans le décès de Guy-André Kieffer » alors qu’aucun élément ne peut accréditer la thèse de la mort du disparu ? Pourquoi la justice ivoirienne, quelques semaines seulement après l’éclatement de l’affaire, a inculpé Michel Legré, entre autres pour « assassinat » ? Que savent exactement les autorités judiciaires et politiques ivoiriennes et françaises, dans cette affaire, qu’elles n’osent pas divulguer ? Pourquoi Jean Tony Oulaï, qui n’est pas né de la dernière pluie, a choisi d’aller en France où il savait qu’il était attendu de pieds fermes ? Pourquoi le président Laurent Gbagbo a déclaré le 9 mars 2006, dans le journal français « Le Figaro », qu’il ne connaissait pas Guy-André Kieffer, alors qu’il avait dit, en mai 2004 à Osange Kieffer, qu’il recevait à Abidjan, que « Guy-André est (son) ami » ? Pourquoi a-t-il dit ce jour là que le disparu « est vivant » et qu’il ferait tout pour « le retrouver » avant de confier le 29 mai 2008 à l’émission « Jeudi investigation » de Canal + qu’en temps de guerre, la disparition d’un homme demeure « un détail » ? Pourquoi aucun premier ministre ivoirien, de Seydou Diarra (aux affaires au moment des faits) à Guillaume Soro, en passant par Charles Konan Banny n’a jamais répondu favorablement à une demande d’audience de la famille Kieffer ? Qu’avait bien pu découvrir Kieffer, le fouineur aux articles enflammés (filière café-cacao, financement du conflit, achat d’armes, etc.) dans « La Lettre du continent » ou dans certaines publications ivoiriennes (sous pseudonyme) notamment le défunt quotidien « Le Front » (proche de l’ex-rébellion) et le quotidien proche de l’opposition « Le Jour Plus » ? Guy-André Kieffer a-t-il été tué ? Si oui, par qui, pourquoi, comment ? Si non, pour quelle raison machiavélique et masochiste se porterait-il disparu ? Mystère des mystères, tout (ou presque) est mystère !

André Silver Konan

 

 

 

GAK : portraits contradictoires d’un "poil à gratter"

« Guy-André Kieffer est arrivé en Côte d’Ivoire non en qualité de journaliste, mais plutôt en tant qu’expert en communication en matière de café-cacao, employé dans la société Commodities corporate consulting dite C.C.C. L’objet de cette société française créée en 2001 était l’assistance technique des structures de la filière café-cacao (…) Cependant,  la mission officieuse de Kieffer était de récolter des informations sur les dirigeants politiques ivoiriens pour le compte du président directeur général de C.C.C. Malheureusement, il incorporait aussi des informations sur les dirigeants de sa société. Il s’en servait de temps en temps pour faire des chantages. En effet, il était constamment démuni car il percevait rarement la totalité de son salaire. En outre, il n’était pas du tout aimé dans cette société, parce que grand fouineur surnommé "poil à gratter" ». Tel est le portrait succinct de Guy-André Kieffer, selon Raymond Tchimou Féhou, le procureur de la République près le tribunal de première instance d’Abidjan-Plateau. Ce portait rejoint quelque peu celui dressé par Paul Antoine Bohoun Bouabré, le ministre d’Etat, ministre du Plan et du développement (ministre de l’Economie et des finances au moment des faits), le 23 avril 2009, devant le juge d’instruction français Patrick Ramaël : "Je n’ai pas connu Kieffer en tant que journaliste. Je l’ai connu comme chargé de communication d’une entreprise qui exerçait dans le café-cacao".

Certains journaux ivoiriens notamment le défunt "Courrier d’Abidjan" auquel on doit la célèbre "une" intitulée "Guy André Kieffer : un mort sans cadavre", présentent Guy-André Kieffer comme un espion.

Pour sa part, Eric Fottorino, un journaliste français, ami de longue date de Guy-André Kieffer, dans un témoignage publié le 12 mai 2005, dans le journal français "Le Monde" concède que "sa pratique de notre métier n’était pas des plus orthodoxes. De quelques informations recueillies par ses soins auprès de sources qu’il protégeait jalousement, il échafaudait un monde incertain et parfois inquiétant, fait de complots et de coups tordus. Il provoquait volontiers, il mettait à mal nos certitudes, nous forçait à éprouver nos propres convictions (…) Franco-canadien, comme le qualifient à présent les dépêches d’agences, Guy-André Kieffer était pour nous un gars du Manitoba, comme il le soulignait lui-même. Au début, par ignorance et incrédulité, on supposait qu’il se payait notre pipe. C’était où ça, le Manitoba ? Pourtant, il était bien originaire de ces lointains-là, GAK. On l’appelait par ses trois initiales accolées, GAK. On ne savait pas grand-chose de lui, sauf qu’il avait le cœur fragile. Il ne lui fallait pas trop d’émotions. Et s’il parlait un peu de ses voyages, de ses découvertes, de ses intuitions journalistiques, c’était avec le rouge aux joues d’un gamin pris les doigts dans la confiture".

Osange Silou-Kieffer, son épouse qu’il a rencontré le 17 septembre 1979 à Ottawa (Canada), selon le quotidien français "Libération" en date du 5 janvier 2006 (avec laquelle il a une fille aujourd’hui âgée de 23 ans), déclare qu’à 30 ans, Guy-André Kieffer était un "grand mec dégingandé, bel homme, amoureux de poésie, de cinéma". A cette époque, confie-t-elle à "Libération", il était "attaché parlementaire d’un député canadien". Le journal déclare qu’il est "issu d’une bourgeoisie alsacienne ancrée à droite (cependant) il était plutôt trotskiste, idéaliste". Bernard Kieffer, l’un de ses frères, prospère chef d’entreprise installé à Lyon (France), ajoute que son "frangin était plus idéaliste, plus naïf aussi". Le 16 avril 2004, jour de sa disparition, Guy André Kieffer, s’apprêtait à souffler (le 25 mai) sa 45e bougie. Il collaborait avec la publication « La Lettre du Continent ». Il avait travaillé dans les années 80 au journal boursier, économique et financier français « La Tribune ». Il était le délégué de la puissante Confédération générale du travail (CGT) au sein de cette entreprise de presse. Il est marié et père de deux enfants, dont le premier est né d’un premier mariage avec une Canadienne, dont il a pris la nationalité.

André Silver Konan

 

 

 

Des dates…

16 avril 2004 : Guy-André Kieffer est porté disparu, aux alentours de 13H 15 mn (le relevé de ses appels téléphoniques faisant foi). Il avait rendez-vous avec Michel Legré, dans un super marché d’Abidjan Marcory Zone 4. Il est introuvable depuis cette date. Aucun signe de vie, non plus.

 

6 mai 2004 : le véhicule de Guy-André Kieffer est retrouvé, à l’aéroport Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan-Port-Bouët. Quant à son ordinateur portable, c’est chez Michel Legré qu’il est retrouvé. Le juge d’instruction français Patrick Ramaël a emporté avec lui, cet ordinateur. Il l’a confié à l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) de France, qui devrait le "faire parler" en analysant notamment les traces d’ADN.

 

28 mai 2004 : Michel Legré est arrêté puis inculpé par la justice ivoirienne pour "enlèvement, séquestration et assassinat (sic)" dans l’affaire Guy-André Kieffer. Il est incarcéré à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA). Le 11 octobre de la même année, il est mis en examen en France pour "enlèvement et séquestration", dans la même affaire. Le 28 octobre 2005, il est mis en liberté provisoire. Il bénéficie de ce statut jusqu’à ce jour. Par ailleurs, dans le même mois de mai 2004, Germain Bahagbé qui se présente comme étant "de la garde rapprochée du capitaine Oulaï", met en cause celui-ci à la Police judiciaire d’Abidjan-Plateau. Il se rétracte, par la suite. A ce jour, l’on ignore où il est passé, après son évasion de la MACA en novembre 2004, à l’occasion des évasions en masse baptisées "Métro Abidjan cadeau" (MACA) par les évadés eux-mêmes.

 

4 août 2004 : Léonard Guédé Pépé, plus connu sous le sobriquet James Cenach, le responsable de la communication du ministre Bohoun Bouabré, est placé en garde à vue à Paris, "soupçonné", selon le journal ivoirien "Le Patriote" d’avoir quelque chose à voir avec l’affaire Kieffer. Il recouvre la liberté le lendemain.

 

11 août 2004 : Patrick Ramaël déclenche une procédure d’entraide judiciaire avec la Suisse pour "examiner, en fonction de différents mouvements effectués sur des comptes, l’existence d’un mobile pour expliquer la disparition du journaliste Guy-André Kieffer". Cette procédure concerne des comptes présumés de proches de Paul Antoine Bohoun Bouabré. Ce dernier assure, le 23 avril 2009, Patrick Ramaël, à Abidjan, qu’il n’a "aucun compte à l’extérieur à part un compte ouvert au Fonds monétaire international quand (il y travaillait) et (qu’il n’a) pas fermé (…) et un compte à Lyon (en France, Ndlr), le compte de (sa) fille ».

 

11 janvier 2006 : Jean Tony Oulaï est arrêté en France à Paris, dans le 18e arrondissement. Le 13 janvier 2006, soit deux jours après son interpellation, il est mis en examen pour "enlèvement et séquestration" par la justice française, dans l’affaire Guy-André Kieffer et est détenu à la Maison d’arrêt de la Santé, à Paris. Le 15 février 2006, il est remis en liberté, avant d’être interpellé, à nouveau le 17 octobre 2007 pour "non respect du contrôle judiciaire" et "refus (à en croire Bernard Kieffer) de répondre aux convocations du juge Ramaël" qui souhaitait l’entendre suite aux révélations de Berté Seydou. Il est détenu, cette fois-ci à la Maison d’arrêt de Fresnes, dans la banlieue de Paris, sous le numéro 933853, à la cellule 166. Il y est toujours. Jean Tony Oulaï avait quitté, un an plus tôt la Côte d’Ivoire, pour la France, suite à des démêlés avec les autorités politiques d’Abidjan. Il avait, en effet, été arrêté le mercredi 9 novembre 2005 (puis libéré) par la brigade de gendarmerie de Cocody, à Abidjan. Il était "soupçonné de recruter des mercenaires libériens et sierra-léonais aux fins de renverser le régime en place", dont il était pourtant très proche, selon l’information donnée le vendredi 11 novembre 2006, par le quotidien ivoirien "L’Inter".

 

23 août 2007 : Seydou Berté, alias Méité, qui se présente comme un "témoin oculaire" de l’enlèvement puis de l’assassinat de Guy-André Kieffer, met en cause, sur les antennes de la télé française France 3, Jean Tony Oulaï, comme étant le chef du commando "Cobra", responsable de la disparition du journaliste. Le lendemain, ce dernier envoie une lettre au procureur de la république Raymond Tchimou, en guise de plainte contre Seydou Berté. Le 15 juillet 2008, c’est au tour de Simone Gbagbo, de porter plainte contre Seydou Berté, à en croire Me ange Rodrigue Dadjé, l’avocat ivoirien de la première dame, au cours d’une conférence de presse tenue à Abidjan le 5 octobre 2008.

 

21 avril 2009 : Patrick Ramaël et Nicolas Blot (qui a remplacé en 2008 Emmanuelle Ducos), les deux juges d’instruction en charge de l’affaire Kieffer, entendent Patrice Baï, le responsable de la sécurité de la présidence ivoirienne en 2004. Plusieurs autres personnalités ivoiriennes sont entendues les trois jours suivants, dont la première dame Simone Gbagbo, en tant que "témoins" dans l’affaire Kieffer.

 

15 juillet 2009 : Charles Rosaire Lago, qui se présente comme un témoin à charge contre Simone Gbagbo, réussit à tromper la vigilance de deux gardes pénitentiaires qui reviennent avec lui (pour la MACA) de l’hôpital militaire d’Abidjan (HMA). Il n’a jusqu’à présent pas été retrouvé par la police. Il a été incarcéré le 12 décembre 2007 à la MACA pour "faux témoignage", dans le cadre de l’affaire Kieffer. Le nom de Charles Rosaire Lago "n’apparaît pas dans le dossier" du juge d’instruction Patrick Ramaël, affirme Bernard Kieffer, l’un des frères du journaliste franco-canadien.

 

22 juillet 2009 : un homme se faisant appeler "major Alain Gossé", soutient, sur les antennes de France 3, que Guy-André Kieffer a été tué "par erreur". Il accuse notamment Anselme Séka Yapo dit Séka Séka, l’aide de camp de la première dame, en 2004. Ce dernier dément l’information le même jour, sur les antennes de la télé française France 24 et démonte le témoignage du "major Alain Gossé", qui selon lui, s’appelle "Zinssoni Nobila Paul, de nationalité burkinabé. Il est né le 1er juin 1960 à Zitougou (Burkina Faso, ndlr). Il est très connu des services de renseignements de la gendarmerie nationale. Il n’est pas de l’armée ivoirienne".

Une sélection de ASK

 

 

 

Inza Kigbafory (porte-parole du Collectif Guy-André Kieffer) :

« Les autorités françaises traitent le dossier avec frilosité, les autorités ivoiriennes avec mépris »

Inza Kigbafory est un journaliste ivoirien. Il est le porte-parole du Collectif Guy-André Kieffer, mis en place en mars 2008 et comprenant une cinquantaine de journalistes ivoiriens et non Ivoiriens. Il a été interrogé le lundi 3 août 2009 à Abidjan. Depuis sa création, le Collectif a initié une campagne d’affichage dans des journaux locaux à l’occasion du quatrième anniversaire de la disparition de Guy-André Kieffer. Il a en projet, l’affichage d’un grand poster du disparu sur un immeuble d’Abidjan.

 

Où en est-on aujourd’hui avec l’instruction de l’affaire Kieffer en France ?

Il me semble que l’instruction des juges français avance. Ils devraient avoir de nouvelles preuves encore, avec le témoignage de Gossé (« major Alain Gossé, NDLR). Mais ils semblent un peu déçus du manque de collaboration des Ivoiriens et des quelques entraves politiques qui subsistent à la fois côté ivoirien que français. Au reste, je crois que si tout s’était passé correctement, il aurait déjà eu des inculpations.

 

Quid de l’instruction  conduite par la justice ivoirienne ?

La semaine dernière les juges ivoiriens étaient encore en France pour poursuivre leur instruction. A notre sens, ils sont moins volontaires. Soit parce qu’eux-mêmes ne prennent pas assez d’initiatives, soit parce qu’ils sont encadrés politiquement. A notre connaissance, leur seule piste se dirige vers des responsables français. Ils font presque fi des témoignages ivoiriens. Franchement, nous n’attendons pas grand-chose de l’instruction ivoirienne pour l’instant. Notre collectif ne fait aucune fixation. Nous ne sommes pas politique. Ce que nous demandons, c’est d’abord la vérité et ensuite la justice. Vous comprenez que si nous, journalistes, nous ne faisons rien du tout, certains vont croire qu’il y a un passe droit pour le meurtre d’un journaliste. Nous nous mobilisons donc pour que quiconque comprenne qu’il n’y a pas de passe droit pour aucune entrave au travail des journalistes.

 

 Jusqu’à quand allez-vous garder l’espoir que justice sera faite dans le cadre de cette affaire ?

Vous constatez avec moi qu’il y a des affaires de plus de vingt ans qui trouvent solution. Nous sommes persuadés que justice sera faite. Parce qu’il ne s’agit pas de défaillance actuelle de l’instruction judiciaire qui entrave l’éclatement de la vérité. Mais vraisemblablement de réticences politiques. En France comme en Côte d’ivoire, il n’y a pas de régime politique éternel. Nous sommes certains que justice sera faite. Les autorités françaises traitent le dossier avec une certaine frilosité, les autorités ivoiriennes avec un certain mépris. Pourtant, il est de leur intérêt à mettre du leur pour que la vérité éclate dans cette affaire. Autrement nous finirons par croire qu’elles ont vraiment des choses à se reprocher. Quoi qu’il en soit aujourd’hui ou demain tout sera su. Et les auteurs, co-auteurs et commanditaires paieront. Nous en sommes persuadés car nous ne lâcheront pas prise.

Entretien réalisé par André Silver Konan

 

 

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10 août 2009 1 10 /08 /août /2009 09:54
Refondation de l’échec
Résultats catastrophiques ! Ca commence à devenir une rengaine. D’ici peu, ce ne sera plus étonnant. Ca fera partie de notre quotidien. En attendant, la courbe des résultats du baccalauréat, reste inquiétante. 2009 : 79,73% d’échec. 2008 : 74 % d’échec. 2007 : 74,5 d’échec. La courbe, chacun le constate est dramatiquement descendante.
A qui la faute ? Gilbert Bleu Lainé, le ministre de l’Education nationale depuis plus de deux ans, a son idée là-dessus : « Lorsqu’on fixe la date de la rentrée, parents et élèves ne sont jamais prêts ». C’est pour lui, la première raison : le laxisme des parents et élèves.
Sa deuxième raison est plus sérieuse. Sur les antennes de la télé nationale, il a émis l’hypothèse de la propension des candidats et de leurs parents à privilégier la tricherie plutôt que la bosse. « Je vais vous faire une confidence, a-t-il dit. Les ordinateurs comportant les épreuves ont été emportés par des cambrioleurs. C’est la raison pour laquelle nous avons reporté de deux semaines les examens. Heureusement, nous avons pu les changer ».
Evidemment, le ministre de l’Education nationale n’a dit aucun mot sur les résultats de l’enquête, s’il y en a eu.
Gilbert Bleu lainé a donc choisi, comme tout « pharisien hypocrite », de voir la paille de la tricherie et de la paresse, qui est dans l’œil des parents d’élèves et des élèves, pour ne pas avoir à ôter la poutre de l’incompétence et de l’échec, du système éducatif ivoirien, dont il est le garant.
C’est un manque criant de courage du ministre Bleu Lainé, pour assumer ses responsabilités et ceux du régime de Laurent Gbagbo. Ceci n’est guère étonnant. C’est une caractéristique indéniable de tout dirigeant africain incompétent.
Gilbert Bleu Lainé sait comme Michel N’Guessan Amani, son prédécesseur à ce poste, que selon le constat fait par Alain Mingat, expert de la Banque mondiale qui travaille sur les systèmes éducatifs de plusieurs pays d’Afrique de l’ouest, que « l'école ivoirienne produit des analphabètes ». Gilbert Bleu Lainé sait que le Rapport d’Etat du système éducatif ivoirien (Resen) qui a rendu ses travaux, le 30 avril dernier, aux autorités ivoiriennes, surtout à lui, et en mains propres, a fait un diagnostic clair comme de l’eau de roche : mauvaise gestion de l’école ivoirienne. Schématiquement, ce rapport pointe du doigt, entre autres, la mauvaise qualité de l'enseignement, les dysfonctionnements dans les ministères en charge de l’éducation, dans la répartition du budget insuffisant (4,6 % du budget de l’Etat, contre 1,9 % en République démocratique du Congo) et mal reparti, la vétusté des infrastructures, le manque de suivi, la mauvaise définition des rôles et responsabilités dans l’encadrement et le pilotage de la politique éducative.... les grèves à répétition des enseignants (résultante dans certains cas, de l’incivisme des enseignants et dans d’autres cas, de l’incompétence des autorités).
Le Resen qui se trouve entre les mains aussi bien de Gilbert Bleu Lainé que des décideurs de la Côte d’Ivoire recommande qu’il soit entrepris, dans les plus brefs délais, un certain nombre de réformes destinées à optimiser la capacité du système éducatif.
En clair, les experts qui ont réfléchi sur le rapport, placent le gouvernement devant ses…irresponsabilités.
Pour revenir aux échecs des élèves u baccalauréat, il a certes des facteurs exogènes liés au fait que le jeune Ivoirien d’aujourd’hui, n’a guère plus de repère. Qui, le jeune Ivoirien de 12 à 19 ans, inscrit au collège ou au lycée, voit-il à longueur de journée, à la télé nationale et que les médias publics brandissent comme des modèles ? Ne sont-ce pas les Blé Goudé, Eugène Djué et compagnie ? Le premier n’est-il pas l’exemple parfait de ce que décriait au début de cet article le ministre Bleu lainé, avec sa licence controversée obtenue après environ une décennie passée à l’université ? Le dernier cité après un passage à l’université de Cocody, un autre, dans une école dont on ignore le nom en France, n’est-il pas rentré  en Côte d’Ivoire, près de dix ans après, sans être capable de montrer le diplôme qu’il a obtenu, aux responsables du Front populaire ivoirien (Fpi, parti présidentiel) qui le lui demandaient ?
Ces deux « modèles » de la jeunesse ivoirienne, avec leurs 37 ans et 43 ans bien sonnés (dates officielles et pas forcément réelles) ne sont-ils pas trouvé des surnoms aux intonations obscurantistes et guerrières tels « le génie de Kpô » si ce ne sont « Général Blé Goudé » ou « Maréchal Eugène Djué » ?
Dans les cités universitaires, voire dans les lycées et collèges, les différents responsables de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci), devenus les modèles parfaits du respectable élève ou étudiant ne s’affublent-ils pas de sobriquets bizarres et peu enviables, du genre Kabila, Saddam, Démon, Poison, Snipper, Ali le chimiste, etc. au lieu de se faire appeler Mendel, Hegel, Adiaffi, Soyinka, Hugo, etc. comme par le passé ?
Refondation des sobriquets dans le milieu scolaire et universitaire, s’il en est.
Les résultats catastrophiques constatés au baccalauréat n’est ni plus ni moins que l’échec de la politique de refondation de l’école. Cet état de fait n’est certes pas imputable à la crise. Non ! Ces résultats catastrophiques sont surtout les résultats de l’enseignant Laurent Gbagbo, l’homme qui avait promis de régler le problème de l’école, avec 10 milliards pris sur  le budget de souveraineté présidentiel. Au moment où il tenait ses propos, le budget de souveraineté du chef de l’Etat (Henri Konan Bédié) était de 15 milliards Fcfa. Aujourd’hui, il atteint la barre de plus de 60 milliards Fcfa. L’enseignant Laurent Gbagbo, neuf ans après son accession au pouvoir, n’a pas encore daigné faire une ponction de 10 milliards Fcfa sur son budget de souveraineté. Cet échec est celui de Mamadou Koulibaly, le prolixe président de l’assemblée nationale, maître dans les diagnostics pitoyables et pitoyable dans les solutions adéquates. Cet échec est celui de Michel N’Guessan Amani, auteur peu brillant de citations loufoques du genre « Je ne serai plus jamais pauvre » ou « désormais, je vois le fond de la marmite ». Cet échec est celui des enseignants Pierre Djédji Amondji, Simone Gbagbo, Aboudrahamane Sangaré, Hubert Oulaye.
Le régime des refondateurs aurait pu échouer « en tout et partout » (l’expression est de Henri Konan Bédié) sauf dans le secteur de l’école. Hélas !
André Silver Konan
 
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5 août 2009 3 05 /08 /août /2009 12:52
Condamné à rester libre pendant 6 mois de prison fermes. C’est un peu ainsi qu’on peut faire le résumé schématique du verdict rendu vendredi par le tribunal correctionnel d’Abidjan Plateau dans le procès relatif au drame du 29 mars 2009 au stade Félix Houphouët-Boigny dans lequel vingt personnes ont péri. Verdict risible s’il est, pour ne pas dire ridicule et pitoyable, qui démontre la gène, sinon la corruption du jugement de certains hommes (et femmes) de droits ivoiriens.
Le tribunal correctionnel d’Abidjan Plateau, qui a usé d’un artifice de droit certes, aura cependant du mal à convaincre le justiciable lambda qu’il n’avait pas d’autre choix que de reporter sa responsabilité sur le procureur de la république qui a là une chance quasi unique, de démontrer sa crédibilité aux yeux d’une bonne partie d’opinion abidjanaise.
Ce tribunal aura tout autant du mal à convaincre les victimes de ce jour de deuil, qu’il avait des raisons parfaitement légitimes de laisser libre le président du comité d’organisation du match endeuillé qui opposait les Eléphants footballeurs de Côte d’Ivoire aux « Flames » de Malawi et tête de pont des principaux suspects dans cette affaire.
Car, que peuvent bien être ces raisons qui ont motivé cette attitude, tout de même légale ?
D’une part, le verdict "sans tête ni queue" pour reprendre l’expression prosaïque bien répandue en Côte d’Ivoire, pourrait s’expliquer par le fait que le tribunal correctionnel d’Abidjan Plateau, n’avait pas assez de preuves pour établir la culpabilité sans équivoque du bras droit de Jacques Anouma, le président de la Fédération ivoirienne de football (Fif). Cela voudrait dire que, soit Anzouan Kacou n’avait rien à se reprocher, donc avait raisonnablement fait son travail, soit, le ministère public (le procureur de la république et les gendarmes de la brigade de recherche) n’ont pas fait correctement leur travail, pour une raison ou une autre (insuffisance de moyens scientifiques et techniques, insuffisance de temps, négligence, influence…) Dans ce cas, le tribunal correctionnel devrait purement et simplement prononcer la relaxe comme il l’a fait pour d’autres accusés dans la même affaire. Cela s’appelle du courage. Et le courage dans le prononcé d’un verdict est une norme de crédibilité pour un appareil judiciaire.
D’autre part, ce verdict risible et autant pitoyable, pourrait s’expliquer par le fait que le jugement du tribunal correctionnale a été frappé de corruption. Car, en réalité, qu’est-ce que la corruption ? Le dictionnaire Larousse nous dit que c’est l’action (ou le résultat de cette action) qui engage à agir contre son devoir.
Un verdict ou un jugement corrompu est donc un verdict ou un jugement étriqué, dénaturé, altéré, injuste. Le bon sens (et non le droit) impose qu’un verdict rendu par un tribunal qui laisse en liberté une personne qu’il vient juste de condamner à une peine ferme, soit donc vu comme corrompu. Le verdict du vendredi 24 juillet 2009, rendu par le tribunal correctionnel d’Abidjan Plateau pourrait donc être qualifié de corrompu, pas forcément par de l’argent mais par des influences politiques, des menaces de personnes qui avaient quelque chose à cacher ou à se reprocher, ou simplement par l’incompétence aussi bien du parquet que de la cour, ou encore (à ne pas l’occulter) par la pression de l’opinion publique, principalement des victimes. Dans ce cas encore, pour faire simple, le tribunal aurait dû prononcer la relaxe pour tous les prévenus. Par courage aussi. Ce verdict aurait au moins eu le mérite d’épargner à l’ensemble de la justice ivoirienne, cette volée de ridicule, qu’elle a prise en pleine gueule, le vendredi 24 juillet 2009.
De fait, une partie de la justice ivoirienne a habitué le justiciable ivoirien à ce genre de procès hollywoodien, dont les épilogues sont autant hollywoodiens, c’est-à-dire, spectaculaires, extraordinaires et expéditifs. Le genre de procès moulé dans un scénario à rebondissements, joués par des acteurs campant merveilleusement bien leurs rôles, mais qui laisse le spectateur sur un sentiment de frustration, puisqu’à "the end", c’est le méchant qui triomphe sur le gentil.
Ce scénario de la honte, cependant légal, en effet, n’a pas commencé seulement le vendredi 24 juillet 2009.
Le mercredi 22 octobre 2008, la cour d’assises du tribunal d’Abidjan Plateau a rendu un verdict quasi similaire dans le procès dit des déchets toxiques (au moins 16 morts). En fait ce verdict n’a surpris personne. Le procès était tout ce qu’il y avait de honteux et de ridicule. Absence des responsables administratifs pourtant brièvement suspendus (avant d’être réhabilités de façon spectaculaire par le chef de l’Etat Laurent Gbagbo) par le premier ministre Charles Banny. Absence pour cause d’immunité politique (le chef de l’Etat a accepté en échange de toute poursuite judiciaire, 100 milliards Fcfa de Trafigura) des principaux responsables de la multinationale mise en cause...
A ne point s’y méprendre. Les verdicts corrompus ne sont pas l’apanage d’une partie des tribunaux civils. Le 3 août 2001, le tribunal militaire d’Abidjan a connu son épisode de la honte avec le feuilleton du procès du charnier de Yopougon (57 corps). Le délit non constitué prononcé par le tribunal militaire d’Abidjan pour expliquer la relaxe des prévenus du camp de gendarmerie d’Abobo (qui n’ont jamais été placés en détention préventive en dépit de la gravité de l’acte d’accusation) a constitué un véritable déni de justice. Un procès sans coupable, malgré l’incontestable existence du crime…
Cette succession de verdicts corrompus, n’augure rien de bon pour un pays dont la démocratie est en piteux état et qui aspire à sortir du lot peu enviable des pays pauvres très endettés.
Si un grain de décision d’un tribunal quelconque peut à tout moment, pour quelque motif (intrusion du politique, incompétence du parquet, pressions économiques diverses, etc) que ce soit, prendre une décision altérée, alors il faut craindre qu’à un moment donné, la machine toute entière de la répression judiciaire, s’enrhume.
Le fait est simple, en effet : pourquoi un policier téméraire ou un gendarme légaliste, s’obstinerait à faire arrêter un voyou (à col blanc ou non), s’il ne peut avoir aucune garantie de la part d’un tribunal civil ou militaire, que ce dernier subira légitimement la rigueur de la loi ? Pourquoi un juge d’instruction rigoureux continuerait-il de traquer des gens répréhensibles s’il n’a pas la certitude que ces derniers, une fois entre les mains de ses patrons du parquet ou entre les griffes du tribunal, pourront bénéficier d’artifices judiciaires, pour se soustraire de la rigueur de la loi ?
Pourquoi un investisseur étranger éprouverait-il le besoin de venir investir ses capitaux en Côte d’Ivoire, s’il sait que n’importe quand, une décision controversée de justice peut mettre en insécurité son entreprise ?
Dans le grand retard pris par nos pays sous les tropiques, le politique par son manque pitoyable de vision (ou son incompétence) et son égoïsme suicidaire, a certes une bonne part de responsabilité. Cependant, sans qu’elle ne se rende compte, une bonne partie de l’appareil judiciaire par ses décisions jugées controversées parce qu’elle donne la nette impression d’être corrompue, maintient nos états dans les fers insupportables du sous-développement.
André Silver Konan
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20 juillet 2009 1 20 /07 /juillet /2009 16:26

 

«Le bon sens nous recommanderait que l’on n’arrête pas l’enrôlement tant que tout le monde n’est pas enrôlé. Le Président de la République a dit, et je pense que tous les Ivoiriens s’en souviennent, que tant qu’il y aura un Ivoirien en âge de voter qui ne sera pas enrôlé, il n’y aura pas d’élection» : Mamadou Koulibaly, président absentéiste de l’Assemblée nationale, numéro deux du Front populaire ivoirien (Fpi, parti présidentiel). 02 juillet 2009, colonnes de Fraternité Matin. Après l’arrêt, par la Commission électorale indépendante (Cei) le 30 juin 2009, de l’opération d’enrôlement (inscription sur les listes électorales et identification en vue de l’obtention d’une carte nationale d’identité) des populations.

« Il ne faut pas laisser des Ivoiriens sur le bord de la route. Chacun doit pouvoir exprimer son choix » : Théodore Mel Eg, président de l’Union démocratique citoyenne (Udcy, membre du camp présidentiel).

« Nous sommes arrivés à la guerre parce qu'il y a des exclus. Aujourd'hui la CEI décide d'arrêter l'enrôlement en laissant des millions d'Ivoiriens sur la touche. Est-ce que ces nouveaux exclus ne vont pas créer une autre guerre après les élections ? » : Basile Mahan Gahé, secrétaire général de la centrale syndicale « Dignité », affiliée au FPI.

Les demandes de prorogation de l’enrôlement ont été par ailleurs formulées par Charles Blé Goudé, le président des « jeunes patriotes », le Congrès national de la résistance démocratique (CNRD, regroupement de partis et associations du ou proches du FPI et du chef de l’Etat)

De l’autre côté, les sons sont en parfait désaccord avec les notes du camp présidentiel.

« On se donnera mille ans, il y aura toujours des retardataires. Le Pit a toujours souhaité que les choses se passent dans les normes. L’opération d’identification et du recensement électoral est organisée pour permettre à tous les Ivoiriens d’avoir et leurs cartes nationales d’identité et leurs cartes d’électeurs. Mais tout le monde est conscient que l’opération doit prendre fin un jour » : François Kouablan, secrétaire général du Parti ivoirien des travailleurs (PIT).

« L’Udpci se satisfait de ce que plus de six millions d’Ivoiriens aient été enrôlés et pense que la Côte d’Ivoire peut aller aux élections le 29 novembre tranquillement. Car si nous ne faisons pas la présidentielle le 29 novembre, cela risque d’être dramatique pour notre pays » : Jean Blé Guirao, secrétaire général adjoint de l’Union pour la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI).

« Nous sommes satisfaits de l’engouement qu’a connu l’opération d’identification » : Me Affoussy Bamba, responsable des Forces nouvelles (FN, rébellion armée).

« Il faut que l’opération d’enrôlement prenne fin un jour. C’est une opération spéciale, ponctuelle, comme les audiences foraines, qui doit s’arrêter, un jour. Parce qu’à un moment donné, il faut arrêter la liste électorale et aller aux élections pour sortir de la crise. Nous sommes aujourd’hui à plus de 6 millions d’enrôlés. C’est un chiffre significatif » : Alphonse Djédjé Mady, secrétaire général du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI, opposition houphouetiste).

La position du parti de Henri Konan Bédié est celle du Rassemblement des républicains (RDR) de Alassane Ouattara et du Mouvement des forces d’avenir (MFA) de Innocent Anaky Kobenan.

Il y a donc d’un côté, le camp présidentiel qui souhaite une prorogation en avançant des arguments et de l’autre côté, les opposants politiques qui soutiennent la fin de l’enrôlement. Ces derniers contrebalancent les arguments avancés par le premier clan et leurs explications, à mon sens, sont forts justes. D’autant plus que Choi Young Jin, le représentant du secrétaire général de l’Organisation des nations unies (ONU) en Côte d’Ivoire estime que le chiffre brut de 6,5 millions de personnes enrôlées à l’issue de 9 mois et 15 jours d’enrôlement est un "progrès historique et stratégique".

Alors question : pourquoi les voix qui s’élèvent en Côte d’Ivoire pour réclamer, sinon exiger une prorogation de l’enrôlement, sont issues du camp présidentiel et du camp présidentiel seulement ? La réponse est simple : parce que c’est le camp présidentiel et le camp présidentiel seulement qui a intérêt à retarder le processus afin qu’une fois encore l’élection présidentielle prévue au 29 novembre 2009, soit reportée. Blé Goudé qui clame subitement après avoir décrié ceux qui revendiquaient la majorité des personnes enrôlées, qu’il a fait enrôler 4 millions de « patriotes », sait bien que si tel était le cas, il la bouclerait et réclamerait des élections « vite, vite, vite » (sic) pour faire mordre la poussière aux adversaires de Laurent Gbagbo, son candidat.

En réalité, les réclamations récurrentes du camp présidentiel en vue d’une prorogation de l’enrôlement, sont un avis implacable d’échec du « patriotisme » ivoirien version 2002. Si les leaders du camp présidentiel prétendent que leurs militants ne se sont pas fait enrôler après 9 mois et 15 jours d’enrôlement, c’est que leurs messages « patriotiques » distillés depuis le 19 septembre 2002 dans l’opinion, à travers la presse et les médias publics, sont un échec. Car, qu’y a-t-il de plus patriotique que de s’inscrire sur les listes électorales pour élire le candidat de son choix ou se faire identifier pour avoir une carte nationale d’identité ?

André Silver Konan

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14 juillet 2009 2 14 /07 /juillet /2009 23:26


La « lesson » ghanéenne !


John Atta Mills, boubou blanc et bleu ample, rayonnant de fierté dans un palais des congrès d’Accra, hystérique. Barack Hussein Obama, humble et ému, plus Africain que jamais. Samedi, le Ghana a connu son (laps de) temps de gloire. Incontestablement.

« Yes they did it ! ». Oui, ils l’ont fait, les Ghanéens ! Après l’Allemagne, la France, l’Italie, etc, le Ghana a reçu samedi, le président des Etats-Unis Barack Obama, accompagné de son épouse Michèle et de ses deux filles Malia et Sasha. Pour sa première visite en Afrique noire, Barack Obama a donc choisi le Ghana, notre voisin de l’est. Il a aurait pu choisir le Kenya, pays d’origine de son père. Il ne l’a pas fait. Tout simplement parce qu’au pays où les restes de son père sont toujours, il y a un certain Mwai Kibaki qui s’est arc-bouté au pouvoir, au prix du sang d’au moins 1500 (bilan officiel) de ses compatriotes, tués pendant les violences post-électorales du premier trimestre 2008.

Il aurait pu choisir d’aller en Guinée équatoriale où règne depuis 30 ans, le colonel Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, putschiste richissime d’un pays pauvre, moins peuplé qu’Abidjan.

Il aurait pu choisir notre voisin du nord-est, la Guinée du défunt général Lansana Conté, aujourd’hui aux mains du capitaine Moussa Dadis Camara.

Il n’a, non plus, choisi (pourquoi pas ?) notre pays, où règne depuis 9 ans dont 4 sans élection, un chef d’Etat expert en humour noir et spécialiste d’incompétences, qui refuse obstinément d’être assimilé à un sous-préfet français mais qui obtempère, sans gêne, aux ordres d’un secrétaire d’Etat à la Coopération (cf la libération du photographe français Jean Paul Ney, obtenue par Alain Joyandet à l’issue d’une rencontre à Yamoussoukro avec Laurent Gbagbo).

Barack Obama a poliment évité tous ces pays « infréquentables » du fait de leur démocratie détestable. Il a choisi le Ghana, et le Ghana seul.

Ce n’est pas un choix fait au hasard. Le Ghana, en effet, c’est 22.112. 800 d’habitants (recensement 2005), une masse monétaire en progression de 40% en 2008, un Pib par habitant de l’ordre de 612 dollars.

Le Ghana, c’est aussi et surtout une démocratie ancrée dans les moeurs politiques et citée en exemple par les pires pourfendeurs des Etats africains et par les plus irréductibles des afro pessimistes.

La vraie leçon que nous donne le Ghana n’est certes pas d’avoir accueilli sur son sol, pour un bref moment, le président le plus puissant et le plus populaire du monde. La vraie leçon que donne le Ghana à ses voisins dont nous surtout, au continent africain et aux pays aux démocraties instables, c’est qu’il a su tirer les leçons de ses erreurs et des ses échecs du passé. Le Ghana, après l’éviction le 24 février 1966, du « père fondateur » Kwame N’Krumah, a été pendant au moins deux décennies, le lieu d’expérimentation de putschs sanglants ou non, d’assassinats politiques et de grand banditisme.

Au demeurant, le pays de l’or nous donne à nous Ivoiriens (surtout), une réelle leçon de patriotisme. Il ne s’agit pas de ce patriotisme intéressé chanté par des fabulateurs-tricheurs-ignares, impécunieux comme Job avant 2002, opulents comme Crésus 7 ans après. Le patriotisme ghanéen a des noms : Jerry Rawlings, John Agyekum Kufuor, John Atta Mills, Nana Akufo-Addo.

Le premier a raflé le pouvoir une première fois, en 1979, puis une seconde fois le 31 décembre 1981, pour le quitter définitivement en 2000, comme le prescrivait la constitution adoptée huit ans plus tôt. Le deuxième a succédé au premier après avoir perdu, sans grogner, une première fois face à lui. Au terme de ses deux mandats constitutionnels, il s’est retiré, sans chercher à tripatouiller le texte fondamental. John Evans Atta Mills a perdu, sans contester, à deux reprises, face à Kufuor. Il lui a succédé en battant en janvier dernier, son challenger Nana Akuffo-Adoo. Ce drernier qui a patiemment attendu son heure, dans l’ombre de Kufuor, n’a pas cherché à le déstabiliser pour vite monter au créneau, a perdu de justesse l’élection présidentielle et accepté les résultats sans broncher.

Ces leçons de patriotisme sont uniques en Afrique. Elles sont exclusives et frappées du label « Ghana ».

L’autre leçon que nous donne le Ghana est la leçon de la bonne gouvernance. Ce qui lui vaut d’être appelé « le meilleur élève des institutions de Bretton Woods ». Cela rappelle un peu, « le miracle ivoirien » qui continue, plus d’un quart de siècle après, de faire la fierté de millions d’Ivoiriens.

Tout est fait comme si, en réalité, c’était à nous Ivoiriens, que le Ghana faisait la leçon. Le Ghana de nos mépris avec ses « tutu » ou belles de nuit (et même de jour) aux accents ashanti, devenues objets sexuels d’Ivoiriens aux revenus modestes. Le Ghana de nos sarcasmes avec ses « masta », surnom péjoratif donné à tous les ressortissants ghanéens, charlatans des petits métiers qui se débrouillaient, une paire de ciseaux en main, une machine à coudre sur l’épaule, dans nos rues.

Regardons aujourd’hui autour de nous. Il n’y a plus ni « tutu » ni « masta ». Tous sont rentrés au pays et ce n’est certes pas lié seulement aux violences qui ont éclaté dans nos villes après le fameux match Asec-Kotoko, dans les années 90.

Regardons toujours autour de nous. Nous verrons que l’histoire est en train de se réécrire à rebours. Aujourd’hui, chacun de nous a au moins un frère au Ghana. Certains y vont pour fuir instabilité politique de notre pays. D’autres y vont pour faire des études. D’autres encore pour faire des affaires ou pour y gagner leur pain. Impensable, il y a encore deux décennies…Belle revanche pour le Ghana !

Si le Ghana connaît aujourd’hui son miracle et que nous, nous en sommes à leur situation politique des années d’instabilité, c’est bien parce que nous faisons exactement le contraire de que font. Nous modélisons des cancres, auto baptisés patriotes. Nos dirigeants n’ont aucune vision économique, si ce n’est une vague stratégie de promesses électorales et de décentralisation tous azimuts. Pire, nous n’avons tiré aucune leçon de nos erreurs et de nos échecs.

Il y a deux exemples parfaitement patents. Premièrement, nous n’avons tiré aucune leçon ni conséquence du putsch de Noël 1999. Puisqu’il y a eu d’autres tentatives de putsch qui ont suivi après (complots du cheval blanc en septembre 2000, de la Mercedes noire en janvier 2001).

Nous n’avons tiré aucune leçon de la tentative de sécession, en 1970, de Kragbé Gnagbé. Puisqu’en septembre 2002, il y a eu une rébellion qui, 7 ans après, continue de couper le pays en deux et qui est gérée par Guillaume Soro qui, à l’époque du sécessionniste, n’était pas encore né.

Nous n’avons surtout pas tiré les leçons ni de la tentative de sécession, ni de la rébellion armée, puisque Laurent Gbagbo, notre chef d’Etat, dans une rare honnêteté, a clamé haut et fort en décembre dernier, dans le Guébié, qu’il est l’héritier légitime de Kragbé Gnagbé.

Assurément, avec l’élection présidentielle hypothétique du 29 novembre dans notre pays, la réélection sans surprise du président putschiste, le Congolais Denis Sassou NGuesso, la candidature annoncée du fils du défunt président-doyen, le Gabonais Omar Bongo Odimba, etc, le pays de Kwame N’Krumah va certainement continuer de « coacher » au continent noir, ses bonnes leçons.

 

André Silver Konan
* lesson: leçon en anglais, langue officielle du Ghana

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1 juillet 2009 3 01 /07 /juillet /2009 19:03

Analyse économique sur les dangers de la non application

 

En France, précisément à Rouen, dans le cadre d’un test pour l’obtention d’un certificat en journalisme, je suis avec attention, à travers Internet, les développements de l’actualité en Côte d’Ivoire. Il y a un sujet qui retient particulièrement mon attention. C’est celui relatif au débat sur l’application ou non de la convention collective interprofessionnelle des journalistes. L’application, sinon le respect de cette convention devrait être effective à la fin du mois de juin. Malheureusement, c’est un rendez-vous manqué. En ma qualité d’économiste, de spécialiste en ressources humaines surtout, et moins du fait de mon statut de journaliste professionnel, je me sens invité dans ce débat qui fait couler tant d’encre et de salive dans le microcosme de la presse privée ivoirienne.

En économie, il y a ce qu’on appelle l’aspect fiduciaire d’un billet de banque. Cet aspect fiduciaire est un peu le prix, le coût d’un billet sauf que ce prix, cette valeur s’apprécie selon la confiance du consommateur. Ainsi, un dollar coûte-t-il plus cher qu’un franc Cfa, qui lui-même est plus cher qu’un GNF (franc guinéen). Pourtant, tous ces billets sont faits en papier, presque avec les mêmes matières.

Cet aspect fiduciaire du marché monétaire se transpose sur le marché de la consommation des œuvres de presse. Ainsi, une plume, un nom d’auteur est-il plus lu, plus respecté, plus crédible qu’un autre, qui l’est beaucoup plus qu’un autre encore. Et tutti quanti. On pourrait parler de coût de crédibilité, comparable au coût d’opportunité, pour un business à lancer.

La valeur d’un nom sur le marché de la presse écrite est mesurée par le client, ici le lecteur. La valeur est mesurée certes à travers les écrits mais aussi et surtout à travers l’engagement, la fidélité, la constance, le respect des principes édictés et défendus par le journaliste.

La presse écrite privée ivoirienne dans son ensemble a atteint un niveau fiduciaire tel que de nombreux clients prennent pour agent comptant tout (ou presque) ce qui est écrit par certains journaux, certains journalistes. Cette valeur se mesure à l’aune des transhumances politiques dénoncées, des retournements de vestes et des reniements de la parole donnée d’acteurs politiques critiqués, etc.

Si des acteurs politiques bien connus dans notre pays, n’ont plus aucune valeur, c’est bien parce que la presse écrite privée a, chaque fois, dénoncé leurs impostures, leurs inconstances, leurs duplicités.

Aujourd’hui, après que la presse écrite privée eut dénoncé les roublardises, elle se trouve sous les feux de la rampe de ses propres responsabilités et principes, savoir le respect de la parole écrite, des engagements pris, des signatures volontaires.

C’est la problématique du respect et de l’application de la convention collective interprofessionnelle.

C’est à ce niveau d’ailleurs que le lecteur attend les acteurs et les décideurs de la presse écrite privée. D’où le coût de crédibilité. D’où l’aspect fiduciaire des noms des différents signataires du document portant convention collective.

L’enjeu est grand. Puisque la situation est exactement comme celle de la crise ivoirienne. Les différents signataires de la convention collective interprofessionnelle peuvent-ils regarder droit dans les yeux du politique et lui demander de respecter son engagement vis-à-vis du 30 novembre 2009 (date théorique de l’élection présidentielle) en se dérobant devant l’échéance qu’eux-mêmes se sont librement fixés ? Les différents signataires peuvent-ils regarder droit dans les yeux de leurs lecteurs et continuer de dénoncer les politiques qui évoquent des conditions encore non réunies pour aller à l’élection présidentielle, alors qu’eux-mêmes brandissent d’autres conditions pour refuser d’assumer leurs engagements ?

Si donc le journaliste refuse de respecter ses propres principes, son nom d’auteur risque d’être dévalué vis-à-vis du lecteur. La conséquence immédiate sera la sanction du lecteur qui n’achètera plus le support dans lequel il signe.

Au demeurant, sur le plan des ressources humaines, les acteurs du microcosme de la presse écrite privée risquent de ne point être épargnées par les effets négatifs du non respect de la convention collective interprofessionnelle.

La motivation, c’est connu, est le secret du rendement. Il est de ce fait fort à craindre que les uns et les autres, las d’attendre le respect d’une promesse qui commence à devenir un sinueux poisson de mer, se laissent aller à la démotivation. Les conséquences dans ce cas, en terme de qualité et de volume de travail, sont aussi connues.

Sans compter les tensions sociales qui pourraient en découler.

En définitive, on a un journaliste démotivé face à un mirage, une corporation qui devient aigrie et nerveuse avec une nette inclination vers le bras de fer social, un client (le lecteur) frustré et se sentant abusé du fait du non respect de certains principes défendus par le journaliste, un lectorat dubitatif.

Tout est réuni pour un sinistre généralisé et plus étendu de la presse privée, à moyen terme, si ce n’est dans le court terme.

En conclusion, que perd la presse privée à appliquer et à respecter la convention collective interprofessionnelle ? Rien. Sinon la perte d’une relative marge bénéficiaire d’une catégorie d’acteurs du microcosme qui n’est rien face aux gains substantiels qui pourraient être tirés de la confiance redoublée du lecteur.

Par contre, que perd-on à ne pas respecter nos propres engagements ? Ici encore rien. Sinon une explosion sociale fort prévisible d’une autre catégorie d’acteurs et un désintérêt progressif incontestable du lecteur pour les supports de presse, incapables de respecter leurs propres engagements.

Mon opinion est que, certains acteurs ont certes peur de perdre certains privilèges parce qu’ils font une mauvaise lecture économique de la situation. Ils ont plutôt tout à gagner à appliquer la convention collective interprofessionnelle. Et rien à perdre ou presque.


André Silver Konan

Diplômé d’économie

Master Gestion des Ressources Humaines

Journaliste écrivain

 

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5 mai 2009 2 05 /05 /mai /2009 18:43

Au cours de cette semaine, je me suis amusé à faire une toute petite enquête. J’ai joint au téléphone Carnot Tiacoh, Diomandé Moussa et un certain Nicaise Pouaton. Les deux premiers sont les secrétaires nationaux chargés de l’éducation dans leurs partis respectifs, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) et le Mouvement des forces d’avenir (MFA). Le dernier cité serait le secrétaire national de la Jeunesse de l’Union pour la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire (JUDPCI). Aux deux premiers, j’ai demandé s’ils avaient les contacts, par ces temps de contestation dans les universités, de Flavien Traoré le porte-parole de la Coordination nationale de l’enseignement supérieur et de la recherche (CNEC) ou de Mamadou Soro, le secrétaire général du Syndicat national de l’enseignement du second degré de Côte d’Ivoire (Synesci).Les deux m’ont répondu invariablement : « non ! », avec une pointe de surprise dans le ton. Au dernier, j’ai demandé s’il pouvait me mettre en contact avec le responsable actuel de l’Association générale des élèves et étudiants de Côte d’Ivoire (Ageeci) ou avec le secrétaire général de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire. Il m’a conseillé d’entrer en contact avec une autre personne dont il m’a donné le numéro.

Dans leur for intérieur, ces hommes politiques que j’ai interrogé, dans le cadre de ma petite enquête, ont dû se demander si je ne m’étais pas trompé d’interlocuteur.

En réagissant exactement comme je l’avais prédit, ces hommes politiques ignoraient qu’ils venaient de me faire gagner mon pari sur des collègues qui me disaient que sur ce coup-là, j’étais perdant. J’avais soutenu en face de certains collègues, que notre opposition se méprenait tellement sur ses responsabilités, que j’étais prêt à parier que leurs secrétaires nationaux chargés de l’éducation, seraient incapables de prouver qu’ils sont en contact avec les principaux leaders syndicaux du milieu scolaire et universitaire.

En fin de compte, qu’est-ce qu’un secrétaire national chargé de l’éducation dans un parti politique ? C’est tout simplement le ministre chargé de l’école au sein d’un parti politique. Cela veut dire que c’est lui qui détermine la politique de l’école de son parti, qui dresse l’état des lieux, qui fait des critiques, des suggestions et des propositions. Dans un parti d’opposition, outre ces rôles classiques, il se met en devoir permanent de dénonciation des tares de l’école et Dieu seul sait combien il y en a, depuis que la refondation (composée paradoxalement et essentiellement d’enseignants) tient les rênes du pouvoir. A cette tâche naturelle, s’ajoute une autre tâche profondément politique : le contact permanent et suivi avec les acteurs sociaux du monde de l’éducation, savoir les animateurs des syndicats, d’association de parents d’élèves, d’organisations non gouvernementales, etc, ayant pour champ d’activité le domaine scolaire et universitaire. A ce titre, c’est lui qui soutient et entraîne son parti à soutenir, sous cape ou officiellement, quand les syndicalistes sont en grève. C’est lui qui se bat et invite son parti à engager le bras de fer avec le pouvoir, quand les syndicalistes sont soit arrêtés soit détenus. C’est lui qui n’hésite pas à marcher et à s’afficher aux côtés de ceux qui revendiquent des droits sociaux. C’est lui qui, à défaut de susciter les contestations sociales dans le milieu éducatif, les exploite ou les récupère pour en donner de grands échos politiques.

Le Front populaire ivoirien (FPI, parti présidentiel) avait bien compris cela quand il était à l’opposition face au PDCI. Il l’avait intégré à sa ligne de conduite politique avec sa sempiternelle inclination emphatique. Ainsi donc le FPI ne se contentait pas d’observer, de soutenir, de récupérer les acteurs sociaux de l’école et leurs problèmes, il se posait en acteur social qui crée et suscite des crises sociales. Les Laurent Akoun, N’Guessan Amani, Blé Goudé…étaient directement acteurs des contestations sociales. Ils avaient dépassé le cap de spectateurs actifs et complices des contestations sociales.

Il ne faut cependant pas s’y méprendre. L’erreur criante d’appréciation de la situation politique n’est pas le seul apanage des secrétaires nationaux chargés de l’éducation des partis du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP). J’aurais, en effet, pu étendre ma petite enquête à presque tous les secrétariats nationaux (culture, sécurité, environnement, communication, affaires sociales, agriculture, etc.) dans les partis d’opposition, et le résultat, j’en suis convaincu, à une ou deux exceptions, aurait été le même. C'est-à-dire décevant !

Cette petite enquête que j’ai menée, pose, au-delà de son caractère amusant, un problème profond. Celui de la responsabilité de l’opposition ivoirienne en tant que force de pression face à un pouvoir qui expérimente chaque jour, avec une rare lucidité, les pires formes de musellement.

En réalité, l’opposition ivoirienne version RHDP, dont les responsables ont été pour la plupart déjà au pouvoir (Henri Konan Bédié a été chef d’Etat, Alassane Dramane Ouattara a été premier ministre, Albert Toikeusse Mabri a été conseiller de Robert Guéi) n’a pas encore trouvé la formule adéquate et adaptable à l’équation du pouvoir atypique du FPI. Elle est réduite à des stratégies circonstancielles, souvent efficaces, parfois impopulaires.

Ainsi, le PDCI est-il accroché aux meetings populaires et scientifiquement menés de son président candidat et aux tournées de proximité de son secrétaire général. Le Rassemblement des républicains, jadis si vivace dans le Front républicain, est désormais réduit aux sorties médiatiques de son mentor et à ses manifestations symboliques. L’UDPCI, quant à lui, s’est résigné à abandonner la bataille de la capitale pour se rabattre, sans commune mesure sur son bastion de l’ouest montagneux. Quid du MFA ? Il ne lui reste plus qu’à proclamer à satiété, la candidature unique de l’opposition houphouëtiste à l’élection présidentielle.

Là où une opposition efficace aurait obtenu, par exemple, la capitulation de tout un régime, l’opposition ivoirienne a laissé le pouvoir, dans une indifférence jamais vue nulle part au monde, gérer comme il l’entendait et comme il le voulait, le scandale des déchets toxiques.

L’opposition ivoirienne a eu son 18 février 92, le 25 mars 2004, avec la sanglante différence que la première date n’a enregistré aucun blessé grave encore moins de mort, au contraire du 25 mars qui a compté au moins 120 morts, voire trois fois plus.

L’opposition ivoirienne a eu son Ernest Boka en la personne de Robert Guéi, avec cette différence fondamentale que le second a bel et bien été assassiné et que par ailleurs les commanditaires de son assassinat, ont publiquement revendiqué leur acte.

Les refondateurs n’auraient pas raté l’occasion, quand ils étaient dans l’opposition, de pousser vers la sortie le pouvoir, si celui-ci avait commis l’imprudence de mater mortellement une marche de la société civile contre la cherté de la vie ou si le pouvoir avait trempé directement ou indirectement dans des crimes de sang, comme les escadrons de la mort, l’assassinat fort probable de Guy André Kieffer, etc.

L’opposition ivoirienne a eu plusieurs occasions de démontrer au petit peuple qu’il pouvait compter sur elle. Elle a décidé de cracher sur ces occasions qui hélas se répètent quasi mensuellement, puisqu’elles sont créées ou provoquées par le pouvoir lui-même, qui les offre à l’opposition sur le plateau d’or de son incompétence et de son cynisme.

L’opposition ivoirienne, version RHDP, croit naïvement que le dépit incontestable, je dirais, le quasi dégoût qu’inspire aujourd’hui aux Ivoiriens, le pouvoir corrompu et sanguinaire de Laurent Gbagbo, se transforme automatiquement en parfaite sympathie pour chacun des leaders de l’opposition. Elle se trompe ! Lourdement ! Elle ne sait pas, après près d’une décennie d’opposition cahin cahan que la bonne vieille théorie de la conservation de la matière ne s’applique pas forcément en politique.

André Silver Konan

Journaliste écrivain

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17 avril 2009 5 17 /04 /avril /2009 14:18

16 avril 2004. Il est un peu plus de 13 H. Guy André Kieffer, journaliste franco-canadien indépendant, est enlevé à Abidjan, sur le parking d’un supermarché situé à Marcory. Le rendez-vous qu’il avait avec Michel Legré, le beau-frère de Simone Gbagbo, s’est révélé être un traquenard. Porté disparu depuis lors. Certainement mort. Assassiné. Portrait d’un journaliste d’investigation, qui n’a pas pu échapper au destin tragique de l’homme dont la tête est mise à prix par un régime de mafia.
2002. Le camarade Laurent Gbagbo est au pouvoir en Côte d’Ivoire depuis deux ans, après des « élections calamiteuses » et sanglantes. Il a besoin de cash pour financer son projet de la « refondation » qui bute sur l’incompétence d’un premier ministre qu’il a choisi dans la précipitation. Il fait appel directement ou indirectement à Guy André Kieffer (GAK), un journaliste de conviction, spécialiste des matières premières, qu’il a connu et fréquenté pendant ses moments de galère à Paris dans les années 80. Il abandonne de ce fait, les bulletins de Cyclope, mensuel qui réunit des journalistes, des économistes et des spécialistes des matières premières. Il quitte dès lors, le 20è arrondissement de Paris où il habite depuis vingt-deux ans et la rédaction de La Tribune (journal quotidien boursier, économique et financier français) pour une année sabbatique en Côte d’Ivoire. Mission : travailler pour le compte du cabinet d’audit Commodities corporates consulting (CCC) dont les travaux doivent permettre à Laurent Gbagbo d’avoir une certaine lisibilité dans le circuit mafieux que prend l’argent du binôme café-cacao, en Côte d’Ivoire. Très vite, l’année sabbatique se transforme en mauvais pèlerinage. Le consultant découvre des choses incroyables qui choquent ses principes de défenseur de la bonne gouvernance. Les conclusions auxquelles ses audits l’amènent sont sans appel : des détournements massifs sont opérés dans la filière pourvoyeuse principale de devises à la Côte d’Ivoire, qui mettent en cause de très proches collaborateurs du numéro un ivoirien. En 2005, un rapport de l’Union européenne arrivera aux mêmes conclusions.
Guy André Kieffer, le syndicaliste (il a été délégué de la puissante Confédération générale des travailleurs -CGT- de France à La Tribune), l’homme de conviction et ex rédacteur de Libération, quotidien français de gauche, troque son habit de consultant et reprend la plume. Il collabore à partir de cet instant avec le célèbre magazine panafricain La Lettre du Continent, dont les filets assassins sont le cauchemar du fameux « syndicat » des dictateurs africains. Les dossiers signés Côte d’Ivoire sont systématiquement repris par des quotidiens ivoiriens. Guy André Kieffer collabore par ailleurs, directement sous différents pseudonymes avec des quotidiens ivoiriens proches de l’opposition. Ses enquêtes font mal : transfert de fonds en Guinée Bissau, transformation de la Caisse autonome d’amortissement (CAA) en Banque nationale d’investissement (BNI)…achat d’armes.
 
Contexte de crise politico armée
En pleine crise politico-armée, alors que le régime ébranlé et désormais notoirement corrompu de Laurent Gbagbo cherche par tous les moyens de se doter de matériels de guerre pour venir à bout de rebelles téméraires et intransigeants, GAK évente une affaire sombre qui sera par la suite reconnue par l’un des principaux acteurs à savoir Bertin Kadet Gahé, conseiller du chef de l’Etat pour les affaires de défense et de sécurité. Il s’agit d’un contrat d’achat d’armes, aux contours sombres. Il s’agit plus précisément d’un mandat signé par ce proche parmi les proches de Laurent Gbagbo, pour un troc d’armes contre du cacao, d’une valeur vénale de 100 millions de dollars. C’est une société américaine qui doit échanger ses armes avec le régime ivoirien via un mercenaire français bien connu de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) française. L’affaire fait grand bruit dans la presse et dans l’opinion. Cela gêne énormément les autorités ivoiriennes.
GAK explique à certains proches qu’il sait qu’il est en danger mais ne peut rester indifférent face à de telles violations des principes élémentaires de la bonne gouvernance. Il compte quitter la Côte d’Ivoire pour se rendre au Ghana où se trouve une amie intime. Il n’a pas eu le temps de le faire. Le vendredi 16 avril 2004, il a rendez-vous avec Michel Legré, dans un supermarché de la capitale économique où ils ont l’habitude de se rencontrer pour partager des informations et des tasses de café. L’homme habituellement méfiant qui s’apprête à souffler ses 45 bougies le 25 mai, ne se soucie guère. Il est 13 H 15 mn, quand il gare son véhicule dans le parking du supermarché.
La suite de son histoire est un trou noir. Les seules zones de lumière sont la double découverte de son véhicule, sur le parking de l’aéroport Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan Port-Bouët, début mai et de son ordinateur portable chez…Michel Legré.
 
La piste de la présidence
Deux témoignages souvent contradictoires (sur d’autres points) de « témoins », soutiennent unanimement qu’il est par la suite conduit à la présidence de la république, pour y être interrogé par un officier bien connu, qui a été commandant du théâtre des opérations sur le front ouest. « Il y a côte à côte deux témoins, relate Bernard Nicolas, journaliste français, réalisateur du film-enqûete à succès sur Canal Plus intitulé « Guy André Kieffer, un journaliste qui dérangeait » diffusé en mai dernier, interrogé par des journalistes ivoiriens. Il y a un qui met en accusation le fameux Tony Oulaï qui était accompagné de Guy André Kieffer avant que ce même Kieffer soit amené dans une 4x4 jusqu’au palais présidentiel. C’est un témoignage. Et ensuite, il aurait été évacué vers sa mort deux jours après, le 18 avril. Ça c’est le premier témoin. Et nous avons retrouvé un autre témoin au Bénin. Lui, il s’appelle Bésange Belou. Il était anciennement élément de la garde présidentielle à l’époque. Nous avons vérifié et, effectivement il était membre de la garde présidentielle. Il a bel et bien exercé au palais comme maître de garde. Lui a vu Kieffer au palais, le soir du 16 avril vers 19 h. Cette fois-ci, il n’était pas accompagné de Tony Oulai mais plutôt de Patrice Bailly. Ça fait deux témoins qui disent des versions contradictoires sur le chef du commando. Mais qui sont d’accord sur un point : le passage de Guy André Kieffer au palais présidentiel ».
Pour le réalisateur de « Jeudi investigation » sur Canal Plus, il ne fait l’ombre d’aucun doute que « notre confrère est mort ». Il précise qu’il « pense qu’il est mort assez rapidement dans les 48 heures qui ont suivi son enlèvement ».
 
Crime d’Etat(s)
Cinq ans après cet assassinat politique, la justice ivoirienne ne se donne aucun mal pour élucider l’affaire. Ce qui conforte l’épouse du disparu Osange Siélou-Kieffer, dans sa conviction qu’il s’agit d’un crime d’Etat. Surtout que sur la liste des présumées suspects du juge français Patrick Ramaêl (chargé de l’affaire et qui devrait se rendre à Abidjan dans les prochains jours pour espérer interroger enfin, le 23 avril, Simone Gbagbo et Paul Antoine Bohoun Bouabré, ministre de l’Economie et des finances au moment des faits), se trouvent des personnalités de pouvoir en Côte d’Ivoire.
En France, l’enquête enclenchée à la suite de trois plaintes formulées par la famille du journaliste, Reporters sans frontières (RSF) et la Société nationale de journalistes (SNJ-CGT) piétine pas seulement parce que Abidjan crée des artifices juridiques pour brouiller les pistes, mais, parce que les autorités politiques et diplomatiques françaises ont décidé de ne pas jouer la carte de la transparence. Cela a commencé par le portrait maculé de GAK dressé, à la grande surprise des journalistes ivoiriens qui fréquentaient « l’homme généreux, de conviction et peu intéressé par l’argent » qu’il était. Cela a été confirmé par le peu (ou le manque) d’intérêt que Jacques Chirac puis Nicolas Sarkozy, montrent pour ce dossier. Pour ne rien arranger, les autorités françaises ont interdit à la légendaire brigade criminelle sise au 36 quai des orfèvres Paris 1er, de continuer ses investigations sur le sujet en 2007, rendant ainsi orphelin le parquet. Manifestement, selon le site de « Vérité Guy André Kieffer », collectif (il existe un autre collectif très actif en Côte d’Ivoire) créé pour soutenir la manifestation de la vérité sur les circonstances de la disparition du journaliste franco-canadien, les autorités françaises considèrent « sans doute que cette affaire complique un peu plus les relations tumultueuses de la France et de la Côte d’Ivoire ».
Peut-être que les raisons sont plus profondes que cela.
En attendant qu’un jour, la vérité éclate, Laurent Gbagbo, qui dit les jours pairs que GAK est son ami, et les jours impairs qu’il l’a rencontré seulement deux fois dans sa vie, estime qu’en temps de conflit armé, la disparition d’une personne demeure… « un détail ».
André Silver Konan
 

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30 mars 2009 1 30 /03 /mars /2009 22:34
Laurent Gbagbo était-il informé avant de rentrer faire son show ?

L’image est saisissante. Laurent Gbagbo, dans ses moments de gloire, qui fait une entrée sous bonne escorte au stade Houphouët-Boigny, au son de la fanfare et des trompettes. Le chef de l’Etat, chemise blanche manches longues, lunettes fumées, s’offre un tour d’honneur. Il distribue baisers et salutations et se permet d’empiéter sur le temps. Il s’accorde au moins une interview. Il garde pendant tout ce temps, son éternel sourire carnassier. Tous les spectateurs de la télé nationale qui suivent le match ne peuvent pas s’imaginer que dans les encablures du stade, venait de se jouer un drame qui restera pendant longtemps gravé dans la mémoire collective. Au moins 19 morts et 132 blessés dont certains graves.

Quand l’information parvient quelques instants après le début du match, dans les rédactions, la question que tous les journalistes du monde entier se posent, c’est : le numéro un ivoirien était-il informé du drame ou non, avant de faire son entrée dans le stade et d'y faire son show digne des jours fastes ?

Deux hypothèses se dégagent. La première concerne le cas où Laurent Gbagbo n’aurait pas été informé du déroulement et de l’accomplissement du deuil. Dans ce cas, cela voudrait dire que les services de renseignements du chef de l’Etat ne fonctionnent pas. Si tel est le cas, jusqu’à 18 heures, ce lundi au moment où nous mettions sous presse, des têtes, dans le staff de sécurité et du protocole (généralement dépêché sur les lieux de visite du chef de l’Etat, des heures avant qu’il arrive) devraient tomber. A notre connaissance, tel n’était pas le cas.

La deuxième hypothèse, du reste la plus crédible, est celle relative au fait que Laurent Gbagbo avait l’information. Cette hypothèse est la plus sérieuse quand on prend en compte, l’environnement qui règne dans un endroit où le chef d’Etat est annoncé. D’abord, il y a le fort détachement de policiers qui bouclent tout le périmètre du lieu à visiter. La garde présidentielle investit traditionnellement le lieu bien des heures avant le début de l’évènement auquel le chef de l’Etat est appelé à participer. Dans ce cas, une tragédie d’une telle ampleur qui a mis en cause des éléments des forces de l’ordre et de sécurité,  qui a provoqué un mouvement fort remarqué de foule, des tirs de bombes lacrymogènes et des déplacements d’ambulanciers, de sapeurs pompiers et de secouristes, ne pouvait pas échapper à la vigilance de la garde républicaine et du Groupement de la sécurité présidentielle. Impossible.

Au demeurant, Désiré Tagro, proche parmi les proches de Laurent Gbagbo et soi disant rigoureux ministre de l’Intérieur, dont certains éléments étaient au centre des accusations de racket, ne pouvait pas ne pas avoir l’information..

Par ailleurs, le protocole d’Etat dirigé par Aboubakar Koné ne peut pas affirmer qu’elle n’avait pas l’information du drame. Tous les protocoles d’Etat du monde dépêchent toujours une équipe plusieurs minutes avant le déroulement d’un événement auquel doit assister un chef d’Etat.

Tout était donc réuni pour que Laurent Gbagbo soit informé du drame qui s’était joué au stade Houphouët-Boigny, peu avant son arrivée dans cette enceinte.

Si Laurent Gbagbo était informé, alors comment expliquer son attitude au stade Houphouët-Boigny ?

La déshumanisation, dans ce cas aurait-elle atteint son paroxisme ?
La banalisation du deuil et de la douleur (cf la déclaration de Désiré Tagro qui disait : « il ne faudrait pas que cela donne lieu à une panique, l’évènement est déjà passé ») a-t-elle pris le dessus, dans les gestes et paroles de nos dirigeants, sur le recueillement et la compassion ?

En tout état de cause, des conséquences, pour une fois, doivent être tirées et vite, pour ne pas que les Ivoiriens, fatigués par une crise infinie, soient davantage meurtris par l’impunité qui a présidé au rétablissement de la vérité sur le charnier de Yopougon, l’épandage des déchets toxiques, la répression sanglante des marcheurs de mars 2004 et de septembre 2008, etc.

André Silver Konan

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10 février 2009 2 10 /02 /février /2009 11:46
Entre douleurs et rancoeurs Plus de six ans après la disparition tragique du général Robert Guéi, chef de la junte militaire au pouvoir en Côte d’Ivoire de noël 1999 à fin octobre 2000 et président fondateur de l’Union pour la démocratie et la paix (UDPCI), les deux villages qui l’ont vu naître dans l’ouest montagneux, n’ont pas encore fait leur deuil. Les habitants de Kabacouma et de Gouessesso vivent depuis lors entre douleurs liées à la mort brutale de leur « guide » et rancoeurs rattachées à l’impossibilité pour eux de rentrer en possession de son corps. Voyage dans le « Guéiland ». Ce lundi 26 janvier 2009, un vent glacial et sec souffle sur toute la région des montagnes, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire. L’harmattan dans cette région de la Côte d’Ivoire est particulièrement rigoureux. A Biankouma, chef lieu du département situé à 622 Kms au nord ouest d’Abidjan, c’est jour de marché hebdomadaire. Le siège de la mairie rouverte après six ans de gels de ses activités du fait de la crise armée (toute la zone dan est située en territoire Forces nouvelles) est pris d’assaut par des dizaines de personnes qui souhaitent faire des copies de leur extrait de naissance en vue de leur inscription sur les listes électorales. La municipalité (UDPCI) est donc très occupée. «Mort au combat » Cependant, Louaty Souamahoro, un adjoint au maire nous reçoit à son domicile provisoire non loin de la mairie. Il est de la même promotion que le général Robert Guéi, présenté mort, dans une rue à Abidjan, sur les antennes de la télé nationale le 19 septembre 2002, quelques heures après le déclenchement du putsch foireux mué plus tard en rébellion armée. Le premier ministre d’alors, président du Front populaire ivoirien (FPI, parti présidentiel) Pascal Affi N’Guessan avait expliqué que le général Robert Guéi avait « été tué au front alors qu’il se rendait à la télé, annoncer sa prise du pouvoir ». Louaty Soumahoro refuse de commenter la version officielle du parti présidentiel. « Nous ne demandons pas que qui que ce soit nous dise comment cela est arrivé. Moi, j’ai toujours dit que le général était un militaire et je considère qu’il est mort au combat. Nous voulons juste son corps pour l’enterrer dignement à Kabacouma, chez lui au village ». A côté de l’adjoint au maire, Sylvain Ouéhi Mayéré, neveu du « Général », comme on l’appelle affectueusement dans la région dan ; acquiesce. Ce dernier est de Kabacouma, village natal de Robert Guéi. Il est vice-président de la coordination UDPCI de Biankouman. Il est surtout l’un de ceux qui ont mené en vain, la « bataille » à Abidjan pour l’acheminement de la dépouille mortelle de Robert Guéi dans son village natal. A Biankouma, le préalable de la réception du corps de Robert Guéi avant une quelconque visite de Laurent Gbagbo dans la région, à en croire ces deux personnes, n’est pas à l’ordre du jour. Soit. Interdit de prendre des photos Changement de destination. Gouessesso. C’est le village où Robert Guéi a construit sa résidence. Le domaine est modeste mais d’une beauté baroque. La maison est une grande case ronde construite en géo béton. « On ne prend pas de photo ici. Le patron n’est pas là », nous fait savoir sur un ton ferme, un homme en treillis et en armes. « C’est un soldat des Forces nouvelles », nous fait remarquer le propriétaire de la moto qui a accepté de nous accompagner dans le village sur une route non bitumée qui vient d’être reprofilée par le conseil général en prévision de la visite annoncée de Laurent Gbagbo. « Le patron » dont parle le soldat des FN, c’est Franck Guéi, le fils aîné du Général et gérant des biens personnels de son défunt père. Notre guide, qui est un fils de Gouessesso déclare que c’est « Franck qui a envoyé les rebelles surveiller la maison. En réalité Gouessesso n’est pas le village de Guéi. C’est par amitié pour l’ancien ministre Loua Diomandé qu’il a construit ici ». Sans doute. Peut-être aussi pour la beauté du site. Le domaine jouxte le site d’un ancien hôtel en ruine. L’immense case a été construit en étage « avec deux salons en haut comme en bas », précise notre guide, très admiratif. Dans l’immense cour verdoyante, un cheval noir se tient près d’une motte de terre, non loin d’un pick-up noir. « Les gens connaissent seulement le cheval blanc du Général. Ils ne savent pas qu’il avait plusieurs chevaux. Ce cheval que vous voyez n’est pas le seul », raconte-t-il. Quant au village, il est presque vide ce lundi matin. « Tout le monde est allé au marché », nous fait savoir en langue locale dan une vieille femme marchant à la canne, peu disposée à entretenir une conversation. Gouessesso est à 3 Kms de Biankouma. Le caveau du Général Quant à Kabacouma, il est à 14 Kms du chef lieu du département. Notre moto risque par endroits de s’enfoncer dans le sable de la voie non bitumée et reprofilée elle aussi. Les massifs montagneux se succèdent et la route ondulée dessine un long serpent de légende. Kabacouma n’a certes pas usurpé son nom : village sur le caillou en langue malinké. A l’entrée du village, sur la gauche, un cimetière. Juste après, un caveau non achevé. « C’est le caveau construit par le parti (UDPCI, ndlr) pour accueillir la dépouille du Général en 2006. Malheureusement, il a été enterré à Abidjan, de façon provisoire, dit-on », indique Sylvain Ouéhi Mayéré que nous retrouvons à Kabacouma. L’UDPCI a choisi de construire le caveau juste à côté du pied-à-terre du Général. Le logement est clos. Fermé de l’extérieur par un cadenas. Il n’a pas encore été rénové, contrairement à celui de Gouessesso. Il y a comme une chape de plomb sur le village. « Depuis le décès de Guéi, dans ce village, nous vivons dans l’obscurité. Notre tristesse est indescriptible. Nous sommes dans la désolation. Il était notre seul espoir », nous fait savoir le chef de terre Singo Momi qui nous reçoit à son domicile en présence de notables, de la présidente des femmes du village, de l’oncle maternel du Général et de jeunes. Le chef de terre assure que lui et les habitants du village ne font pas de la réception de la dépouille mortelle de leur « guide » un préalable à la visite du chef de l’Etat dans la région des montagnes. Mais, « nous souhaitons qu’il vienne avec le corps au village ». C’est tout dire… André Silver Konan
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